Youtube Livres
Sénèque : approche rapide
Lettre 1 à Lucilius, version exclusive Ternoise 2017
A Lire... Avant de quitter seneque.info

la philosophie des preceptes ne suffit pas pour faire naitre la vertu





Sénèque
page 1
 
le regard de seneque selon tableau Rubens
Forum 
le regard de seneque selon tableau Rubens
Biographie 
le regard de seneque selon tableau Rubens
Lettres à Lucilius  
le regard de seneque selon tableau Rubens
Théâtre 
le regard de seneque selon tableau Rubens
Autres Oeuvres  
le regard de seneque selon tableau Rubens
citations essentielles 
le regard de seneque selon tableau Rubens
Les livres 
le regard de seneque selon tableau Rubens
Héritiers de Seneque  
le regard de seneque selon tableau Rubens
Plan du site 
le regard de seneque selon tableau Rubens
Contact 



[14,95] XCV. LA PHILOSOPHIE DES PRECEPTES NE SUFFIT PAS
POUR FAIRE NAITRE LA VERTU : IL FAUT ENCORE DES PRINCIPES
GENERAUX.

Vous me priez de traiter, sans plus attendre, la question que
j'avais remise à un autre jour, et de vous dire si cette branche
de ta philosophie, que les Grecs nomment philosophie
parenétique, et nous philosophie de préceptes, suffit pour mener
la sagesse à sa perfection
. - Je sais que vous prendriez
un refus en bonne part. C'est précisément ce qui me fait mettre
plus d'empressement à tenir ma parole et à maintenir le proverbe :
Une autre fois ne demandez pas ce que vous ne voudriez
pas obtenir
. Il nous arrive en effet quelquefois de solliciter
instamment ce que nous refuserions, si on nous l'offrait.
Que cette faute provienne de légèreté ou d'une basse flatterie,
une facile promesse doit en être le chàtiment. Nous faisons
semblant de vouloir beaucoup de choses que nous ne voulons
pas. Un auteur apporte une histoire, écrite fort menu, et très
étroitement pliée; il en lit une grande partie, puis il nous
dit : - Je cesserai, si bon vous semble. - Continuez,
Continuez
, s'écrient ceux qui voudraient le voir devenir
soudainement muet. Souvent nous voulons une chose, et nous
en demandons une autre, nous mentons même aux dieux;
mais ils ne nous exaucent pas, ou bien ils ont pitié de nous.

Pour moi, je veux me venger sans pitié; je vous assommerai
d'une épître énorme. Si vous la lisez à regret, dites-vous :
C'est ma faute; puis comparez-vous à ces maris que tourmente
une épouse qu'ils ont tout fait pour obtenir; ou à ces
avares que rendent malheureux des richesses acquises par les
plus pénibles travaux ; ou à ces ambitieux pour qui des honneurs
achetés au prix de tant d'intrigues et de vils moyens
sont devenus un supplice ; en un mot, à tout homme qui a
obtenu les maux qu'il désirait.

Mais laissons cet exorde et entrons en matière : - Le
bonheur, dit-on, se fonde sur des actions vertueuses ; les
préceptes conduisent aux actions vertueuses: donc les préceptes
suffisent au bonheur
. - Pourtant les préceptes ne conduisent
aux actions vertueuses qu'autant que l'esprit s'y montre
docile : quand il est assiégé d'opinions erronées, l'effet
des préceptes est nul. De plus, si l'on fait bien, c'est sans le
savoir. Car si l'on n'est de longue main instruit et dressé
par la raison, on ne peut remplir toutes les conditions, ni savoir
quand, jusqu'où, avec qui, ni comment il faut agir. On ne
peut donc pas tendre de toute son âme à la vertu; on ne peut
le faire ni avec constance ni de bon coeur. On regarde en arrière,
on s'arrête. - Si, dit-on, la conduite vertueuse provient des
préceptes, les préceptes suffisent au bonheur. Or,
l'un est vrai; donc l'autre l'est aussi
. - A cela nous répondons
que les actions vertueuses proviennent aussi des préceptes;
mais non des préceptes seuls.

Si les préceptes, ajoute-t-on, suffisent aux autres arts, ils
suffiront aussi à la sagesse, qui est l'art de la vie. On forme un
pilote en lui disant : Voilà comment il faut mouvoir le gouvernail,
disposer les voiles, profiter du vent favorable, lutter contre
le vent contraire, se rendre utile un vent incertain et sans direction
déterminée. Ceux qui cultivent les autres arts se forment
aussi par les préceptes : ceux qui étudient l'art de vivre
peuvent donc en faire autant
. - Tous les autres arts s'occupent
d'objets qui servent à la vie, et non de la vie entière.

Aussi rencontrent-ils beaucoup d'obstacles, d'embarras extérieurs :
l'espérance, la cupidité, te découragement. Mais la
sagesse, qui enseigne l'art de vivre, ne trouve rien qui puisse
arrêter son action; elle triomphe des empêchements et soulève
les obstacles. Voulez-vous savoir la différence entre les autres
arts, et l'art de vivre ? Dans les premiers, une erreur volontaire
est plus excusable qu'une faute accidentelle ; dans le
dernier, la plus grande faute est d'errer volontairement. Je
m'explique. Un grammairien ne rougira point de faire un solécisme,
s'il le fait sciemment : il en rougira, s'il l'a fait sans le
savoir. Le médecin qui ne sait pas que son malade va mourir
est plus fautif, sous le rapport de l'art, que s'il feignait de
ne pas s'en apercevoir. Mais dans l'art de vivre, la faute volontaire
est la plus honteuse. Ajoutez que presque tous les autres
arts, et surtout les arts libéraux, comme la médecine, ont non
seulement leurs préceptes, mais leurs principes généraux. Ainsi
nous voyons l'école d'Hippocrate, celle d'Asclépiade, celle de
Thémison, professer des principes différents. En outre, aucun
des arts contemplatifs n'est sans avoir ses principes généraux,
nommés par les Grecs g-dogmata, et que nous sommes dans l'usage
d'appeler decreta, et en géométrie et en astronomie axiomes et théorèmes.

Or la philosophie est un art tout à la fois spéculatif et actif : elle contemple,
et en même temps elle agit. Car c'est une erreur de penser que ses
promesses sont toutes relatives à la terre: elle aspire plus haut. Mes
recherches, dit-elle, embrassent le monde entier; je ne me borne pas
toujours au commerce des mortels, je ne m'occupe pas uniquement
de persuader ou de dissuader; de grands objets m'appellent,
des objets élevés au-dessus de vos têtes :
Je vais vous développer le système du ciel et la nature des dieux ; je vais
dévoiler à vos yeux l'origine des choses; d'où la nature tire tous les êtres;
comment elle les fait croître, les alimente, et où la même nature les résout
après leur dissolution
.
Ainsi parle Lucrèce. D'où il suit qu'en tant que spéculation
la philosophie a ses principes généraux. Observez aussi que
nul ne fera convenablement ce qui doit être fait, hors celui qui
possède cet ensemble de doctrine à l'aide duquel on puisse en
toute circonstance accomplir de tout point ses devoirs.

Celui qui n'a de préceptes que pour des cas particuliers, ne remplira
pas toujours toutes les conditions. Les préceptes partiels
sont faibles, et pour ainsi dire sans racine. Les principes généraux
sont polir nous comme un rempart ; ils assurent notre
tranquillité, ils embrassent à la fois l'ensemble de notre vie
et tout le système de la nature. II y a, entre les principes généraux
et les préceptes de la philosophie, la même différence
qu'entre les éléments et les membres; ceux-ci dépendent des
premiers. Les éléments sont les causes premières des membres
et de tout ce qui existe.

L'ancienne sagesse, dit-on, se bornait à donner des préceptes
sur ce qu'il faut faire et sur ce qu'il faut éviter ; alors
pourtant les hommes étaient bien meilleurs : depuis que les
savants sont venus, les bons s'en sont allés. Cette vertu, simple
et accessible à tous, s'est changée en une science obscure et
subtile ; on nous enseigne à disputer, et non à vivre
. - Sans
doute, comme vous le dites, cette ancienne sagesse était grossière
à sa naissance, ainsi que tous les autres arts qui se sont
perfectionnés avec le temps. Mais c'est qu'aussi il ne fallait
pas alors des remèdes bien recherchés. La méchanceté n'avait
pas levé si haut sa tête : elle ne s'était pas étendue si loin ; des
remèdes simples pouvaient résister à des vices simples. Maintenant
il faut s'entourer de remparts plus solides et proportionnés
aux attaques que nous avons à craindre.

Autrefois la médecine consistait dans la connaissance de
quelques plantes propres à étancher le sang, à cicatriser les
blessures : elle s'est dans la suite élevée à cette variété infinie
de remèdes dont elle s'occupe aujourd'hui. Il n'est pas étonnant
qu'elle eût moins à faire, quand les corps étaient fermes
et vigoureux, quand la nourriture était simple, et n'avait pas
encore été corrompue par l'art et la délicatesse. Depuis que
les aliments ont été préparés, non pour apaiser la faim, mais
pour l'irriter; depuis qu'on a inventé mille assaisonnements
afin d'exciter la gourmandise, ce qui était un aliment pour
l'appétit est devenu un fardeau pour l'estomac surchargé. De
là vient la pâleur, le tremblement des muscles imbibés de vin ;
puis la maigreur causée par l'indigestion, et pire que celle de
la faim : de là cette démarche incertaine et toujours chancelante,
comme dans l'ivresse : de là cette hydropisie qui gonfle
toute la peau, et cette tension d'un ventre qui veut follement
s'accoutiuner à prendre plus qu'il ne pouvait contenir : de là
cette expansion d'une bile jaunâtre, ce visage décoloré; ce corps
qui se dessèche comme s'il était en proie à la dissolution, ces
doigts qui se tordent et se retirent, cette roideur d'articulations,
ces muscles insensibles, détendus et torpides, ou palpitants et
vibrants sans repos. Que dirai-je de ces vertiges, de ces migraines,
de ces douleurs d'yeux et d'oreilles, et de ces picotements qui
tourmentent un cerveau enflammé ? Parlerai-je de ces ulcères
internes qui dévorent tous les conduits de nos sécrétions? Faut-il y
ajouter les innombrables espèces de fièvres, qui tantôt
nous terrassent par leur violence, tantôt nous minent de leur
poison lent; tandis que d'autres encore jettent l'horreur dans
l'àme en agitant nos membres ? Est-il besoin d'énumérer celle
multitude de maladies diverses, qui sont les chàtiments de notre luxe ?

Ils étaient exempts de tous ces maux, les hommes qui ne
s'étaient pas encore abandonnés aux délices, qui savaient se
servir eux-mêmes, et surtout se commander. Ils fortifiaient
leur corps par le travail et l'exercice ; ils se fatiguaient à la
course, à la chasse ou au labourage ; puis ils prenaient des
aliments qui ne pouvaient plaire qu'à des gens affamés. Aussi
ne fallait-il pas tant d'apprêts médicinaux, tant d'instruments,
tant de boîtes. La maladie était simple comme sa cause; la
multiplicité des mets a produit la multiplicité des maladies.

Voyez combien de choses mêle et fait passer dans un seul
gosier, ce luxe dévastateur des terres et des mers! De toute nécessité,
des substances si diverses, englouties, entassées ensemble,
doivent se combattre et causer une mauvaise digestion.
L'on ne doit donc pas s'étonner de voir des maladies capricieuses
et variées naître de cette discorde entre les divers
aliments qui, rassemblés des différentes régions de la nature,
causent un engorgement nuisible. Voilà pourquoi nos maladies
sont aussi diversifiées que nos aliments.

Le plus grand des médecins, le fondateur de la médecine, a
dit que les femmes ne deviennent point chauves, et qu'elles
ne sont pas sujettes à la goutte
. Or, nous les voyons chauves
et goutteuses. Les femmes n'ont point changé de nature, mais
de vie. Imitant les hommes dans leurs excès, elles doivent
participer à leurs infirmités. Comme eux, elles veillent ;
comme eux, elles font orgie, et les défient à la lutte et à
l'ivrognerie ; comme eux, elles rendent par la bouche
les aliments empilés dans un estomac qui les repoussait, et
rejettent, jusqu'à la dernière goutte, tout le vin qu'elles ont
bu : comme les hommes, elles mâchent de la neige pour soulager
leurs entrailles brûlantes; quant à la luxure, elles ne
le cèdent nullement aux hommes; destinées par la nature à
un rôle passif, dans leurs emportements contre nature elles
en sont venues (que le ciel les extermine!) à faire l'homme
avec les hommes.

Faut-il donc s'étonner de ce que le plus grand des médecins,
le plus habile des physiologistes, ait commis une erreur,
tant de femmes étant et chauves et goutteuses? Leurs vices
leur ont ôté les avantages de leur sexe ; elles ont dépouillé
leur nature de femmes, elles ont été condamnées aux maladies
des hommes.

Les médecins d'autrefois ne savaient pas recourir à la fréquence
des aliments, ni, par le secours du vin, ranimer le
pouls éteint; ils ne savaient pas expulser un sang corrompu,
ni tempérer par les bains et par les sueurs une maladie chronique ;
ils ne savaient pas, à l'aide de ligatures faites aux jambes
et aux bras, rappeler aux extrémités un principe de maladie
caché dans l'intérieur du corps. Il n'était pas nécessaire
de rechercher beaucoup de secours de toute espèce, quand les
dangers étaient si peu nombreux. Mais à présent, combien nos
maladies se sont aggravées ! C'est le prix des plaisirs auxquels
nous nous sommes abandonnés outre mesure et sans frein.

Vous étonnez-vous de voir des maladies innombrables?
comptez nos cuisiniers. Plus d'études littéraires ; les professeurs
négligés se morfondent dans leurs écoles désertes; chez
les rhéteurs, chez les philosophes, solitude complète. Mais
quelle affluence dans les cuisines ! quelle nombreuse jeunesse
assiége les fourneaux des dissipateurs! Je passe sous silence
ces bandes de malheureux enfants, réservés, après le repas,
à de nouveaux outrages dans la chambre à coucher. Je passe
sous silence ces troupes de mignons, rangés selon leur pays et
leur couleur, de sorte que ceux d'une même file aient tous la
taille aussi gracieuse, le poil follet de la même longueur, la
même qualité de cheveux, et qu'une chevelure lisse ne vienne
pas faire contraste avec des cheveux frisés.

Je ne dis rien de la foule des pâtissiers; ni de ces nombreux
valets qui, au signal donné, accourent pour couvrir la table.
Grands dieux! combien d'hommes emploie un seul estomac!
Mais ces champignons, poison voluptueux, pensez-vous qu'ils
ne minent pas sourdement vos entrailles, quoique leur funeste
effet ne soit pas immédiat? Et cette neige, au coeur de l'été,
ne croyez-vous pas qu'elle donne des obstructions au foie? Et
ces huîtres, à la chair très lourde et engraissée de vase, ne
jugez-vous pas qu'elles doivent communiquer à l'estomac leur
pesanteur limoneuse ? Et cette sauce de la Compagnie, précieuse
pourriture tirée de mauvais poissons, ne croyez-vous pas que
son âcreté saumâtre brûle les intestins? Tous ces mets purulents
et qui passent presque immédiatement de la flamme à la
bouche, pensez-vous qu'ils s'éteignent sans lésion dans les
entrailles ? Quels hoquets impurs et empestés ! quelles exhalaisons
dégoûtantes pour soi-même, que celles d'une intempérance invétérée !
Il est aisé de concevoir que ces aliments se putréfient, au lieu de se digérer.

Je me souviens d'avoir entendu parler jadis d'un plat fameux
dans lequel un glouton, pressé de se ruiner, avait jeté
pêle-mêle tout ce qui sert aux gens les plus fastueux pour tout
un jour : on y voyait des conques de Vénus, des spondyles,
des huîtres dont on avait retranché le bord qui ne se mange
pas. Des oursins de mer séparaient ces divers coquillages les
uns des autres; des surmulets, hachés menu et sans arêtes,
formaient sous ce ragoût une sorte de plancher. Désormais on
est las de manger les mets un à un; on rassemble toutes les
saveurs en une seule. La table fait l'office de l'estomac rassasié.

Je m'attends à voir bientôt servir des mets tout mâchés. Fait-on
beaucoup moins en ôtant les os et les coquilles, et en chargeant
le cuisinier du travail de nos dents? La gourmandise
trouve trop pénible de s'arrêter à chaque mets séparément; il
faut les servir tous ensemble, et, de mille saveurs, faire une
saveur unique. Etendrai-je la main pour atteindre un seul
objet? J'en veux plusieurs à la fois ; je veux que les qualités
d'un grand nombre de mets s'unissent et se combinent; je
veux faire voir à ceux qui m'accusaient de donner dans une
vaine ostentation, que ceci est moins un festin, qu'une énigme
à deviner. Confondons dans un même assaisonnement les mets
que l'on servait séparément? plus de distinction; huîtres,
oursins de mer, spondylea, surmulets, que tout cela se mêle,
cuise et se serve ensemble. - Le résultat d'un vomissement
ne serait pas plus confus. Ce mélange de mets produit des maladies
non pas seulement singulières, mais inexplicables, diverses,
compliquées, contre lesquelles la médecine s'est armée
de remèdes et d'une foule d'expériences.

J'en dis autant de la philosophie. Elle était plus simple
quand les hommes moins vicieux pouvaient être guéris par
des soins légers. Contre un tel renversement de moeurs, il lui
faut essayer tous ses moyens; et plût au ciel qu'elle pût enfin
triompher ainsi de ce fléau! Ce n'est pas seulement en particulier,
c'est en public que nous donnons carrière à notre folie
furieuse. Nous réprimons l'homicide et le meurtre individuel;
mais qu'est-ce que la guerre, et ce crime glorieux qui consiste
à égorger les nations entières? L'avarice et la cruauté ne connaissent
point de bornes; et cependant, quand elles s'exercent
en secret et par quelques personnes isolées, elles sont moins
nuisibles et moins monstrueuses. Des cruautés se commettent
en vertu de sénatus-consultes et de plébiscites; l'autorité publique
commande ce qui est défendu aux particuliers. Des
actions qu'un homme, s'il les faisait à la dérobée, paierait de la
vie, nous les louons quand elles se font sous le costume militaire.
Les hommes, que la nature a créés de l'espèce la plus
douce entre les animaux, n'ont pas honte de se baigner dans
le sang les uns des autres, de se faire des guerres, de les transmettre
par héritage à leurs enfants, tandis que les bêtes sauvages,
privées de la parole, vivent entre elles en paix? Au milieu
d'une frénésie si violente et si générale, la philosophie
est devenue plus pénible, elle a dû augmenter ses forces en
proportion des obstacles qu'elle avait à combattre. Il était aisé
de gourmander des buveurs et des gloutons; il ne fallait pas
de grands efforts pour ramener l'esprit à la tempérance dont
il s'était quelque peu écarté : Mais c'est maintenant qu'il faut
et des mains alertes, et une profonde habileté
.

De toutes parts on court après le plaisir : nul vice ne se
tient dans ses propres limites. Le luxe se précipite dans l'avarice;
l'honnête est partout oublié; rien n'est honteux quand
on s'en promet quelque plaisir. L'homme, cet être sacré pour
son semblable, est mis à mort par forme de jeu et de passe-temps :
oui, l'homme, que les lois divines défendent d'instruire
à donner ou à recevoir des blessures, on le fait paraître nu et sans
armes : le seul spectacle qu'on attende de lui, c'est sa mort.

Dans cette dépravation de moeurs, il faut donc quelque instrument
plus fort que les instruments ordinaires pour déraciner
un mal invétéré; il faut employer les principes généraux
pour extirper les préjugés. Si nous joignons à ces principes
les préceptes, les consolations. les exhortations, ces
moyens seront utiles; seuls, ils seraient sans effet. Si nous
voulons briser leurs chaînes, les arracher au joug des vices,
enseignons-leur la différence entre le bien et le mal : qu'ils
sachent que tout, hors la vertu, change de nom, et devient
tantôt mal, tantôt bien. Le premier lien de la discipline militaire
est la religion, le dévouement au drapeau, l'horreur de la
désertion; après quoi il est facile de commander, et de faire
exécuter tout le reste à des soldats liés par le serment; de
même le premier fondement qu'il faut jeter dans les hommes
qu'on veut guider an bonheur, c'est l'amour de la vertu. Qu'ils
aient pour elle une sorte de vénération religieuse; qu'ils la
chérissent, qu'ils veuillent vivre avec elle; que, sans elle,
ils ne veuillent pas vivre.

Mais quoi ! dira-t-on, n'a-t-on pas vu des gens faire de
grands progrès dans la vertu, sans une doctrine subtile, et
guidés seulement par des préceptes tout nus
? - Je l'avoue;
mais c'étaient d'heureux naturels qui ont enlevé à la course
ce qui leur était salutaire. Les dieux immortels sont nés avec
toutes les vertus, et n'en ont appris aucune, la bonté faisant
partie de leur essence : ainsi l'on voit des hommes si heureusement
doués par la nature, qu'ils n'ont pas besoin de longues
instructions, et qu'ils embrassent la vertu dès qu'ils en entendent
parler; ces âmes, qui reçoivent si avidement la vertu,
la produiraient d'elles-mêmes. Mais ces esprits pesants, obtus,
assiégés d'habitudes vicieuses, il faut du temps pour en fourbir
la rouille. Au reste, par le moyen des principes généraux de la
philosophie, on mènera plus vite à la perfection les esprits qui
naturellement penchent vers la vertu, en même temps qu'on
facilitera la route aux esprits plus faibles, et qu'on les délivrera
des opinions erronées. Et voyez jusqu'à quel point ces
principes généraux sont nécessaires. Il est dans nos âmes des
dispositions qui nous rendent lents pour certaines actions;
pour d'autres, téméraires. Nous ne pouvons ni modérer cette
audace, ni secouer cette indolence, sans en détruire d'abord les
causes, l'admiration mal fondée et la frayeur déraisonnable.
Tant que nous serons en proie à ces préoccupations, vous
nous direz en vain : tels sont vos devoirs à l'égard de votre
père, de vos enfants, de vos amis, de vos hôtes
.

L'avarice viendra paralyser nos efforts : on saura bien qu'il faut
combattre pour sa patrie; mais la crainte dira non : on saura
bien qu'il faut se fatiguer, s'exténuer pour ses amis; mais les
plaisirs en empêcheront: on saura bien qu'avoir une maîtresse
est la plus sensible offense qu'on puisse faire à une épouse;
mais l'incontinence poussera à faire le contraire. Il ne servira
donc à rien de donner des préceptes, si vous n'écartez d'abord
ces obstacles ; pas plus qu'il ne servirait de mettre des armes
sous nos yeux et à notre portée, si l'on ne commençait par
donner aux mains la liberté de s'en servir. Pour que l'esprit
puisse aller aux préceptes que nous donnons, il faut d'abord
le délivrer de ses chaînes. Supposez qu'un homme fasse ce
qu'il doit, il ne le fera pas constamment, ni d'une manière
égale; car il ignore pourquoi il agit ainsi. Le hasard ou l'habitude
produira chez lui quelques actions vertueuses; mais
n'ayant pas la règle en main, cet homme ne pourra vérifier et
constater si ce qu'il fait est juste. Quiconque est vertueux, une
fois par hasard, ne prend aucun engagement de l'être toujours.

En outre, les préceptes vous indiqueront peut-être ce que
vous avez à faire; ils ne vous diront pas comment vous y prendre :
or, sans ce dernier point, ils ne peuvent guider à la
vertu. D'après un avis spécial, on fera ce qu'on doit faire : -
d'accord; mais ce n'est pas assez; car le mérite n'est pas dans
l'action elle-même, mais dans la manière dont elle est faite.
Quoi de plus scandaleux qu'un festin assez somptueux pour dévorer
les revenus d'un chevalier? Qu'est-ce qui mérite mieux
la note d'un censeur, quand on le donne uniquement pour
son plaisir et pour faire bombance, comme disent les débauchés?
Et cependant des personnes très frugales ont donné des
repas de cérémonie qui leur ont coûté jusqu'à trois cent mille
sesterces. Ainsi le même festin qui, donné à la gourmandise,
est honteux, ne mérite aucun blâme quand il est accordé à la
représentation; ce n'est plus, alors, de la sensualité, c'est une
honorable magnificence.

L'empereur Tibère reçut en présent un surmulet d'une
grosseur énorme. (Pourquoi n'en dirai-je pas aussi le poids,
ne fût-ce que pour faire venir l'appétit à quelques gourmands?
Ce poisson pesait, dit-on, quatre livres et demie.) L'empereur
ordonna qu'on allât le vendre au marché. Mes amis, dit-il,
je me trompe fort, si ce surmulet n'est acheté par Apicius ou
par P. Octavius
. Il devina plus juste encore qu'il n'avait espéré:
Apicius et Octavius enchérirent l'un sur l'autre; Octavius
l'emporta ; et, parmi ses amis, il obtint une gloire insigne
pour avoir acheté cinq mille sesterces un poisson vendu
par l'empereur, et qu'Apicius lui-même n'avait pas acheté.
Ce fut une honte pour Octavius de tant dépenser d'argent;
ce ne fut pas une honte pour celui qui avait acheté le poisson
pour l'envoyer à Tibère (cependant je le blâmerais aussi) : il
avait assez admiré un poisson pour le juger digne de l'empereur.

Un ami se tient auprès du lit de son ami malade; c'est fort
bien : mais s'il le fait dans l'attente d'un héritage, c'est un
vautour qui attend un cadavre.

Ainsi les mêmes choses sont indifféremment honteuses ou
honorables; c'est l'intention et la manière qui importent. Or
toutes nos actions seront honorables, si nous nous sommes
une fois attachés à l'honnête, si nous sommes en possession de
considérer comme l'unique bien sur la terre l'honnête et ce
qui en porte l'empreinte. Les autres biens ne le sont que par
circonstance. Il faut donc se graver dans l'esprit une conviction
applicable à la vie entière ; c'est ce que j'appelle principe
fondamental. Cette conviction réglera les actions et les pensées
qui composent notre vie. Donner des préceptes particuliers et
négliger l'ensemble, c'est trop peu. M. Brutus, dans son traité
Du devoir, donne beaucoup de préceptes aux parents, aux enfants,
aux frères : nul n'appliquera ces préceptes convenablement
sans un point fixe de comparaison. II faut que nous nous
proposions pour but un souverain bien, objet de nos efforts, et
vers lequel tendent sans cesse nos actions et nos paroles : c'est
l'étoile qui sert de guide aux matelots. Sans un but, la vie
marche à l'aventure. Or, s'il faut avoir un but, les principes
généraux sont nécessaires. Vous accorderez, je pense, que rien
n'est honteux comme le doute, l'incertitude, la timidité, qui
tantôt recule, et tantôt avance. C'est ce qui nous arrivera perpétuellement,
si nous ne détruisons les causes qui, enchaînant
et retenant nos résolutions, nous empêchent de déployer toutes
nos forces.

On donne des préceptes sur le culte à rendre aux dieux.
Défendons d'allumer des lampes le jour du sabbat, parce que
les dieux n'ont pas besoin de lumière, et que les hommes n'aiment
pas la fumée. Empêchons les gens d'aller le matin faire
leurs salutations aux dieux, et s'asseoir aux portes des temples.
C'est la vanité humaine que l'on gagne par de pareils hommages;
adorer Dieu, c'est le connaître. Ne permettons pas
qu'on apporte à Jupiter du linge et des brosses, ni qu'on aille
présenter un miroir à Junon : un dieu n'a pas besoin de serviteurs;
c'est au contraire lui qui sert le genre humain; il est
partout prêt, et pour tous. Enseignez aux hommes, je le veux,
dans quel esprit ils doivent offrir des sacrifices, combien il
leur faut se tenir à l'abri des superstitions incommodes, vous
n'aurez point fait assez, si en même temps vous ne leur faites
concevoir une idée juste d'un Dieu maître de tout, qui donne
tout, et dont les bienfaits sont gratuits. Quelle cause porte les
dieux à faire le bien ? Leur nature. C'est se tromper de leur
supposer l'intention de nous nuire. Ils ne le peuvent pas; ils
ne sauraient ni éprouver du mal, ni en faire; car offenser et
être offensé sont deux choses qui vont ensemble; en les élevant
au-dessus du danger, celte nature suprême et admirable n'a
pas voulu les rendre dangereux. Le premier acte de culte envers
les dieux, c'est de croire à leur existence; le second, de
reconnaitre leur majesté, et surtout leur bonté, sans laquelle il
n'y a point de majesté ; c'est de savoir qu'ils sont les maitres
du monde, qu'ils régissent l'univers, qu'ils prennent soin du
genre humain, qu'ils s'occupent même quelquefois des individus
d'une manière plus marquée. De tels êtres ne font aucun
mal, comme ils n'en éprouvent aucun. Du reste, ils chàtient
et répriment quelques hommes; ils infligent parfois des punitions
cachées sous une apparence de faveur. Voulez-vous vous
rendre les dieux favorables? soyez bon! Le meilleur culte
consiste à les imiter.

Voici une autre question : Comment faut-il agir envers les
hommes ? Qu'entendons-nous par là? quels sont les préceptes
que nous donnons? D'épargner le sang humain? N'est-ce pas
bien peu que de ne pas vous rendre nuisible, quand vous devriez
être utile? La belle gloire pour un homme d'être humain
envers un autre homme ! Ordonnons de tendre la main au
naufragé, de montrer le chemin au voyageur égaré, de partager
son pain avec celui qui a faim. Mais pourquoi m'arrêterais-je
au détail de tout ce qu'il faut faire ou éviter, quand je
puis, en peu de mots, rédiger la formule générale des devoirs
de l'humanité? Cet univers que vous voyez, et dans lequel
sont renfermées la nature divine et la nature humaine, cet
univers est un ; nous sommes les membres d'un grand corps.
La nature, en nous formant des mêmes éléments et pour les
mêmes fins, nous a créés parents; c'est elle qui nous a liés les
uns aux autres par un attachement mutuel, et nous a faits
sociables; elle qui a établi la justice et l'équité; c'est la vertu
de ses lois qu'il est plus fàcheux de faire que de recevoir du
mal; c'est d'après son ordre, que nos mains doivent être toujours
prêtes à secourir nos semblables. Ayons toujours, dans le
coeur et à la bouche, cette maxime : « Homme, je ne puis regarder
comme étranger rien de ce qui touche les hommes
.

Pénétrons-nous-en ; nous sommes certainement nés pour vivre
en commun. Notre société ressemble à une voûte qui tomberait,
si ses diverses parties ne se prêtaient un support mutuel.
Après les dieux et les hommes, apprenons comment il faut
user des choses. C'est bien inutilement que nous aurons jeté
nos préceptes, si préalablement nous n'avons su inspirer des
opinions justes sur chaque objet particulier, sur la pauvreté,
les richesses, la gloire, l'ignominie, la patrie et l'exil. Jugeons
de toutes choses sans préjugé; voyons ce qu'elles sont en elles-mêmes,
sans nous occuper des noms qu'on a pu leur donner.

Passons aux vertus. Quelqu'un viendra nous dire : Estimez
beaucoup la prudence, embrassez la constance, aimez la tempérance;
attachez-vous à la justice plus encore, s'il est possible, qu'aux autres vertus
.
Mais nous n'aurons rien fait, si nous ignorons ce que c'est que
la vertu; s'il n'y en a qu'une seule, ou s'il en existe plusieurs; si elles sont
distinctes ou unies entre elles; si, quand on en possède une, on les a toutes;
puis, en quoi elles diffèrent les unes des autres. L'artisan n'a pas
besoin de faire des recherches sur l'origine ou sur l'usage de son
métier; il est inutile au danseur d'étudier la théorie de la danse.
Ces arts-là s'apprennent d'eux-mêmes; ils sont complets, parce
qu'ils n'embrassent pas l'ensemble de la vie. La vertu est la
science et d'elle-même et de toutes les autres sciences. Il faut
déjà qu'elle vous inspire pour que vous puissiez l'apprendre:
une action ne sera point droite, si la volonté ne l'est pas; car
l'action procède de la volonté. Remontons: la volonté ne sera
pas droite, si l'entendement ne l'est pas; car de l'entendement
procède la volonté. Or, l'entendement ne sera point arrivé à la
perfection, s'il n'embrasse les lois qui régissent la vie entière;
s'il n'a fixé ses jugements sur chaque point particulier, et
ramené tout à la vérité. La tranquillité n'appartient qu'à ceux
qui se sont formé un jugement immuable et certain : les autres
tour à tour tombent et se relèvent; et dans ce conflit de
résolutions formées et abandonnées, ils demeurent toujours
flottants. La cause de cet état d'irrésolution, c'est qu'il n'y a
rien d'évident pour les hommes qui suivent le plus incertain
des guides, l'opinion. Voulez-vous désirer toujours la même
chose, ne désirez que la vérité.

On n'arrive point au vrai sans les principes fondamentaux
qui embrassent l'ensemble de la vie. Le bien et le mal, l'honnête
et le honteux, le juste et l'injuste, la piété, l'impiété, les
vertus, leurs applications, la possession des avantages extérieurs,
l'estime, la dignité, la santé, la force, la beauté, la vivacité
des sens, tout cela veut un juge qui sache les apprécier, et
qui vous enseigne le vrai prix qu'il faut y mettre. Car vous
êtes dans l'erreur, et vous estimez certaines choses beaucoup
plus qu'elles ne valent : vous vous trompez si bien, que ce qui
passe pour très précieux parmi nous, les richesses, la faveur,
la puissance, ne valent pas un sesterce. Voilà ce que vous ignorerez,
si vous n'examinez les conditions essentielles qui déterminent
le prix relatif de ces divers objets. Comme les feuilles
ne peuvent verdoyer, si elles ne sont attachées à un rameau
qui leur transmet la séve : ainsi, isolés, les préceptes se flétrissent;
il faut les greffer sur une théorie.

En outre, ceux qui suppriment les principes généraux ne
s'aperçoivent pas que le raisonnement même qu'ils emploient
pour les combattre les confirme. En effet, que disent-ils? Les
préceptes développent suffisamment la science de la vie; les
principes généraux, c'est-à-dire les axiomes de la sagesse,
sont superflus
. Eh bien ! ces paroles mêmes sont un axiome.
De même, si je disais: Il faut renoncer aux préceptes comme
inutiles, puis employer les principes généraux et en faire son
unique étude;
je donnerais un précepte tout en disant qu'il
faut négliger les préceptes. En philosophie, quelquefois les avis
sont utiles, d'autres fois les démonstrations. Ce dernier cas
est même très fréquent; car il existe beaucoup de points si
compliqués, qu'ils exigent toute l'étude d'un esprit soigneux
et subtil. Si les démonstrations sont nécessaires, les axiomes
le sont aussi; car, dans l'argumentation, les axiomes résument
les vérités : certains sujets sont clairs; d'autres sont
obscurs. Les sens et la mémoire suffisent pour les sujets clairs;
ils ne suffisent point pour les objets obscurs. Mais la raison
ne peut employer toute sa force sur des points évidents; c'est
au contraire sur des points obscurs qu'elle brille avec plus
d'éclat. Or, les points obscurs, exigent une démonstration;
nulle démonstration sans axiomes; donc les axiomes sont
nécessaires. Ce qui fait en nous le sens commun, en fait
aussi la perfection, savoir, une opinion fixe sur des objets
déterminés : sans cette opinion fixe, tout reste flottant dans
l'esprit: les axiomes sont donc nécessaires, puisqu'ils fixent
le jugement. Enfin, quand nous exhortons un homme à considérer
son ami comme un autre lui-même; à penser que son
ennemi peut devenir son ami, et conséquemment à redoubler
d'affection pour l'un, à modérer sa haine pour l'autre, nous
ajoutons qu'une pareille conduite est juste et honnête. Or, le
juste et l'honnête sont définis par nos axiomes; donc les
axiomes sont nécessaires, puisque nous ne pouvons sans eux
connaitre le juste et l'honnête.

Mais réunissons les axiomes et les préceptes; car sans la
racine, les rameaux deviennent inutiles, et la racine elle-même
est fortifiée par les rameaux qu'elle a produits. Personne
ne peut ignorer l'utilité des mains; leur service est manifeste.
Mais le coeur est caché, le coeur, dont les mains reçoivent
la vie, l'activité, le mouvement. Je puis en dire autant des
préceptes : ils sont évidents; mais les axiomes de la sagesse
sont cachés. Comme la plus sainte partie de la religion n'est
connue que des initiés; ainsi la philosophie a des mystères
que l'on ne communique qu'aux adeptes admis dans le sanctuaire.
Les préceptes et les autres enseignements du même
genre sont connus, même des profanes.

Posidonius regarde comme nécessaire non seulement la
préception (car rien ne nous défend l'usage de ce mot), mais
aussi la persuasion, la consolation et l'exhortation. Il y ajoute
encore la recherche des causes, que nous oserons appeler
l'étiologie, puisque les grammairiens, gardiens de la langue
latine, ont adopté ce mot. Posidonius prétend qu'une description
de chaque vertu serait utile, c'est ce qu'il appelle éthologie;
d'autres l'appellent caractère. C'est le tracé caractéristique
de chaque vice et de chaque vertu; à l'aide de ce tracé, on
peut apercevoir en quoi diffèrent des objets qui se ressemblent.

Ceci revient à donner des préceptes. Car celui qui donne des
préceptes dit; Voilà ce qu'il faut faire pour être tempérant.
Celui qui décrit, dit : L'homme tempérant fait ceci, évite
cela
. Vous demandez la différence entre ces deux méthodes?
l'une donne les préceptes de la vertu; l'autre en donne le modèle.
Je conviens que ces descriptions, que ces signalements,
pour employer un terme de douane, ont de l'utilité. Exposons
de beaux modèles ; il se trouvera des imitateurs. Trouvez-vous
à propos qu'on vous donne des marques certaines
auxquelles vous puissiez reconnaitre un noble coursier, pour
ne pas vous tromper dans un achat, pour ne pas perdre votre
peine à dresser une rosse? Combien plus il nous est utile d'étudier
les marques d'un esprit supérieur dont nous pouvons nous
approprier les caractères!

L'étalon généreux a le port plein d'audace,
Sur ses jarrets pliants se balance avec grâce
Aucun bruit ne l'émeut ; le premier du troupeau,
il fend l'onde écumante, affronte un pont nouveau.
Il a le ventre court, l'encolure hardie,
Une tète effilée, une croupe arrondie
On voit sur son poitrail ses muscles se gonfler,
Et ses nerfs tressaillir, et ses veines s'enfler.
Que du clairon bruyant le son guerrier l'éveille,
je le vois s'agiter, trembler, dresser l'oreille.
Son épine se double et frémit sur son dos;
D'une épaisse crinière il fait bondir les flots;
De ses naseaux brûlants il respire la guerre,
Ses yeux roulent du feu, son pied creuse la terre.

Notre Virgile, sans y penser, a fait la description de l'homme
vertueux. Je ne représenterais pas autrement un grand homme.
Si j'avais à peindre Caton intrépide au milieu du fracas des
armes, gourmandant le premier les armées déjà parvenues aux
Alpes, et marchant à la rencontre de la guerre civile, je ne lui
donnerais pas un autre aspect, ni une autre démarche. Car certainement
null homme n'a levé plus fièrement la tête que celui
qui brava en même temps César et Pompée; qui, tandis qu'on
se partageait entre ces deux généraux, provoqua l'un et l'autre
et fit voir que la république avait aussi ses partisans. C'est peu
de dire en parlant de Caton :
il ne s'effraie point de vaines rumeurs ---.

Et comment ne les braverait-il pas, lui que n'émeuvent pas
même des périls imminents et des alarmes fondées; lui qui ose,
contre dix légions, contre les auxiliaires gaulois, contre les
armes barbares mêlées aux armes romaines, élever une voix
indépendante, exhorter la république à ne point désespérer
de la liberté, mais à tout tenter, parce qu'il est moins honteux
de tomber sous le joug, que d'aller au-devant? Quelle vigueur
dans cet homme ! quelle énergie! quelle assurance, quand
tout tremble autour de lui! Il sait qu'il est le seul dont
l'existence ne soit pas en cause; qu'il ne s'agit pas de savoir si
Caton sera libre, mais s'il vivra parmi des hommes libres. De
là ce mépris des glaives et des dangers. En admirant l'invincible
constance de cet homme, debout sur les ruines de la patrie, on peut dire :
On voit sur son poitrail ses muscles se gonfler ---.

Il sera très utile, non seulement de dépeindre les hommes vertueux
dans leur attitude habituelle et de reproduire leurs
traits, mais encore de raconter ce qu'ils ont été dans quelques
cas particuliers; de mettre, par exemple, sous les yeux cette
dernière, cette héroïque blessure de Caton, blessure par laquelle
la liberté rendit l'âme; de montrer la sagesse de Lélius
et son union inaltérable avec son cher Scipion; les belles actions
civiles et militaires de l'autre Caton; les lits de bois de
Tubéron, exposés en public, avec des peaux de bouc servant de
couvertures, et ses vases d'argile offerts aux convives devant le
temple même de Jupiter. N'était-ce pas là consacrer la pauvreté
jusque dans le Capitole? Quand même je n'aurais pas d'autre
trait pour le mettre au rang des Catons, celui-là ne suffirait-il
pas? C'était une censure, et non pas un festin. O qu'ils entendent
peu la gloire, et comment il la faut chercher, ces gens
qui en sont si avides! Ce jour-là le peuple romain vit la vaisselle
d'un grand nombre de citoyens; il n'admira que celle d'un
seul : l'or et l'argent de tous les autres ont été brisés et mille
fois refondus; mais les vases d'argile de Tubéron dureront à jamais.



lettre suivante : il faut tout supporter avec resignation



Commentez :

ma connaissance de Sénèque est finalement très limitée partagez vos réponses et questions

Des citations essentielles



Présentation des Lettres à Lucilius en vidéo :
La chaîne qui vous cause de Sénèque et autres curiosités :