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[14,95] XCV. LA PHILOSOPHIE DES PRECEPTES NE SUFFIT PAS POUR FAIRE NAITRE LA VERTU : IL FAUT ENCORE DES PRINCIPES GENERAUX. Vous me priez de traiter, sans plus attendre, la question que j'avais remise à un autre jour, et de vous dire si cette branche de ta philosophie, que les Grecs nomment philosophie parenétique, et nous philosophie de préceptes, suffit pour mener la sagesse à sa perfection. - Je sais que vous prendriez un refus en bonne part. C'est précisément ce qui me fait mettre plus d'empressement à tenir ma parole et à maintenir le proverbe : Une autre fois ne demandez pas ce que vous ne voudriez pas obtenir. Il nous arrive en effet quelquefois de solliciter instamment ce que nous refuserions, si on nous l'offrait. Que cette faute provienne de légèreté ou d'une basse flatterie, une facile promesse doit en être le chàtiment. Nous faisons semblant de vouloir beaucoup de choses que nous ne voulons pas. Un auteur apporte une histoire, écrite fort menu, et très étroitement pliée; il en lit une grande partie, puis il nous dit : - Je cesserai, si bon vous semble. - Continuez, Continuez, s'écrient ceux qui voudraient le voir devenir soudainement muet. Souvent nous voulons une chose, et nous en demandons une autre, nous mentons même aux dieux; mais ils ne nous exaucent pas, ou bien ils ont pitié de nous. Pour moi, je veux me venger sans pitié; je vous assommerai d'une épître énorme. Si vous la lisez à regret, dites-vous : C'est ma faute; puis comparez-vous à ces maris que tourmente une épouse qu'ils ont tout fait pour obtenir; ou à ces avares que rendent malheureux des richesses acquises par les plus pénibles travaux ; ou à ces ambitieux pour qui des honneurs achetés au prix de tant d'intrigues et de vils moyens sont devenus un supplice ; en un mot, à tout homme qui a obtenu les maux qu'il désirait. Mais laissons cet exorde et entrons en matière : - Le bonheur, dit-on, se fonde sur des actions vertueuses ; les préceptes conduisent aux actions vertueuses: donc les préceptes suffisent au bonheur. - Pourtant les préceptes ne conduisent aux actions vertueuses qu'autant que l'esprit s'y montre docile : quand il est assiégé d'opinions erronées, l'effet des préceptes est nul. De plus, si l'on fait bien, c'est sans le savoir. Car si l'on n'est de longue main instruit et dressé par la raison, on ne peut remplir toutes les conditions, ni savoir quand, jusqu'où, avec qui, ni comment il faut agir. On ne peut donc pas tendre de toute son âme à la vertu; on ne peut le faire ni avec constance ni de bon coeur. On regarde en arrière, on s'arrête. - Si, dit-on, la conduite vertueuse provient des préceptes, les préceptes suffisent au bonheur. Or, l'un est vrai; donc l'autre l'est aussi. - A cela nous répondons que les actions vertueuses proviennent aussi des préceptes; mais non des préceptes seuls. Si les préceptes, ajoute-t-on, suffisent aux autres arts, ils suffiront aussi à la sagesse, qui est l'art de la vie. On forme un pilote en lui disant : Voilà comment il faut mouvoir le gouvernail, disposer les voiles, profiter du vent favorable, lutter contre le vent contraire, se rendre utile un vent incertain et sans direction déterminée. Ceux qui cultivent les autres arts se forment aussi par les préceptes : ceux qui étudient l'art de vivre peuvent donc en faire autant. - Tous les autres arts s'occupent d'objets qui servent à la vie, et non de la vie entière. Aussi rencontrent-ils beaucoup d'obstacles, d'embarras extérieurs : l'espérance, la cupidité, te découragement. Mais la sagesse, qui enseigne l'art de vivre, ne trouve rien qui puisse arrêter son action; elle triomphe des empêchements et soulève les obstacles. Voulez-vous savoir la différence entre les autres arts, et l'art de vivre ? Dans les premiers, une erreur volontaire est plus excusable qu'une faute accidentelle ; dans le dernier, la plus grande faute est d'errer volontairement. Je m'explique. Un grammairien ne rougira point de faire un solécisme, s'il le fait sciemment : il en rougira, s'il l'a fait sans le savoir. Le médecin qui ne sait pas que son malade va mourir est plus fautif, sous le rapport de l'art, que s'il feignait de ne pas s'en apercevoir. Mais dans l'art de vivre, la faute volontaire est la plus honteuse. Ajoutez que presque tous les autres arts, et surtout les arts libéraux, comme la médecine, ont non seulement leurs préceptes, mais leurs principes généraux. Ainsi nous voyons l'école d'Hippocrate, celle d'Asclépiade, celle de Thémison, professer des principes différents. En outre, aucun des arts contemplatifs n'est sans avoir ses principes généraux, nommés par les Grecs g-dogmata, et que nous sommes dans l'usage d'appeler decreta, et en géométrie et en astronomie axiomes et théorèmes. Or la philosophie est un art tout à la fois spéculatif et actif : elle contemple, et en même temps elle agit. Car c'est une erreur de penser que ses promesses sont toutes relatives à la terre: elle aspire plus haut. Mes recherches, dit-elle, embrassent le monde entier; je ne me borne pas toujours au commerce des mortels, je ne m'occupe pas uniquement de persuader ou de dissuader; de grands objets m'appellent, des objets élevés au-dessus de vos têtes : Je vais vous développer le système du ciel et la nature des dieux ; je vais dévoiler à vos yeux l'origine des choses; d'où la nature tire tous les êtres; comment elle les fait croître, les alimente, et où la même nature les résout après leur dissolution. Ainsi parle Lucrèce. D'où il suit qu'en tant que spéculation la philosophie a ses principes généraux. Observez aussi que nul ne fera convenablement ce qui doit être fait, hors celui qui possède cet ensemble de doctrine à l'aide duquel on puisse en toute circonstance accomplir de tout point ses devoirs. Celui qui n'a de préceptes que pour des cas particuliers, ne remplira pas toujours toutes les conditions. Les préceptes partiels sont faibles, et pour ainsi dire sans racine. Les principes généraux sont polir nous comme un rempart ; ils assurent notre tranquillité, ils embrassent à la fois l'ensemble de notre vie et tout le système de la nature. II y a, entre les principes généraux et les préceptes de la philosophie, la même différence qu'entre les éléments et les membres; ceux-ci dépendent des premiers. Les éléments sont les causes premières des membres et de tout ce qui existe. L'ancienne sagesse, dit-on, se bornait à donner des préceptes sur ce qu'il faut faire et sur ce qu'il faut éviter ; alors pourtant les hommes étaient bien meilleurs : depuis que les savants sont venus, les bons s'en sont allés. Cette vertu, simple et accessible à tous, s'est changée en une science obscure et subtile ; on nous enseigne à disputer, et non à vivre. - Sans doute, comme vous le dites, cette ancienne sagesse était grossière à sa naissance, ainsi que tous les autres arts qui se sont perfectionnés avec le temps. Mais c'est qu'aussi il ne fallait pas alors des remèdes bien recherchés. La méchanceté n'avait pas levé si haut sa tête : elle ne s'était pas étendue si loin ; des remèdes simples pouvaient résister à des vices simples. Maintenant il faut s'entourer de remparts plus solides et proportionnés aux attaques que nous avons à craindre. Autrefois la médecine consistait dans la connaissance de quelques plantes propres à étancher le sang, à cicatriser les blessures : elle s'est dans la suite élevée à cette variété infinie de remèdes dont elle s'occupe aujourd'hui. Il n'est pas étonnant qu'elle eût moins à faire, quand les corps étaient fermes et vigoureux, quand la nourriture était simple, et n'avait pas encore été corrompue par l'art et la délicatesse. Depuis que les aliments ont été préparés, non pour apaiser la faim, mais pour l'irriter; depuis qu'on a inventé mille assaisonnements afin d'exciter la gourmandise, ce qui était un aliment pour l'appétit est devenu un fardeau pour l'estomac surchargé. De là vient la pâleur, le tremblement des muscles imbibés de vin ; puis la maigreur causée par l'indigestion, et pire que celle de la faim : de là cette démarche incertaine et toujours chancelante, comme dans l'ivresse : de là cette hydropisie qui gonfle toute la peau, et cette tension d'un ventre qui veut follement s'accoutiuner à prendre plus qu'il ne pouvait contenir : de là cette expansion d'une bile jaunâtre, ce visage décoloré; ce corps qui se dessèche comme s'il était en proie à la dissolution, ces doigts qui se tordent et se retirent, cette roideur d'articulations, ces muscles insensibles, détendus et torpides, ou palpitants et vibrants sans repos. Que dirai-je de ces vertiges, de ces migraines, de ces douleurs d'yeux et d'oreilles, et de ces picotements qui tourmentent un cerveau enflammé ? Parlerai-je de ces ulcères internes qui dévorent tous les conduits de nos sécrétions? Faut-il y ajouter les innombrables espèces de fièvres, qui tantôt nous terrassent par leur violence, tantôt nous minent de leur poison lent; tandis que d'autres encore jettent l'horreur dans l'àme en agitant nos membres ? Est-il besoin d'énumérer celle multitude de maladies diverses, qui sont les chàtiments de notre luxe ? Ils étaient exempts de tous ces maux, les hommes qui ne s'étaient pas encore abandonnés aux délices, qui savaient se servir eux-mêmes, et surtout se commander. Ils fortifiaient leur corps par le travail et l'exercice ; ils se fatiguaient à la course, à la chasse ou au labourage ; puis ils prenaient des aliments qui ne pouvaient plaire qu'à des gens affamés. Aussi ne fallait-il pas tant d'apprêts médicinaux, tant d'instruments, tant de boîtes. La maladie était simple comme sa cause; la multiplicité des mets a produit la multiplicité des maladies. Voyez combien de choses mêle et fait passer dans un seul gosier, ce luxe dévastateur des terres et des mers! De toute nécessité, des substances si diverses, englouties, entassées ensemble, doivent se combattre et causer une mauvaise digestion. L'on ne doit donc pas s'étonner de voir des maladies capricieuses et variées naître de cette discorde entre les divers aliments qui, rassemblés des différentes régions de la nature, causent un engorgement nuisible. Voilà pourquoi nos maladies sont aussi diversifiées que nos aliments. Le plus grand des médecins, le fondateur de la médecine, a dit que les femmes ne deviennent point chauves, et qu'elles ne sont pas sujettes à la goutte. Or, nous les voyons chauves et goutteuses. Les femmes n'ont point changé de nature, mais de vie. Imitant les hommes dans leurs excès, elles doivent participer à leurs infirmités. Comme eux, elles veillent ; comme eux, elles font orgie, et les défient à la lutte et à l'ivrognerie ; comme eux, elles rendent par la bouche les aliments empilés dans un estomac qui les repoussait, et rejettent, jusqu'à la dernière goutte, tout le vin qu'elles ont bu : comme les hommes, elles mâchent de la neige pour soulager leurs entrailles brûlantes; quant à la luxure, elles ne le cèdent nullement aux hommes; destinées par la nature à un rôle passif, dans leurs emportements contre nature elles en sont venues (que le ciel les extermine!) à faire l'homme avec les hommes. Faut-il donc s'étonner de ce que le plus grand des médecins, le plus habile des physiologistes, ait commis une erreur, tant de femmes étant et chauves et goutteuses? Leurs vices leur ont ôté les avantages de leur sexe ; elles ont dépouillé leur nature de femmes, elles ont été condamnées aux maladies des hommes. Les médecins d'autrefois ne savaient pas recourir à la fréquence des aliments, ni, par le secours du vin, ranimer le pouls éteint; ils ne savaient pas expulser un sang corrompu, ni tempérer par les bains et par les sueurs une maladie chronique ; ils ne savaient pas, à l'aide de ligatures faites aux jambes et aux bras, rappeler aux extrémités un principe de maladie caché dans l'intérieur du corps. Il n'était pas nécessaire de rechercher beaucoup de secours de toute espèce, quand les dangers étaient si peu nombreux. Mais à présent, combien nos maladies se sont aggravées ! C'est le prix des plaisirs auxquels nous nous sommes abandonnés outre mesure et sans frein. Vous étonnez-vous de voir des maladies innombrables? comptez nos cuisiniers. Plus d'études littéraires ; les professeurs négligés se morfondent dans leurs écoles désertes; chez les rhéteurs, chez les philosophes, solitude complète. Mais quelle affluence dans les cuisines ! quelle nombreuse jeunesse assiége les fourneaux des dissipateurs! Je passe sous silence ces bandes de malheureux enfants, réservés, après le repas, à de nouveaux outrages dans la chambre à coucher. Je passe sous silence ces troupes de mignons, rangés selon leur pays et leur couleur, de sorte que ceux d'une même file aient tous la taille aussi gracieuse, le poil follet de la même longueur, la même qualité de cheveux, et qu'une chevelure lisse ne vienne pas faire contraste avec des cheveux frisés. Je ne dis rien de la foule des pâtissiers; ni de ces nombreux valets qui, au signal donné, accourent pour couvrir la table. Grands dieux! combien d'hommes emploie un seul estomac! Mais ces champignons, poison voluptueux, pensez-vous qu'ils ne minent pas sourdement vos entrailles, quoique leur funeste effet ne soit pas immédiat? Et cette neige, au coeur de l'été, ne croyez-vous pas qu'elle donne des obstructions au foie? Et ces huîtres, à la chair très lourde et engraissée de vase, ne jugez-vous pas qu'elles doivent communiquer à l'estomac leur pesanteur limoneuse ? Et cette sauce de la Compagnie, précieuse pourriture tirée de mauvais poissons, ne croyez-vous pas que son âcreté saumâtre brûle les intestins? Tous ces mets purulents et qui passent presque immédiatement de la flamme à la bouche, pensez-vous qu'ils s'éteignent sans lésion dans les entrailles ? Quels hoquets impurs et empestés ! quelles exhalaisons dégoûtantes pour soi-même, que celles d'une intempérance invétérée ! Il est aisé de concevoir que ces aliments se putréfient, au lieu de se digérer. Je me souviens d'avoir entendu parler jadis d'un plat fameux dans lequel un glouton, pressé de se ruiner, avait jeté pêle-mêle tout ce qui sert aux gens les plus fastueux pour tout un jour : on y voyait des conques de Vénus, des spondyles, des huîtres dont on avait retranché le bord qui ne se mange pas. Des oursins de mer séparaient ces divers coquillages les uns des autres; des surmulets, hachés menu et sans arêtes, formaient sous ce ragoût une sorte de plancher. Désormais on est las de manger les mets un à un; on rassemble toutes les saveurs en une seule. La table fait l'office de l'estomac rassasié. Je m'attends à voir bientôt servir des mets tout mâchés. Fait-on beaucoup moins en ôtant les os et les coquilles, et en chargeant le cuisinier du travail de nos dents? La gourmandise trouve trop pénible de s'arrêter à chaque mets séparément; il faut les servir tous ensemble, et, de mille saveurs, faire une saveur unique. Etendrai-je la main pour atteindre un seul objet? J'en veux plusieurs à la fois ; je veux que les qualités d'un grand nombre de mets s'unissent et se combinent; je veux faire voir à ceux qui m'accusaient de donner dans une vaine ostentation, que ceci est moins un festin, qu'une énigme à deviner. Confondons dans un même assaisonnement les mets que l'on servait séparément? plus de distinction; huîtres, oursins de mer, spondylea, surmulets, que tout cela se mêle, cuise et se serve ensemble. - Le résultat d'un vomissement ne serait pas plus confus. Ce mélange de mets produit des maladies non pas seulement singulières, mais inexplicables, diverses, compliquées, contre lesquelles la médecine s'est armée de remèdes et d'une foule d'expériences. J'en dis autant de la philosophie. Elle était plus simple quand les hommes moins vicieux pouvaient être guéris par des soins légers. Contre un tel renversement de moeurs, il lui faut essayer tous ses moyens; et plût au ciel qu'elle pût enfin triompher ainsi de ce fléau! Ce n'est pas seulement en particulier, c'est en public que nous donnons carrière à notre folie furieuse. Nous réprimons l'homicide et le meurtre individuel; mais qu'est-ce que la guerre, et ce crime glorieux qui consiste à égorger les nations entières? L'avarice et la cruauté ne connaissent point de bornes; et cependant, quand elles s'exercent en secret et par quelques personnes isolées, elles sont moins nuisibles et moins monstrueuses. Des cruautés se commettent en vertu de sénatus-consultes et de plébiscites; l'autorité publique commande ce qui est défendu aux particuliers. Des actions qu'un homme, s'il les faisait à la dérobée, paierait de la vie, nous les louons quand elles se font sous le costume militaire. Les hommes, que la nature a créés de l'espèce la plus douce entre les animaux, n'ont pas honte de se baigner dans le sang les uns des autres, de se faire des guerres, de les transmettre par héritage à leurs enfants, tandis que les bêtes sauvages, privées de la parole, vivent entre elles en paix? Au milieu d'une frénésie si violente et si générale, la philosophie est devenue plus pénible, elle a dû augmenter ses forces en proportion des obstacles qu'elle avait à combattre. Il était aisé de gourmander des buveurs et des gloutons; il ne fallait pas de grands efforts pour ramener l'esprit à la tempérance dont il s'était quelque peu écarté : Mais c'est maintenant qu'il faut et des mains alertes, et une profonde habileté. De toutes parts on court après le plaisir : nul vice ne se tient dans ses propres limites. Le luxe se précipite dans l'avarice; l'honnête est partout oublié; rien n'est honteux quand on s'en promet quelque plaisir. L'homme, cet être sacré pour son semblable, est mis à mort par forme de jeu et de passe-temps : oui, l'homme, que les lois divines défendent d'instruire à donner ou à recevoir des blessures, on le fait paraître nu et sans armes : le seul spectacle qu'on attende de lui, c'est sa mort. Dans cette dépravation de moeurs, il faut donc quelque instrument plus fort que les instruments ordinaires pour déraciner un mal invétéré; il faut employer les principes généraux pour extirper les préjugés. Si nous joignons à ces principes les préceptes, les consolations. les exhortations, ces moyens seront utiles; seuls, ils seraient sans effet. Si nous voulons briser leurs chaînes, les arracher au joug des vices, enseignons-leur la différence entre le bien et le mal : qu'ils sachent que tout, hors la vertu, change de nom, et devient tantôt mal, tantôt bien. Le premier lien de la discipline militaire est la religion, le dévouement au drapeau, l'horreur de la désertion; après quoi il est facile de commander, et de faire exécuter tout le reste à des soldats liés par le serment; de même le premier fondement qu'il faut jeter dans les hommes qu'on veut guider an bonheur, c'est l'amour de la vertu. Qu'ils aient pour elle une sorte de vénération religieuse; qu'ils la chérissent, qu'ils veuillent vivre avec elle; que, sans elle, ils ne veuillent pas vivre. Mais quoi ! dira-t-on, n'a-t-on pas vu des gens faire de grands progrès dans la vertu, sans une doctrine subtile, et guidés seulement par des préceptes tout nus? - Je l'avoue; mais c'étaient d'heureux naturels qui ont enlevé à la course ce qui leur était salutaire. Les dieux immortels sont nés avec toutes les vertus, et n'en ont appris aucune, la bonté faisant partie de leur essence : ainsi l'on voit des hommes si heureusement doués par la nature, qu'ils n'ont pas besoin de longues instructions, et qu'ils embrassent la vertu dès qu'ils en entendent parler; ces âmes, qui reçoivent si avidement la vertu, la produiraient d'elles-mêmes. Mais ces esprits pesants, obtus, assiégés d'habitudes vicieuses, il faut du temps pour en fourbir la rouille. Au reste, par le moyen des principes généraux de la philosophie, on mènera plus vite à la perfection les esprits qui naturellement penchent vers la vertu, en même temps qu'on facilitera la route aux esprits plus faibles, et qu'on les délivrera des opinions erronées. Et voyez jusqu'à quel point ces principes généraux sont nécessaires. Il est dans nos âmes des dispositions qui nous rendent lents pour certaines actions; pour d'autres, téméraires. Nous ne pouvons ni modérer cette audace, ni secouer cette indolence, sans en détruire d'abord les causes, l'admiration mal fondée et la frayeur déraisonnable. Tant que nous serons en proie à ces préoccupations, vous nous direz en vain : tels sont vos devoirs à l'égard de votre père, de vos enfants, de vos amis, de vos hôtes. L'avarice viendra paralyser nos efforts : on saura bien qu'il faut combattre pour sa patrie; mais la crainte dira non : on saura bien qu'il faut se fatiguer, s'exténuer pour ses amis; mais les plaisirs en empêcheront: on saura bien qu'avoir une maîtresse est la plus sensible offense qu'on puisse faire à une épouse; mais l'incontinence poussera à faire le contraire. Il ne servira donc à rien de donner des préceptes, si vous n'écartez d'abord ces obstacles ; pas plus qu'il ne servirait de mettre des armes sous nos yeux et à notre portée, si l'on ne commençait par donner aux mains la liberté de s'en servir. Pour que l'esprit puisse aller aux préceptes que nous donnons, il faut d'abord le délivrer de ses chaînes. Supposez qu'un homme fasse ce qu'il doit, il ne le fera pas constamment, ni d'une manière égale; car il ignore pourquoi il agit ainsi. Le hasard ou l'habitude produira chez lui quelques actions vertueuses; mais n'ayant pas la règle en main, cet homme ne pourra vérifier et constater si ce qu'il fait est juste. Quiconque est vertueux, une fois par hasard, ne prend aucun engagement de l'être toujours. En outre, les préceptes vous indiqueront peut-être ce que vous avez à faire; ils ne vous diront pas comment vous y prendre : or, sans ce dernier point, ils ne peuvent guider à la vertu. D'après un avis spécial, on fera ce qu'on doit faire : - d'accord; mais ce n'est pas assez; car le mérite n'est pas dans l'action elle-même, mais dans la manière dont elle est faite. Quoi de plus scandaleux qu'un festin assez somptueux pour dévorer les revenus d'un chevalier? Qu'est-ce qui mérite mieux la note d'un censeur, quand on le donne uniquement pour son plaisir et pour faire bombance, comme disent les débauchés? Et cependant des personnes très frugales ont donné des repas de cérémonie qui leur ont coûté jusqu'à trois cent mille sesterces. Ainsi le même festin qui, donné à la gourmandise, est honteux, ne mérite aucun blâme quand il est accordé à la représentation; ce n'est plus, alors, de la sensualité, c'est une honorable magnificence. L'empereur Tibère reçut en présent un surmulet d'une grosseur énorme. (Pourquoi n'en dirai-je pas aussi le poids, ne fût-ce que pour faire venir l'appétit à quelques gourmands? Ce poisson pesait, dit-on, quatre livres et demie.) L'empereur ordonna qu'on allât le vendre au marché. Mes amis, dit-il, je me trompe fort, si ce surmulet n'est acheté par Apicius ou par P. Octavius. Il devina plus juste encore qu'il n'avait espéré: Apicius et Octavius enchérirent l'un sur l'autre; Octavius l'emporta ; et, parmi ses amis, il obtint une gloire insigne pour avoir acheté cinq mille sesterces un poisson vendu par l'empereur, et qu'Apicius lui-même n'avait pas acheté. Ce fut une honte pour Octavius de tant dépenser d'argent; ce ne fut pas une honte pour celui qui avait acheté le poisson pour l'envoyer à Tibère (cependant je le blâmerais aussi) : il avait assez admiré un poisson pour le juger digne de l'empereur. Un ami se tient auprès du lit de son ami malade; c'est fort bien : mais s'il le fait dans l'attente d'un héritage, c'est un vautour qui attend un cadavre. Ainsi les mêmes choses sont indifféremment honteuses ou honorables; c'est l'intention et la manière qui importent. Or toutes nos actions seront honorables, si nous nous sommes une fois attachés à l'honnête, si nous sommes en possession de considérer comme l'unique bien sur la terre l'honnête et ce qui en porte l'empreinte. Les autres biens ne le sont que par circonstance. Il faut donc se graver dans l'esprit une conviction applicable à la vie entière ; c'est ce que j'appelle principe fondamental. Cette conviction réglera les actions et les pensées qui composent notre vie. Donner des préceptes particuliers et négliger l'ensemble, c'est trop peu. M. Brutus, dans son traité Du devoir, donne beaucoup de préceptes aux parents, aux enfants, aux frères : nul n'appliquera ces préceptes convenablement sans un point fixe de comparaison. II faut que nous nous proposions pour but un souverain bien, objet de nos efforts, et vers lequel tendent sans cesse nos actions et nos paroles : c'est l'étoile qui sert de guide aux matelots. Sans un but, la vie marche à l'aventure. Or, s'il faut avoir un but, les principes généraux sont nécessaires. Vous accorderez, je pense, que rien n'est honteux comme le doute, l'incertitude, la timidité, qui tantôt recule, et tantôt avance. C'est ce qui nous arrivera perpétuellement, si nous ne détruisons les causes qui, enchaînant et retenant nos résolutions, nous empêchent de déployer toutes nos forces. On donne des préceptes sur le culte à rendre aux dieux. Défendons d'allumer des lampes le jour du sabbat, parce que les dieux n'ont pas besoin de lumière, et que les hommes n'aiment pas la fumée. Empêchons les gens d'aller le matin faire leurs salutations aux dieux, et s'asseoir aux portes des temples. C'est la vanité humaine que l'on gagne par de pareils hommages; adorer Dieu, c'est le connaître. Ne permettons pas qu'on apporte à Jupiter du linge et des brosses, ni qu'on aille présenter un miroir à Junon : un dieu n'a pas besoin de serviteurs; c'est au contraire lui qui sert le genre humain; il est partout prêt, et pour tous. Enseignez aux hommes, je le veux, dans quel esprit ils doivent offrir des sacrifices, combien il leur faut se tenir à l'abri des superstitions incommodes, vous n'aurez point fait assez, si en même temps vous ne leur faites concevoir une idée juste d'un Dieu maître de tout, qui donne tout, et dont les bienfaits sont gratuits. Quelle cause porte les dieux à faire le bien ? Leur nature. C'est se tromper de leur supposer l'intention de nous nuire. Ils ne le peuvent pas; ils ne sauraient ni éprouver du mal, ni en faire; car offenser et être offensé sont deux choses qui vont ensemble; en les élevant au-dessus du danger, celte nature suprême et admirable n'a pas voulu les rendre dangereux. Le premier acte de culte envers les dieux, c'est de croire à leur existence; le second, de reconnaitre leur majesté, et surtout leur bonté, sans laquelle il n'y a point de majesté ; c'est de savoir qu'ils sont les maitres du monde, qu'ils régissent l'univers, qu'ils prennent soin du genre humain, qu'ils s'occupent même quelquefois des individus d'une manière plus marquée. De tels êtres ne font aucun mal, comme ils n'en éprouvent aucun. Du reste, ils chàtient et répriment quelques hommes; ils infligent parfois des punitions cachées sous une apparence de faveur. Voulez-vous vous rendre les dieux favorables? soyez bon! Le meilleur culte consiste à les imiter. Voici une autre question : Comment faut-il agir envers les hommes ? Qu'entendons-nous par là? quels sont les préceptes que nous donnons? D'épargner le sang humain? N'est-ce pas bien peu que de ne pas vous rendre nuisible, quand vous devriez être utile? La belle gloire pour un homme d'être humain envers un autre homme ! Ordonnons de tendre la main au naufragé, de montrer le chemin au voyageur égaré, de partager son pain avec celui qui a faim. Mais pourquoi m'arrêterais-je au détail de tout ce qu'il faut faire ou éviter, quand je puis, en peu de mots, rédiger la formule générale des devoirs de l'humanité? Cet univers que vous voyez, et dans lequel sont renfermées la nature divine et la nature humaine, cet univers est un ; nous sommes les membres d'un grand corps. La nature, en nous formant des mêmes éléments et pour les mêmes fins, nous a créés parents; c'est elle qui nous a liés les uns aux autres par un attachement mutuel, et nous a faits sociables; elle qui a établi la justice et l'équité; c'est la vertu de ses lois qu'il est plus fàcheux de faire que de recevoir du mal; c'est d'après son ordre, que nos mains doivent être toujours prêtes à secourir nos semblables. Ayons toujours, dans le coeur et à la bouche, cette maxime : « Homme, je ne puis regarder comme étranger rien de ce qui touche les hommes. Pénétrons-nous-en ; nous sommes certainement nés pour vivre en commun. Notre société ressemble à une voûte qui tomberait, si ses diverses parties ne se prêtaient un support mutuel. Après les dieux et les hommes, apprenons comment il faut user des choses. C'est bien inutilement que nous aurons jeté nos préceptes, si préalablement nous n'avons su inspirer des opinions justes sur chaque objet particulier, sur la pauvreté, les richesses, la gloire, l'ignominie, la patrie et l'exil. Jugeons de toutes choses sans préjugé; voyons ce qu'elles sont en elles-mêmes, sans nous occuper des noms qu'on a pu leur donner. Passons aux vertus. Quelqu'un viendra nous dire : Estimez beaucoup la prudence, embrassez la constance, aimez la tempérance; attachez-vous à la justice plus encore, s'il est possible, qu'aux autres vertus. Mais nous n'aurons rien fait, si nous ignorons ce que c'est que la vertu; s'il n'y en a qu'une seule, ou s'il en existe plusieurs; si elles sont distinctes ou unies entre elles; si, quand on en possède une, on les a toutes; puis, en quoi elles diffèrent les unes des autres. L'artisan n'a pas besoin de faire des recherches sur l'origine ou sur l'usage de son métier; il est inutile au danseur d'étudier la théorie de la danse. Ces arts-là s'apprennent d'eux-mêmes; ils sont complets, parce qu'ils n'embrassent pas l'ensemble de la vie. La vertu est la science et d'elle-même et de toutes les autres sciences. Il faut déjà qu'elle vous inspire pour que vous puissiez l'apprendre: une action ne sera point droite, si la volonté ne l'est pas; car l'action procède de la volonté. Remontons: la volonté ne sera pas droite, si l'entendement ne l'est pas; car de l'entendement procède la volonté. Or, l'entendement ne sera point arrivé à la perfection, s'il n'embrasse les lois qui régissent la vie entière; s'il n'a fixé ses jugements sur chaque point particulier, et ramené tout à la vérité. La tranquillité n'appartient qu'à ceux qui se sont formé un jugement immuable et certain : les autres tour à tour tombent et se relèvent; et dans ce conflit de résolutions formées et abandonnées, ils demeurent toujours flottants. La cause de cet état d'irrésolution, c'est qu'il n'y a rien d'évident pour les hommes qui suivent le plus incertain des guides, l'opinion. Voulez-vous désirer toujours la même chose, ne désirez que la vérité. On n'arrive point au vrai sans les principes fondamentaux qui embrassent l'ensemble de la vie. Le bien et le mal, l'honnête et le honteux, le juste et l'injuste, la piété, l'impiété, les vertus, leurs applications, la possession des avantages extérieurs, l'estime, la dignité, la santé, la force, la beauté, la vivacité des sens, tout cela veut un juge qui sache les apprécier, et qui vous enseigne le vrai prix qu'il faut y mettre. Car vous êtes dans l'erreur, et vous estimez certaines choses beaucoup plus qu'elles ne valent : vous vous trompez si bien, que ce qui passe pour très précieux parmi nous, les richesses, la faveur, la puissance, ne valent pas un sesterce. Voilà ce que vous ignorerez, si vous n'examinez les conditions essentielles qui déterminent le prix relatif de ces divers objets. Comme les feuilles ne peuvent verdoyer, si elles ne sont attachées à un rameau qui leur transmet la séve : ainsi, isolés, les préceptes se flétrissent; il faut les greffer sur une théorie. En outre, ceux qui suppriment les principes généraux ne s'aperçoivent pas que le raisonnement même qu'ils emploient pour les combattre les confirme. En effet, que disent-ils? Les préceptes développent suffisamment la science de la vie; les principes généraux, c'est-à-dire les axiomes de la sagesse, sont superflus. Eh bien ! ces paroles mêmes sont un axiome. De même, si je disais: Il faut renoncer aux préceptes comme inutiles, puis employer les principes généraux et en faire son unique étude; je donnerais un précepte tout en disant qu'il faut négliger les préceptes. En philosophie, quelquefois les avis sont utiles, d'autres fois les démonstrations. Ce dernier cas est même très fréquent; car il existe beaucoup de points si compliqués, qu'ils exigent toute l'étude d'un esprit soigneux et subtil. Si les démonstrations sont nécessaires, les axiomes le sont aussi; car, dans l'argumentation, les axiomes résument les vérités : certains sujets sont clairs; d'autres sont obscurs. Les sens et la mémoire suffisent pour les sujets clairs; ils ne suffisent point pour les objets obscurs. Mais la raison ne peut employer toute sa force sur des points évidents; c'est au contraire sur des points obscurs qu'elle brille avec plus d'éclat. Or, les points obscurs, exigent une démonstration; nulle démonstration sans axiomes; donc les axiomes sont nécessaires. Ce qui fait en nous le sens commun, en fait aussi la perfection, savoir, une opinion fixe sur des objets déterminés : sans cette opinion fixe, tout reste flottant dans l'esprit: les axiomes sont donc nécessaires, puisqu'ils fixent le jugement. Enfin, quand nous exhortons un homme à considérer son ami comme un autre lui-même; à penser que son ennemi peut devenir son ami, et conséquemment à redoubler d'affection pour l'un, à modérer sa haine pour l'autre, nous ajoutons qu'une pareille conduite est juste et honnête. Or, le juste et l'honnête sont définis par nos axiomes; donc les axiomes sont nécessaires, puisque nous ne pouvons sans eux connaitre le juste et l'honnête. Mais réunissons les axiomes et les préceptes; car sans la racine, les rameaux deviennent inutiles, et la racine elle-même est fortifiée par les rameaux qu'elle a produits. Personne ne peut ignorer l'utilité des mains; leur service est manifeste. Mais le coeur est caché, le coeur, dont les mains reçoivent la vie, l'activité, le mouvement. Je puis en dire autant des préceptes : ils sont évidents; mais les axiomes de la sagesse sont cachés. Comme la plus sainte partie de la religion n'est connue que des initiés; ainsi la philosophie a des mystères que l'on ne communique qu'aux adeptes admis dans le sanctuaire. Les préceptes et les autres enseignements du même genre sont connus, même des profanes. Posidonius regarde comme nécessaire non seulement la préception (car rien ne nous défend l'usage de ce mot), mais aussi la persuasion, la consolation et l'exhortation. Il y ajoute encore la recherche des causes, que nous oserons appeler l'étiologie, puisque les grammairiens, gardiens de la langue latine, ont adopté ce mot. Posidonius prétend qu'une description de chaque vertu serait utile, c'est ce qu'il appelle éthologie; d'autres l'appellent caractère. C'est le tracé caractéristique de chaque vice et de chaque vertu; à l'aide de ce tracé, on peut apercevoir en quoi diffèrent des objets qui se ressemblent. Ceci revient à donner des préceptes. Car celui qui donne des préceptes dit; Voilà ce qu'il faut faire pour être tempérant. Celui qui décrit, dit : L'homme tempérant fait ceci, évite cela. Vous demandez la différence entre ces deux méthodes? l'une donne les préceptes de la vertu; l'autre en donne le modèle. Je conviens que ces descriptions, que ces signalements, pour employer un terme de douane, ont de l'utilité. Exposons de beaux modèles ; il se trouvera des imitateurs. Trouvez-vous à propos qu'on vous donne des marques certaines auxquelles vous puissiez reconnaitre un noble coursier, pour ne pas vous tromper dans un achat, pour ne pas perdre votre peine à dresser une rosse? Combien plus il nous est utile d'étudier les marques d'un esprit supérieur dont nous pouvons nous approprier les caractères! L'étalon généreux a le port plein d'audace, Sur ses jarrets pliants se balance avec grâce Aucun bruit ne l'émeut ; le premier du troupeau, il fend l'onde écumante, affronte un pont nouveau. Il a le ventre court, l'encolure hardie, Une tète effilée, une croupe arrondie On voit sur son poitrail ses muscles se gonfler, Et ses nerfs tressaillir, et ses veines s'enfler. Que du clairon bruyant le son guerrier l'éveille, je le vois s'agiter, trembler, dresser l'oreille. Son épine se double et frémit sur son dos; D'une épaisse crinière il fait bondir les flots; De ses naseaux brûlants il respire la guerre, Ses yeux roulent du feu, son pied creuse la terre. Notre Virgile, sans y penser, a fait la description de l'homme vertueux. Je ne représenterais pas autrement un grand homme. Si j'avais à peindre Caton intrépide au milieu du fracas des armes, gourmandant le premier les armées déjà parvenues aux Alpes, et marchant à la rencontre de la guerre civile, je ne lui donnerais pas un autre aspect, ni une autre démarche. Car certainement null homme n'a levé plus fièrement la tête que celui qui brava en même temps César et Pompée; qui, tandis qu'on se partageait entre ces deux généraux, provoqua l'un et l'autre et fit voir que la république avait aussi ses partisans. C'est peu de dire en parlant de Caton : il ne s'effraie point de vaines rumeurs ---. Et comment ne les braverait-il pas, lui que n'émeuvent pas même des périls imminents et des alarmes fondées; lui qui ose, contre dix légions, contre les auxiliaires gaulois, contre les armes barbares mêlées aux armes romaines, élever une voix indépendante, exhorter la république à ne point désespérer de la liberté, mais à tout tenter, parce qu'il est moins honteux de tomber sous le joug, que d'aller au-devant? Quelle vigueur dans cet homme ! quelle énergie! quelle assurance, quand tout tremble autour de lui! Il sait qu'il est le seul dont l'existence ne soit pas en cause; qu'il ne s'agit pas de savoir si Caton sera libre, mais s'il vivra parmi des hommes libres. De là ce mépris des glaives et des dangers. En admirant l'invincible constance de cet homme, debout sur les ruines de la patrie, on peut dire : On voit sur son poitrail ses muscles se gonfler ---. Il sera très utile, non seulement de dépeindre les hommes vertueux dans leur attitude habituelle et de reproduire leurs traits, mais encore de raconter ce qu'ils ont été dans quelques cas particuliers; de mettre, par exemple, sous les yeux cette dernière, cette héroïque blessure de Caton, blessure par laquelle la liberté rendit l'âme; de montrer la sagesse de Lélius et son union inaltérable avec son cher Scipion; les belles actions civiles et militaires de l'autre Caton; les lits de bois de Tubéron, exposés en public, avec des peaux de bouc servant de couvertures, et ses vases d'argile offerts aux convives devant le temple même de Jupiter. N'était-ce pas là consacrer la pauvreté jusque dans le Capitole? Quand même je n'aurais pas d'autre trait pour le mettre au rang des Catons, celui-là ne suffirait-il pas? C'était une censure, et non pas un festin. O qu'ils entendent peu la gloire, et comment il la faut chercher, ces gens qui en sont si avides! Ce jour-là le peuple romain vit la vaisselle d'un grand nombre de citoyens; il n'admira que celle d'un seul : l'or et l'argent de tous les autres ont été brisés et mille fois refondus; mais les vases d'argile de Tubéron dureront à jamais. lettre suivante : il faut tout supporter avec resignation |
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