Youtube Livres
Sénèque : approche rapide
Lettre 1 à Lucilius, version exclusive Ternoise 2017
A Lire... Avant de quitter seneque.info

utilite des preceptes et ambition





Sénèque
page 1
 
le regard de seneque selon tableau Rubens
Forum 
le regard de seneque selon tableau Rubens
Biographie 
le regard de seneque selon tableau Rubens
Lettres à Lucilius  
le regard de seneque selon tableau Rubens
Théâtre 
le regard de seneque selon tableau Rubens
Autres Oeuvres  
le regard de seneque selon tableau Rubens
citations essentielles 
le regard de seneque selon tableau Rubens
Les livres 
le regard de seneque selon tableau Rubens
Héritiers de Seneque  
le regard de seneque selon tableau Rubens
Plan du site 
le regard de seneque selon tableau Rubens
Contact 



[14,94] XCIV. DE L'UTILITE DES PRECEPTES. DE L'AMBITION.

Cette application spéciale de la philosophie, qui donne à
chacun, selon son état, les préceptes convenables, et qui,
sans s'occuper de former l'homme en général, enseigne au
mari comment il doit se conduire envers sa femme ; au père,
comment il doit élever ses enfants; au maitre, comment il
doit gouverner ses esclaves, a été seule admise par certains
philosophes ; les autres branches de la philosophie, ils les ont
rejetées comme s'écartant de la sphère de ce qui nous est utile:
or, serait-il possible de régler une partie de la vie sans en avoir
embrassé d'abord l'ensemble? Mais, d'autre part, le stoïcien
Ariston regarde cette application spéciale de la philosophie
comme ayant trop peu de poids pour pouvoir pénétrer jusqu'au
fond du coeur. Même pour cette philosophie de préceptes spéciaux,
il voit une grande utilité dans les principes généraux
de la philosophie, et dans ce qui constitue l'ensemble du
souverain bien. Ces principes, quiconque les a une fois bien
appris et retenus, est en état de se prescrire à lui-même comment
il doit agir dans chaque circonstance de la vie. Celui
qui apprend à tirer de l'arc s'impose un but déterminé, et se
forme la main à diriger les traits qu'il lance; quand les instructions
et l'exercice lui ont donné cette habileté, il s'en sert
partout où bon lui semble ; il n'a pas appris à frapper tel ou
tel but, mais à frapper un but quelconque. De même, celui
qui s'est formé à l'art de vivre en général, instruit sur l'ensemble,
n'a pas besoin de préceptes pour chaque cas particulier.
Ne lui dites pas comment il faut se conduire envers son épouse
ou envers son fils, mais comment on se conduit bien ; ceci
comprend la conduite envers l'épouse et les enfants.

Cléanthe pense que cette philosophie spéciale n'est pas
sans utilité, mais qu'elle est faible, si elle ne découle d'une
théorie générale, si elle n'est fondée sur les principes généraux
de la philosophie.

La question se réduit donc à ces deux points : d'abord, la
philosophie spéciale est-elle utile, ou non? En second lieu,
suffit-elle pour former l'homme de bien? en d'autres termes,
est-elle superflue; ou rend-elle superflues toutes les autres
branches de la philosophie? Voici le raisonnement de ceux qui
la rejettent: Si quelque objet placé devant vos yeux empêche
la vision, il faut d'abord l'écarter; autrement, on perdrait sa
peine en vous disant: Marchez ainsi, étendez par là votre
main
. De même, si quelque objet aveugle l'esprit et l'empêche
de discerner l'ordre des devoirs, on vous dira vainement:
Conduisez-vous ainsi avec votre père; vivez ainsi
avec votre épouse
. Les préceptes ne sont d'aucune utilité
tant que l'inné est enveloppée des brouillards de l'erreur; ce
nuage dissipé, les formes de chaque devoir se montreront nettement.
Si vous procédez autrement, vous enseignez au malade
ce qu'il devrait faire étant bien portant; mais vous ne lui rendez
pas la santé. Vous enseignez au pauvre à se conduire
comme un riche. Comment le peut-il, tant que la pauvreté
reste? Vous montrez à l'affamé ce qu'il doit faire étant repu;
chassez d'abord la faim de son estomac.

Je vous en dis autant de tous les vices ; il faut les écarter, et
non donner des préceptes inexécutables tant que les vices subsistent.
Si vous ne dissipez d'abord les préjugés qui nous travaillent,
l'avare ne vous croira pas sur le bon usage qu'il doit
faire de son argent, ni le poltron sur le mépris des dangers. Il
faut faire comprendre à l'un qu'en soi l'argent n'est ni un
bien ni un mal ; il faut lui montrer des riches très misérables.
Vous prouverez à l'autre que ces maux, tant redoutés du vulgaire,
ne sont pas si fort à craindre qu'on le dit communément;
pas même la douleur, pas même la mort; que la mort, à
laquelle nous soumet la loi de la nature, apporte souvent avec
elle une grande consolation, c'est qu'elle ne revient jamais;
que, quant à la douleur, elle a son remède dans la fermeté de
l'âme qui rend plus léger tout ce qu'elle supporte avec énergie;
que la douleur a cela de bon, qu'elle ne peut être violente
quand elle dure, ni durer quand elle est violente ; qu'enfin il
faut recevoir courageusement tout ce qu'ordonnent les lois
immuables de l'univers.

Quand, avec de tels principes, vous lui aurez fait envisager
son état; quand il connaîtra que la vie heureuse n'est pas
celle qui obéit à la volupté, mais à la nature; quand il aimera
la vertu comme l'unique bien de l'homme; quand il fuira la
honte comme l'unique mal, quand il saura que tout le reste,
richesses, honneurs, santé, force, pouvoir, sont des objets indifférents
qu'il ne faut compter ni parmi les biens, ni parmi les
maux, il n'aura pas besoin d'un conseiller qui, dans chaque
cas particulier, lui dise : Marchez ainsi ; soupez de cette façon !
voilà ce qui convient à un homme, à une femme, à un mari,
à un célibataire
! Les donneurs d'avis les plus empressés sont
eux-mêmes hors d'état de les mettre en pratique. L'instituteur
donne à son élève des préceptes de ce genre; la grand'mère en
donne à son petit-fils, et le pédagogue le plus emporté moralise
contre la colère. Entrez dans une école, et vous verrez ces
maximes, débitées avec tant de jactance par les philosophes,
servir de matière aux thèmes des enfants.

Enfin, répondez-moi, vos préceptes seront-ils évidents, ou
sujets à examen? Il n'est pas besoin d'avis pour les choses évidentes ;
on ne croit point celui qui donne des préceptes sujets
à examen : il est donc superflu de donner des préceptes.
Entendez ainsi ma pensée : Si vous donnez un précepte obscur et
douteux, il faudra le soutenir par une démonstration; si vous
êtes obligé de le démontrer, vos preuves seront plus fortes que
le précepte,et suffiront seules. Voilà comment il faut agir avec
son ami, avec un concitoyen, avec un allié. - Pourquoi? -
Parce que c'est justice
. La théorie générale de la justice
m'enseigne tout cela: j'y trouve qu'on doit rechercher l'équité
pour elle-même, sans y être forcé par la crainte, ni invité
par les récompenses; qu'on n'est pas juste quand on aime dans
cette vertu toute autre chose qu'elle-même.

Lorsque je me suis persuadé, imbu de ces vérités, que me
servent des préceptes qui m'enseignent ce que je sais ? Pour
qui sait, les préceptes sont superflus; insuftisants pour qui ne
sait pas; car il faut lui donner, non seulement le précepte,
mais le motif du précepte. Dites-moi, est-ce à celui qui a des
idées justes du bien et du mal, ou à celui qui en a des idées
fausses, que les préceptes seront nécessaires ? Ce dernier ne recevra
de vous aucune assistance; son oreille est obstruée par
le préjugé contraire à vos avis. Celui qui juge sainement de
ce qu'on doit fuir ou rechercher, sait ce qu'il doit faire sans
que vous ayez besoin de parler. On peut donc écarter toute
cette portion de la philosophie.

Il est pour nos fautes deux sources principales : ou l'esprit
est perverti par des opinions fausses, ou, sans en être maitrisé,
il est prêt à s'y abandonner; et bientôt, cédant à l'apparence,
il se laisse corrompre. Ainsi nous devons, ou guérir radicalement
l'esprit malade et le débarrasser du vice, ou nous emparer
de lui tandis que, tout en penchant vers le mal, il est
encore libre. Les principes généraux de la philosophie atteignent
l'un et l'autre but; vos préceptes spéciaux ne servent
donc à rien.

De plus, si nous donnons des préceptes dans chaque cas particulier,
c'est une affaire sans fin. Car il faudra des préceptes
différents, et pour le prêteur sur gages, et pour l'agriculteur,
et pour le marchand, et pour le courtisan, et pour celui qui
doit aimer ses égaux, et pour celui qui doit aimer ses inférieurs.
A un mari, vous direz comment il doit vivre avec une
épouse qu'il a prise vierge, avec celle qu'il a prise veuve, avec
une riche, avec une pauvre. Ne pensez-vous pas qu'il y a quelque
différence entre une épouse stérile et une épouse féconde,
entre une àgée et une jeune, entre une qui est mère et une
qui est belle-mère? Nous ne pouvons embrasser tous les cas,
et cependant chacun veut des préceptes à part.

Or, les lois de la philosophie sont brèves et embrassent tout. Ajoutez
maintenant que les préceptes du sage doivent être précis et positifs ;
ce qui ne peut se définir est en dehors de la philosoplie, qui
connaît les limites propres à chaque objet. Il faut donc écarter
cette philosophie qui consiste en préceptes, parce qu'elle ne
peut donner à tous ce qu'elle promet à quelques-uns ; or, la
sagesse s'adresse à tous les hommes. Entre la folie publique et
cette aliénation mentale que l'on confie aux soins des médecins,
la seule différence, c'est que cette dernière a pour principe la
maladie, l'autre les préjugés. Dans le premier cas, la démence
est causée par le dérangement des organes; dans le second, il
y a maladie de l'esprit. Celui qui s'aviserait de donner à un
homme en démence des préceptes sur la manière de parler, de
marcher, de se conduire, soit en public, soit en particulier, serait
assurément plus fou que celui qu'il voudrait morigéner.
C'est la bile noire qu'il faut guérir, c'est la cause de la folie
qu'il faut chasser. Le même procédé doit être appliqué à cette
autre folie de l'esprit, il faut commencer par la dissiper; autrement,
vos avis ne seront qu'un vain son qui frappera l'air.

Voilà les objections que fait Ariston. - Nous lui répondrons
article par article; et nous réfuterons d'abord son argument
tiré de la comparaison d'un objet qui, placé devant l'oeil et
empêchant la vision, doit être écarté. J'avoue que l'homme
dans ce cas n'a pas besoin de préceptes pour voir, mais d'un
remède qui lui éclaircisse la vue et qui la dégage du corps
étranger qui empêche son action. Voir est pour nous un avantage
naturel : on nous en rend l'usage en écartant l'obstacle qui
nous empêche de voir. Mais ce qui constitue chaque devoir, la
nature ne l'enseigne point. En second lieu, l'homme que l'on
vient de guérir d'une fluxion ne peut pas, aussitôt qu'il vient
de recouvrer la vue, la rendre à d'autres. Celui qu'on a délivré
du mal moral peut en délivrer autrui. Il n'est pas besoin d'exhortations
ni même de conseils pour que l'oeil juge des couleurs;
sans qu'on l'avertisse, il saura distinguer le blanc du noir ;
mais l'esprit a besoin de beaucoup de préceptes pour discerner
ce qu'il doit faire dans la vie. Pourtant le médecin ne
se contente pas de guérir ceux qui ont mal aux yeux; il leur
donne aussi des avis. N'allez pas, dit-il, exposer trop tôt un
organe faible à une lumière trop vive: passez d'abord des ténèbres
à un demi-jour; puis osez davantage, et accoutumez-vous
graduellement à supporter l'éclat de la lumière. Ne vous
mettez pas à l'étude après avoir mangé; ne forcez pas vos yeux,
quand ils sont encore pleins et gonflés; évitez un courant d'air
et l'impression du froid sur le visage. Ces préceptes, et autres
semblables, ne sont pas moins utiles que les médicaments : la
médecine joint donc les avis aux remèdes.

L'erreur, dit encore Arislon, est la cause de nos fautes : les
préceptes ne nous ôtent pas l'erreur; ils ne déracinent pas les
opinions fausses sur le bien et sur le mal
. Je l'avoue : les préceptes
seuls ne sont point assez efficaces pour écarter les préjugés;
mais il ne s'ensuit pas que joints à d'autres secours ils
soient inutiles. D'abord ils rafraîchissent la mémoire; puis ce
qu'on ne voyait que confusément dans son ensemble, se montre,
envisagé dans ses détails, plus distinctement. D'après votre
système, vous pourriez dire aussi que les consolations et les
exhortations sont superflues; or, elles ne le sont pas ; donc les
avis ne le sont pas non plus. - Quelle folie, dit Ariston, de
donner des préceptes à un malade sur ce qu'il devrait faire s'il
se portait bien, au lieu de lui rendre la santé sans laquelle vos
préceptes sont inutiles
! - Quoi! n'y a-t-il pas des préceptes
communs au malade et à celui qui est bien portant ? Par exemple,
de ne pas manger gloutonnement, d'éviter la fatigue.

Il est aussi des préceptes communs au pauvre et au riche. -
Guérissez, dit-il, l'avarice, et vous n'aurez plus besoin d'avertir
le pauvre ou le riche, l'avidité de l'un et de l'autre étant
domptée. D'ailleurs, n'y a-t-il pas de différence entre ne pas
désirer l'argent, et savoir en faire usage ? Les avares ne savent
pas plus se borner dans leur parcimonie que ceux qui ne sont
point avares dans leurs dépenses. -
Bannissez les erreurs,
continue Ariston, et les préceptes sont superflus. - Assertion
fausse. Car supposez que l'avarice soit devenue moins serrée,
le luxe modéré, la témérité soumise au frein, la lâcheté docile
à l'éperon; même après avoir écarté ces vices, il nous
faudra encore apprendre ce que nous devons faire: et de quelle
façon. -
Les préceptes, dit-il, ne feront rien, s'ils attaquent
des vices dans toute leur force. La médecine ne guérit pas non
plus des maladies incurables; elle ne laisse pas d'agir pour
remédier à certains maux, pour en soulager d'autres. La philosophie
entière, en rassemblant toutes ses forces, ne saurait
extirper de l'àme un mal endurci, enraciné par l'âge; mais de
ce qu'elle ne guérit pas tout, il ne s'ensuit pas qu'elle ne guérisse rien.

Que sert, dit Ariston, de nous montrer ce qui est évident?
- Beaucoup ; car parfois nous savons, mais l'attention
nous manque; les avertissements ne nous instruisent pas, mais
ils réveillent l'attention, ils entretiennent la mémoire; ils ne
permettent pas d'oublier. Il y a mille objets devant lesquels nous
passons sans les voir ; avertir, c'est une manière d'exhorter:
souvent même l'esprit se dissimule les choses les plus évidentes;
il est donc convenable de lui inculquer la connaissance
des choses les plus connues. C'est ici le cas de rappeler ce mot
de Calvus plaidant contre Valinius :
Vous savez qu'il y a eu
brigue, et tout le monde sait que vous le savez. De même,
vous savez qu'il faut cultiver religieusement l'amitié; vous le
savez, mais vous ne le faites pas. Vous savez qu'imposer la
chasteté à votre épouse, tandis que vous séduisez la femme
d'autrui, c'est être injuste; vous savez que si la vôtre ne doit pas
avoir d'amant, vous ne devez pas avoir de maitresse ; vous le
savez, mais n'en tenez nul compte. Il faut donc fréquemment
vous rafraîchir la mémoire: car ces connaissances ne doivent
pas être tenues en réserve; il faut les avoir sous la main. Toutes
ces vérités salutaires doivent être souvent traitées, souvent
présentées : il ne suffit pas qu'elles soient connues, il faut qu'elles
soient toujours disponibles. Ajoutez encore que, par cette méthode,
les choses évidentes deviennent encore plus manifestes.

Si vos préceptes sont douteux, dit Ariston, il faudra les
démontrer; de sorte que la réforme résultera, non des préceptes,
mais de leur démonstration. Et la personne du conseiller ne
fait-elle pas autorité, quelquefois même sans preuves?

C'est ainsi que les réponses des jurisconsultes nous sont utiles,
même sans qu'ils en déduisent les motifs. En outre, les préceptes
ont beaucoup de poids en eux-mêmes, s'ils sont contenus
dans un vers, ou resserrés dans une phrase courte et
sentencieuse. Telles sont ces maximes de Caton :
Achetez,
non ce qui vous est utile, mais ce qui vous est nécessaire. Ce
qui est inutile, ne coûtât-il qu'un as, est encore trop cher.

Tels encore ces oracles, et autres semblables :
Soyez avare
du temps. Connaissez-vous ! Irez-vous demander des preuves
qand on vous citera:
L'oubli est le remède des injures.
La fortune favorise l'audace.
Le paresseux nuit à son propre bien.

Ces maximes n'ont pas besoin d'avocat pour les défendre: elles
vont à l'âme, et nous profitent par leur force naturelle. Les
âmes portent en elles les semences de tous les sentiments
honnêtes; les admonitions les développent, comme l'étincelle,
réveillée par un léger souffle, laisse échapper le feu qu'elle
contient. La vertu, pour se réveiller, n'a besoin que d'un
signe, d'une impulsion donnée. De plus, certaines vérités,
quoiqu'elles se trouvent dans l'âme, ne se présentent que
lorsqu'elles sont formulées par des paroles. D'autres sont éparses
et disséminées; l'âme ne peut les rassembler sans se donner
quelque exercice. Il faut donc les réunir, les classer, pour
leur imprimer plus de force, et pour qu'elles servent mieux
l'entendement. Autrement, si les préceptes sont inutiles, il
faut supprimer toute éducation et s'en tenir à la nature. Ceux
qui parlent ainsi ne considèrent pas que les uns ont l'esprit
vif et pénétrant; les autres, lent et obtus; et qu'ainsi les uns
ont plus de sagacité que les autres. L'énergie de l'esprit qui
s'alimente et s'accroît par l'influence des préceptes, ajoute
aussi de nouveaux. motifs de conviction à ceux que l'on a déjà,
et rectifie les idées fausses.

Si vous n'avez avant tout de bons principes, dit Ariston,
de quelle utilité les avertissements seront-ils pour votre âme
esclave du vice? - Ils lui seront utiles, en l'en débarrassant;
car le germe de son bon naturel n'est pas détruit, il n'est
qu'enfoui et comprimé: il fait effort pour se relever, et veut
résister au mal ; s'il trouve un secours et l'assistance des préceptes,
il recouvre sa vigueur, pourvu toutefois que la contagion,
malgré sa continuité, n'ait fait que l'infecter, sans le
tuer tout à fait. Dans ce cas, la philosophie, avec toutes ses
règles, avec toutes ses forces, ne lui rendra pas la vie. Enfin,
quelle différence y a-t-il entre les principes et les préceptes
de la philosophie, sinon que les principes sont des préceptes
généraux? Préceptes et principes commandent, mais les uns
en général, les autres d'une manière spéciale.

Quand un homme, dit-on encore, a des principes honnêtes
et droits, les avertissements sont pour lui superflus. Nullement;
car, encore bien qu'il ait appris à faire ce qu'il doit,
il ne le discerne pas encore assez nettement. Eu effet, ce ne
sont pas seulement nos passions qui nous empêchent de faire
des actions dignes d'éloges, mais encore notre ignorance de ce
qu'exige de nous chaque cas particulier. Nous avons quelquefois
un esprit bien réglé, mais paresseux et encore trop peu exercé
pour trouver la route des devoirs; le précepte nous l'enseigne.

Chassez, dit Ariston, les idées fausses du bien et du mal;
en leur place mettez des notions vraies, et les préceptes n'auront
plus rien à faire. Il n'est pas douteux que, par cette
méthode, on ne puisse régler l'esprit; mais ce n'est pas la
seule. Quand on aura établi, par de bons arguments, en quoi
consistent le bien et le mal, il restera encore la part des préceptes;
la prudence et la justice consistent dans la pratique
des devoirs, et c'est par les préceptes que sont réglés les devoirs.
En outre, nos jugements mêmes sur le bien et sur le mal se
fortifient par la pratique des devoirs vers lesquels nous guident
les préceptes; car les préceptes sont toujours d'accord avec les
principes; on ne peut établir ceux-ci, sans que ceux-là en
soient la conséquence : tel est leur ordre nécessaire, et le
principe marche toujours avant le précepte.

Les préceptes sont innombrables, dit Ariston. C'est faux;
les préceptes importants et nécessaires ne sont point innombrables.
- Il n'y a entre eux que de légères différences de
temps, de lieux et de personnes; et même toutes ces nuances
peuvent se trouver comprises dans les préceptes généraux.
Personne, continue le même philosophe, ne guérit la folie
par des préceptes; donc ils ne guériront pas davantage la
méchanceté. - C'est assimiler deux choses différentes. En
guérissant la folie, nous rendons la santé; mais en délivrant
un esprit des préjugés, on ne lui donne pas de suite le discernement
pour bien agir; mais le lui donnerait-on, les avis
n'en fortifieront pas moins le jugement qu'on doit porter sur
ce qui est bien ou mal. Il est encore faux de dire que les préceptes
ne servent point aux hommes en démence; ils ne servent
point seuls, mais ils contribuent à la guérison. Souvent on a
vu les menaces, les châtiments contenir les insensés; je ne
parle que de ceux dont l'intelligence est ébranlée, sans être
entièrement perdue.

Les lois, dit-on, ne nous font pas faire ce que nous devons;
et que sont les lois, sinon vies préceptes mêlés de menaces?
- D'abord, c'est précisément parce qu'elles menacent,
que les lois ne persuadent pas; mais les préceptes ne contraignent
pas, ils cherchent à persuader. Ensuite les lois nous détournent
du crime, les préceptes nous exhortent au devoir.

Ajoutez à cela que les lois aussi servent aux bonnes moeurs,
surtout quand non seulement elles commandent, mais encore
qu'elles instruisent. En ce point je diffère de Posidonius, qui
s'exprime ainsi :
Je n'approuve point les principes mis devant
les Lois de Platon. Il faut qu'une loi soit brève, pour que les
ignorants la retiennent plus aisément. Comme un oracle céleste,
je veux qu'elle ordonne, et non qu'elle discute. Je ne
trouve rien de plus froid, rien de plus inepte qu'une loi avec
un préambule. Avertissez-moi; dites-moi ce que vous voulez
que je fasse. Je ne suis pas ici pour apprendre, mais pour
obéir. Je réponds : Les lois influent sur les moeurs, et Vous
verrez toujours dans les Etats les mauvaises moeurs compagnes
des mauvaises lois.
Mais les lois, reprend Ariston, n'améliorent
pas également tous les hommes! Il en est ainsi de la
philosophie; mais il ne s'ensuit pas que, pour former les
moeurs, elle soit inutile et sans efficacité. Or, qu'est-ce que
la philosophie, sinon la loi de la vie? Mais supposons que les
lois n'influent pas sur les moeurs; il n'en faut pas conclure
que les avis n'influent pas non plus sur elles. Autrement il
faudra dire également que les consolations sont inutiles, aussi
bien que les remontrances, les exhortations, les réprimandes
et les éloges. Ce sont autant d'espèces de préceptes, et par elles
l'esprit parvient à l'état le plus parfait.

Rien n'insinue plus fortement la vertu dans les coeurs, rien
ne ramène plus énergiquement au droit sentier ceux qui chancellent
et penchent vers le mal, que le commerce des hommes
vertueux. Leur entretien pénètre insensiblement notre âme
les entendre souvent, les voir souvent, produit l'effet de préceptes.
Oui, j'aime à le dire, la seule approche des sages nous
fait du bien; et le silence même d'un grand homme n'est pas
sans profit pour nous. Il ne m'est pas si facile de vous dire
comment je profite que de sentir que j'ai profité.
Certains
animalcules, est-il dit dans le Phédon, font une piqûre qui ne
se sent pas, tant leur dard est délié et nous déguise le danger!
La tumeur manifeste la piqûre, et dans la tumeur même la
blessure est, imperceptible : emblème du commerce des sages :
vous n'apercevez ni comment ni quand il vous fera du bien;
vous sentirez qu'il vous en aura fait.

A quoi tend ce discours? direz-vous. A ceci : les bons préceptes,
s'ils sont souvent présents à votre esprit, vous feront
autant de bien que les bons exemples. Pythagore dit
que
l'âme se modifie quand on entre dans les temples, quand on
voit de près les images des dieux, et qu'on attend la réponse
de quelque oracle.

Et qui pourrait nier que certains préceptes ne frappent, d'une
manière efficace, même les plus ignorants? Par exemple ces
maximès concises, mais d'un grand poids :
--- Rien de trop !
L' avare d'aucun gain n'est jamais rassasié.
Attends d'autrui ce que tu fais aux autres.

Ces maximes portent coup; nul ne doute ni ne songe à demander
pourquoi? tant la vérité nous entraine, sans avoir besoin
de donner de raisons.

Si le respect impose un frein aux passions ou réprime les
vices, pourquoi les avis n'en feraient-ils pas autant? Si le châtiment
nous fait rougir, pourquoi les avis ne produiraient-ils
pas le même effet, même lorsqu'on s'en tient à des préceptes
tout nus? Ils sont pourtant plus efficaces et pénètrent plus avant,
quand les raisons arrivent à l'appui des préceptes, quand on fait
voir pourquoi il faut agir de telle ou telle sorte, et quel avantage
doit résulter pour celui qui dans la pratique se conforme
aux préceptes et leur obéit. Si les commandements sont utiles,
les avis le seront aussi ; or les commandements sont utiles ;
donc il en est de même des avis.

La vertu se partage en deux branches distinctes, la contemplation
du vrai et la pratique; par l'étude on acquiert la
partie contemplative; la pratique résulte des avis. La vertu
s'exerce et se manifeste par de bonnes oeuvres ; or, si les conseils
sont utiles à celui qui doit agir, les avertissements lui
serviront pareillement. Conséquemment, si les bonnes actions
sont nécessaires à la vertu, et que les avis dirigent les bonnes
oeuvres, les avis sont nécessaires. Deux choses principalement
donnent de la vigueur à l'âme, la conviction de la vérité et la
confiance; les avis produisent l'une et l'autre. Car on y croit,
et, cette conviction établie, l'âme conçoit de l'énergie et se
remplit de confiance; les avis ne sont donc pas superflus.

M. Agrippa, homme d'un esprit vigoureux, et, entre tous
ceux que les guerres civiles rendirent illustres et puissants,
le seul que le peuple estimât heureux, disait souvent qu'il
devait beaucoup à cette maxime:
Par la concorde, les plus
petits établissements s'augmentent; la discorde renverse les
plus grands. Cette maxime, disait-il, l'avait rendu excellent
frère et excellent ami. Si des sentences de ce genre améliorent
l'esprit qui se les rend familières, pourquoi cette portion de
la philosophie, qui se compose de préceptes analogues, n'en
ferait-elle pas autant? Une partie de la vertu consiste dans la
théorie, une autre dans la pratique. Il faut d'abord apprendre,
puis confirmer par des actes ce que vous avez appris. S'il en
est ainsi, non seulement les principes philosophiques sont
utiles, mais aussi les préceptes, qui, semblables à des édits,
répriment et enchaînent nos appétits.

La philosophie, dit-on, comprend deux choses, la science et
l'état de l'âme. Car celui qui s'est instruit de ce qu'il faut faire
ou éviter, n'est pas encore sage, tant que son âme n'a pas pris
la forme et la couleur de ce qu'il a appris. Cette troisième
partie dont nous parlons, laquelle consiste en préceptes, procède
des deux premières, des principes généraux et de l'état
de l'âme : donc elle est superflue pour guider à la vertu parfaite,
puisque les deux autres suffisent. Ainsi l'on pourra
dire que la consolation est superflue; car elle a la même origine :
on en pourra dire autant de l'exhortation, du conseil,
et même de l'argumentation , car l'argumentation procède
aussi de l'état vigoureux d'une âme bien réglée. Mais quoique
les divers moyens, dont je viens de faire mention, proviennent
de l'état de l'âme, le meilleur état de l'âme procède des principes
et des préceptes. Ensuite ce que vous dites est le propre
de l'homme déjà parfait et parvenu au sommet de la félicité
humaine. Or, on y parvient lentement. En attendant, il faut
à l'homme, encore imparfait, mais en progrès, montrer le
chemin qu'il doit suivre et comment il doit agir. Petit-être ce
chemin sera-t-il, sans le secours des avertissements, découvert
par la seule sagesse qui a déjà conduit l'âme au point de ne
pouvoir faire un pas sans aller droit. Cependant les esprits les
plus faibles ont besoin d'un guide qui les précède, et qui leur
dise:
Evitez ceci, faites cela. De plus, l'homme qui attend
le moment où par lui-même il saura ce qu'il y a de mieux à
faire, s'égarera avant de l'apprendre, et son erreur l'empêchera
d'arriver à ce point de perfection où il pourrait se suffire
à lui-même. Il faut donc le diriger encore, même lorsqu'il
commence à pouvoir se diriger. Les enfants apprennent à
écrire d'après un modèle; une main étrangère tient leurs
doigts, et les guide sur des lettres déjà tracées; ensuite on leur
enjoint d'imiter le modèle placé devant leurs yeux, et de
corriger leur copie d'après cet exemple. C'est ainsi que notre
âme, instruite d'après un modèle, trouve la leçon plus facile.
Voilà par quels arguments on prouve que cette partie de la
philosophie n'est pas superflue.

On demande ensuite, si elle suffit seule pour former le sage.
Nous traiterons cette question un autre jour. En attendant,
sans argumenter davantage, n'est-il pas clair qu'il nous faut
un tuteur qui nous donne des préceptes contraires à ceux du
peuple? Nulle parole n'arrive impunément à nos oreilles. Et
ceux qui font des voeux pour nous, et ceux qui en font contre
nous, nous nuisent pareillement: car la malédiction des uns
nous inspire des terreurs mal fondées, et l'affection des autres,
tout en nous souhaitant du bien, égare notre esprit. Elle porte
notre attention sur des biens éloignés, incertains, errants,
quand nous pouvons tirer le bonheur de notre propre fonds.
On ne nous laisse vraiment pas la liberté de marcher droit.
Nous sommes détournés de la bonne route par nos parents,
nous le sommes par nos esclaves; nul ne se trompe à son
seul détriment; sa démence est une contagion qu'il répand
sur ses voisins, et ils lui rendent la pareille. C'est pour cela
qu'on voit dans les particuliers les vices du peuple entier,
parce que c'est le peuple qui les a donnés; en rendant chacun
pire, il est devenu pire lui-même; de là cet amas énorme de
méchanceté composé de ce que dans chacun l'on recomtait de
plus mauvais. Ayons donc un gardien qui, de temps en temps,
nous tire par l'oreille, qui fasse justice des vains préjugés,
et proteste contre ce que loue le vulgaire. C'est se tromper
que de croire que les vices naissent avec nous : ils nous sont
survenus, ils nous ont été inculqués. Réprimons donc, par de
fréquents avis, les préjugés qu'on proclame autour de nous.

La nature ne nous a prédisposés à aucun vice; nous sommes
sortis de ses mains vertueux et libres. Elle n'a placé en évidence
rien qui pût exciter notre avarice; elle a mis sous nos
pieds l'or et l'argent; elle nous a fait écraser et fouler tous
ces métaux pour lesquels on nous foule et l'on nous écrase.
Elle nous a tourné la face vers le ciel, afin qu'en levant la
tète nous puissions voir tout ce qu'elle a fait de magnifique
et d'admirable: le lever, le coucher des astres, la rotation
rapide du monde qui, pendant le jour, nous donne le spectacle
de la terre, pendant la nuit, celui du ciel; la marche des
étoiles, lente, si l'on envisage la totalité de la sphère, très
rapide, si l'on considère les espaces immenses qu'elles parcourent
avec une vitesse constante; les éclipses du soleil et
de la lune en opposition réciproque; enfin d'autres phénomènes,
non moins dignes d'admiration, soit qu'ils se manifestent
suivant un ordre régulier, soit qu'ils apparaissent
produits par des causes cachées, comme les traînées de feu
pendant la nuit, les éclairs qui, sans coup et sans bruit, entr'ouvrent
la voûte céleste, les gerbes, les colonnes et autres météores ignés.

Voilà le grand spectacle que la nature a mis au-dessus de
nos têtes: mais l'or et l'argent, puis le fer que l'or et l'argent
ne laissent jamais en paix, elle les a cachés comme des objets
funestes qu'on ne pouvait nous confier sans inconvénient.
C'est nous qui avons exhumé et produit à la lumière ces
causes de nos combats. Nous avons creusé la terre, nous en
avons soulevé les masses, pour en tirer les motifs et les instruments
de nos dangers; nous avons fait la fortune arbitre de
nos maux; et nous ne rougissons pas de mettre au plus haut
rang des choses qui étaient enfouies au plus profond de la
terre. Voulez-vous savoir combien vos yeux sont déçus par un
faux éclat? Rien de plus sale, rien de plus obscur que ces
métaux, tant qu'ils gisent plongés et enveloppés dans leur
fange. Comment ne le seraient-ils pas, quand on les extrait
à travers les ténèbres d'interminables souterrains? Rien de
plus hideux, tandis qu'on les fabrique et qu'on les sépare de
leur lie. Enfin considérez les ouvriers dont les mains purgent
d'impuretés cette espèce de terre informe et stérile, vous
verrez de quelle suie ils sont souillés. Mais ces métaux eux-mêmes
souillent encore plus les àmes que les corps; le possesseur
en est plus sali que l'ouvrier.

Il est donc nécessaire d'être averti, et d'appeler au secours
de nos bonnes intentions quelque sage conseiller qui, parmi
tout ce bruit tumultueux de fausses opinions, fasse au moins
entendre sa voix. Et quelle sera cette voix? celle qui, à vos
oreilles assourdies de vaines clameurs, viendra doucement
murmurer des avis salutaires, et vous dira: Vous n'avez pas
lieu de porter envie à ceux que le peuple appelle grands et
heureux; il ne faut pas que ces applaudissements troublent
l'harmonie et le calme de votre âme; il ne faut pas prendre
en dégoût votre position tranquille à l'aspect de cet homme
entouré de faisceaux et orné de la pourpre; ne croyez pas celui
pour qui on écarte la foule, plus heureux que vous, qu'un licteur
repousse du chemin. Si vous voulez exercer un empire
utile à vous-même, et qui ne soit incommode à personne, écartez
vos vices. On voit beaucoup d'hommes porter la flamme
dans les villes, renverser des remparts qu'avaient trouvés
inexpugnables l'action de plusieurs siècles et les bras des guerriers
pendant maintes générations; élever des montagnes de
terre au niveau des citadelles, et, à l'aide du bélier et d'autres
machines de guerre, ébranler des murs merveilleux par leur
hauteur; chasser devant eux des armées, presser vigoureusement
des ennemis en fuite, et, tout couverts du sang des peuples,
arriver jusqu'à l'Océan. Mais ces mêmes hommes, avant
de vaincre l'ennemi, avaient été vaincus par une passion. Nul
n'a pu résister à leur attaque; mais eux-mêmes n'avaient résisté
ni à l'ambition ni à la cruauté; et alors qu'ils semblaient
chasser les populations devant eux, ces passions les chassaient
devant elles.

Il cédait, le malheureux Alexandre, à la fureur dont il était
possédé, lorsqu'il dévastait des contrées étrangères, et cherchait
des terres inconnues. Pensez-vous qu'il fût sain de tête,
lui qui commença par ravager la Grèce, sa nourrice? qui à
chaque cité enleva ce qu'elle avait de plus précieux? qui voulut
que Lacédémone cessât d'être libre, et Athènes d'élever la voix?
Non content des ruines de tant de cités que Philippe avait ou
vaincues ou achetées, il va renversant çà et là d'autres villes; il
porte ses armes dans tout l'univers, et nulle part sa cruauté ne
s'arrête de lassitude, à l'exemple des bêtes féroces qui mordent
et déchirent plus que n'exige la faim. Déjà il a englouti
plusieurs royaumes en un seul ; déjà les Perses et les Grecs
redoutent le même homme; déjà même des nations, que
Darius n'avait point comptées sous ses lois, reçoivent de lui le
joug. Il veut aller au delà de l'Océan et du soleil; il s'indigne
de quitter les traces d'Hercule et de Bacchus, et de faire rebrousser
chemin à ses armes victorieuses ; il va faire violence
à la nature. Ce n'est pas qu'il veuille avancer; mais il ne
peut s'arrêter, semblable aux corps graves qui, une fois lancés,
ne cessent d'aller que lorsqu'ils gisent sur la terre.

Et Pompée lui-même, ce n'était ni le courage, ni la raison
qui lui conseillait les guerres étrangères ou civiles ; c'était
l'amour insensé d'une fausse grandeur. C'est cette passion qui
l'envovait tantôt en Espagne attaquer Sertorius, tantôt acculer,
traquer les pirates et pacifier les mers : tels étaient les prétextes
dont il se servait pour prolonger sa puissance. Quel motif
l'entraîna, et en Afrique, et au septentrion; et contre Mithridate,
et dans l'Arménie et dans tous les recoins de l'Asie? L'insatiable
désir de s'agrandir, Pompée étant le seul auquel Pompée
ne parût pas assez grand.

Qui poussa C. César à sa perte, et en même temps à celle de la
république? La vaine gloire, l'ambition, le désir immodéré de monter
au plus haut rang. Il ne pouvait supporter qu'un seul homme fût au-dessus
de lui, tandis que la république en avait deux au-dessus d'elle.

Et C. Marius, qui fut une fois consul (car on ne lui déféra
qu'un consulat; il extorqua les autres), quand il taillait en
pièces les Teutons et les Cimbres ; quand, à travers les déserts
de l'Afrique, il poursuivait Jugurtha fugitif, pensez-vous que
ce fût par un instinct de valeur qu'il cherchât tous ces dangers?
Marius guidait son armée; l'ambition guidait Marius.

Tandis qu'ils bouleversaient le monde, ces hommes étaient bouleversés
tout les premiers, semblables à ces tourbillons qui,
faisant tourner ce qu'ils enlèvent, obéissent eux-mêmes à une
force de rotation ; en sorte que leur choc est d'autant plus
violent, qu'ils ne peuvent se maîtriser. Aussi, après avoir semé
partout les désastres, ils subissent à leur tour la même influence
qui a fait tout ce mal. Ne croyez pas que personne trouve sa
félicité dans le malheur d'autrui.

Tous ces exemples qu'on accumule sous nos yeux, dont on
rebat nos oreilles, il faut les considérer sous un nouveau point
de vue, et dégager notre esprit des mauvais discours dont on
l'a rempli. A leur place, il faut introduire la vertu, pour qu'elle
extirpe les mensonges flatteurs qui nous font haïr le vrai, pour
qu'elle nous sépare du peuple auquel nous croyons trop, et
nous rende à des opinions saines. Car la vraie sagesse consiste
à suivre la nature, et à ressaisir la position d'où l'erreur publique
nous avait écartés. On a fait beaucoup pour la sagesse,
quand on a quitté ceux qui conseillent la folie, et quand on est
sorti de ces assemblées où se contracte et se propage à l'envi
la contagion. Voulez-vous vous convaincre de cette vérité?
voyez quelle différence entre la manière dont on vit pour le
peuple et celle dont on vit pour soi. Ce n'est pas que d'elle-même
la solitude enseigne l'innocence, ni que la campagne
soit une école de frugalité; mais dès que les témoins et les
spectateurs s'éloignent, on voit se modérer les vices dont tout le
plaisir est de se faire voir et de s'étaler. Se revêt-on de pourpre,
pour ne se montrer à personne? Se fait-on servir dans des
plats d'or un repas solitaire? Quel homme, étendu sous l'ombrage
d'un arbre champêtre, a déployé pour lui seul son luxe
et sa pompe? Nul n'est magnifique pour ses propres yeux, ni
même pour le petit nombre de ses familiers; mais on étale
l'attirail des vices en proportion de la foule des spectateurs.
Ainsi le principal aiguillon de nos folies, c'est la foule des
admirateurs et des témoins. Voulez-vous ôter à l'homme l'aliment
de ses passions, ôtez-lui les moyens d'en faire montre.
L'ambition, le luxe, le déréglement ont besoin d'un théàtre;
on les guérit en les reléguant dans l'ombre.

Lors donc que nous nous trouvons placés au milieu du
fracas des villes, ayons à nos côtés un sage conseiller qui, en
opposition à ceux qui font l'éloge des grands patrimoines, loue
celui qui est riche de peu, et qui n'évalue les biens que par
leur usage. Lorsqu'on exalte en sa présence le crédit et la
puissance, lui préfère un loisir studieux, et vante le sage qui
a quitté les objets étrangers pour rentrer en lui-même. Il nous
montre ceux dont le vulgaire fait des heureux, tremblants de
peur et de surprise sur ce faite d'une grandeur qui les expose
à l'envie, et pensant d'eux-mêmes bien autrement que n'en
pensent les autres hommes. Car ce qui aux yeux du peuple est
élévation, pour eux est précipice ; aussi frémissent-ils d'effroi
toutes les fois qu'ils plongent leurs regards dans l' abime ouvert
sous leur grandeur. Ils songent aux revers du sort, à leur position
d'autant plus glissante qu'elle est plus élevée. Ils redoutent
alors ce qu'ils ont désiré, et cette félicité même qui les
fait peser sur autrui, pèse sur eux plus lourdement encore.
C'est alors qu'ils font l'éloge d'un doux et indépendant loisir ;
ils détestent l'éclat, et au milieu de leurs prospérités, déjà
pensent à la retraite. C'est alors que vous voyez des hommes
philosopher par peur, et les dégoûts de la fortune dicter des
conseils de Sagesse. Car il semble qu'il y ait incompatibilité
entre la bonne fortune et le bon sens ; sages dans le malheur,
nous valons toujours moins dans la prospérité.


lettre suivante : la philosophie des preceptes ne suffit pas pour faire naitre la vertu



Commentez :

ma connaissance de Sénèque est finalement très limitée partagez vos réponses et questions

Des citations essentielles



Présentation des Lettres à Lucilius en vidéo :
La chaîne qui vous cause de Sénèque et autres curiosités :