|
|
|
[14,93] XCIII. SUR LA MORT DE METRONAX. LA VIE NE DOIT PAS ÊTRE MESUREE PAR SA DUREE, MAIS PAR L'UTILE EMPLOI QU'ON EN A FAIT. Dans la lettre où vous vous plaigniez de la mort du philosophe Métronax, comme s'il avait pu ou dû vivre plus longtemps, je n'ai pas trouvé cette droiture que vous déployez dans toutes vos fonctions et dans toutes les affaires; elle vous fait faute en une chose où elle manque à tout le monde. J'ai connu maintes gens, équitables envers les autres; mais envers les dieux, personne. Chaque jour nous adressons au destin ces reproches: Pourquoi celui-ci a-t-il été enlevé au milieu de sa carrière? pourquoi cet autre est-il épargné? pourquoi prolonge-t-il une vieillesse à charge aux autres, comme à lui-même ? - Lequel des deux, je vous prie, trouvez-vous plus raisonnable d'obéir à la nature, ou que la nature vous obéisse? Que vous importe de sortir bientôt d'un lieu d'où il vous faudra toujours sortir? Le point essentiel n'est pas de vivre longtemps, mais assez. Or, pour vivre longtemps, vous avez besoin du destin ; pour vivre assez, vous n'avez besoin que de vous-même. La vie est longue, quand elle est bien remplie : or, elle l'est quand l'âme a su s'attribuer le seul bien qui lui soit propre, quand elle s'est assuré l'empire sur elle-même. Cet homme, qui a passé quatre-vingts ans à rien faire, en est-il plus avancé ? Ce n'est pas avoir vécu, mais avoir fait une halte dans la vie. Il a vécu quatre-vingts ans! dites-moi seulement de quel jour vous datez sa mort. - Cet autre est mort dans la fleur de l'âge ! - Sans doute, mais il a rempli tous les devoirs d'un bon citoyen,, d'un bon ami, d'un bon fils; il n'a jamais cessé de s'occuper utilement: quoique son âge soit imparfait, sa vie n'en est pas moins pleine et entière. L'autre a vécu quatre-vingts ans! dites qu'il a été quatre-vingts ans sur la terre ! à moins que par aventure vous n'appeliez vivre, ce que j'appelle végéter comme les arbres. Je vous en conjure, mon cher Lucilius, faisons en sorte que, semblable aux diamants les plus précieux, notre vie soit d'une grande valeur sous un petit volume : mesurons son étendue par nos actions, et non par sa durée. Voulez-vous savoir quelle différence il y a entre un homme plein d'énergie, qui méprise la fortune, qui, après avoir passé par toutes les épreuves de la vie, s'est élevé au souverain bien, et ce vieillard qui seulement a vu s'écouler beaucoup d'années ? L'un vit encore après sa mort; l'antre n'était plus, même avant son décès. Louons donc, et comptons au nombre des hommes heureux celui qui a su mette à profit le peu de temps qui était à sa disposition. Car il a vraiment vu la lumière ; il n'a pas été confondu dans la foule; il a vécu; il a eu la plus belle existence; quelquefois il a eu des jours sereins; quelquefois, comme il est ordinaire, l'éclat de sa brillante étoile ne s'est montré qu'au travers des nuages. Ne me demandez pas le nombre de ses années ! il a vécu; il a prolongé sa vie jusque dans la postérité, et s'est assuré une place dans la mémoire des hommes. Ce n'est pas à dire que je refuserais un surcroît d'années mais je ne croirais pas qu'il manque rien au bonheur de ma vie, si l'on en abrège la durée. Je n'ai jamais compté sur le plus long terme qu'une avide espérance pouvait me promettre; j'ai regardé au contraire chaque jour comme le dernier de ma vie. Pourquoi me demander mon âge? Est-ce pour me compter encore au nombre des plus jeunes ? J'ai mon compte. Une petite taille n'empêche pas un homme d'être bien constitué : ainsi, dans un court espace d'années, la vie peut être pleine et entière. L'âge est une condition tout à fait en dehors. La durée de ma vie ne dépend pas de moi ; mais tant qu'elle dure, il m'appartient d'être homme de bien. Vous pouvez exiger de moi que je ne passe point ma vie dans une honteuse obscurité ; de vivre, et non de traverser la vie. Vous me demandez quelle est la vie la plus étendue ? C'est celle qui s'élève jusqu'à la sagesse ; l'homme qui en est là, a atteint, non pas le but le plus éloigné, mais le but principal. Alors il peut se glorifier hardiment, rendre grâces aux dieux, et, confondu avec eux, s'attribuer à soi-même, aussi bien qu'à la nature, l'honneur de ce qu'il a été ; et certes, on ne pourra l'accuser de présomption : il a rendu à la nature une vie meilleure qu'il ne l'avait reçue. Il a laissé après lui le modèle de l'homme de bien ; il l'a montré dans toute sa perfection, dans toute sa grandeur; s'il eût pu ajouter à ses années, ce surcroît aurait été semblable au passé. Combien peu de temps vivons-nous ! et cependant nous avons joui de la connaissance de toutes les choses de ce monde. Nous savons les principes constitutifs de la nature ; l'ordre qu'elle a établi dans le monde ; par quelles révolutions elle renouvelle l'année ; comment elle renferme l'assemblage de tous les êtres, sans avoir d'autres bornes qu'elle-même. Nous savons que les astres sont emportés par un mouvement qui leur est propre ; qu'il n'y a rien d'immobile que la terre, et que tout le reste du monde est soumis à l'entrainement d'une continuelle vitesse. Nous savons pourquoi la lune achève plus tôt son cours que le soleil, pourquoi, avec une marche moins rapide, elle laisse derrière elle un corps qui se meut plus promptement; comment elle reçoit la lumière et comment elle la perd ; enfin ce qui nous amène la nuit et ce qui nous ramène le jour. Il ne s'agit donc plus que d'aller en un lieu où de plus près vous verrez ce grand spectacle. - Et, dit le sage, ce n'est pas même cette espérance de voir s'ouvrir pour moi un chemin vers les dieux, qui me fait sortir du monde avec plus de constance. J'avais mérité d'être reçu en leur compagnie, et déjà j'ai conversé avec eux ; j'ai fait monter mon âme jusqu'à eux, et ils ont fait descendre la leur jusqu'à moi. Supposons toutefois que je périsse entièrement, et, qu'après la mort, il ne reste plus rien de l'homme, je n'en ai pas moins de résolution pour entreprendre un voyage qui n'aboutit à rien. Il n'a pas vécu autant d'années qu'il pouvait. - Eh bien! Ne se trouve-t-il pas des livres fort courts, qui n'en sont pas moine estimables et utiles? Vous savez combien les Annales de Tanusius sont assommantes, et comment on les appelle. Il est des gens dont la vie est longue, et mérite d'être comparée aux Annales de Tanusius. Estimez-vous plus heureux pour le gladiatenr d'être tué au milieu qu'à la fin d'une fête publique ? croyez-vous que, parmi cette classe d'hommes, il y en ait d'assez follement amoureux de la vie, pour aimer mieux avoir la gorge coupée dans le spoliaire que dans l'arène ? C'est à peu près à la même distance que nous nous devançons les uns les autres. La mort se jette indifféremment sur tous. Celui qui tue suit de près celui qu'il a tué. C'est pour un moment que nous nous tourmentons; et après tout, que nous sert d'éviter quelque temps, ce qu'il nous est impossible d'éviter ? lettre suivante : utilite des preceptes et ambition |
|