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[14,92] XCII. SENÈQUE S'ELÈVE CONTRE LES EPICURIENS; LE SOUVERAIN BIEN NE CONSISTE PAS DANS LA VOLUPTE. Vous et moi nous serons, je pense, d'accord sur ce point, que les objets extérieurs s'acquièrent pour le corps; qu'on ne soigne le corps qu'en considération de l'âme; que dans l'âme sont des facultés subalternes par le moyen desquelles nous nous mouvons, nous prenons de la nourriture, et qui nous ont été données pour le service de la portion qui commande. En cette portion maîtresse, il est quelque chose d'irrationnel, et quelque chose de rationnel. La fraction irrationnelle est soumise à la fraction rationnelle, qui seule est indépendante, et fait dépendre de soi toutes choses. Car cette raison divine, qui commande à toute la nature, n'obéit à rien; la faculté rationnelle de l'homme participe au même avantage, puisqu'elle en est une émanation. Si nous sommes tous deux d'accord sur ce point, nous devons l'être aussi sur cette conséquence nécessaire, que le bonheur de la vie consiste uniquement dans la perfection de la raison ; car seule la raison ne laisse jamais fléchir son courage et fait tête à la fortune. Dans quelque situation que l'homme se trouve, elle lui conserve la sécurité de l'âme. Or, le seul bien est celui qui n'est jamais entamé. Il est donc heureux, dis-je, celui que rien ne peut abaisser; il est toujours au-dessus des événements, et n'a d'autre soutien que lui-même : car celui qui s'appuie sur quelque support étranger, peut tomber. S'il en est autrement, ce qui n'est point de nous commencera à exercer sur nous un grand pouvoir. Or, qui voudrait faire fond sur la fortune, et se priver de ce qui n'est pas soi?' Qu'est-ce que la vie heureuse? C'est la sécurité, c'est un calme inaltérable. Qui nous donnera cet avantage ? La grandeur d'âme et la persévérance à exécuter les décisions d'un jugement sain. Comment y parvient-on? En embrassant d'un coup d'oeil la vérité tout entière; en conservant, dans les actions, l'ordre, la mesure, la convenance, une disposition inoffensive et bienveillante, conforme à la raison, qui ne s'en départ jamais, et qui est tout à la fois digne d'amour et d'admiration. Enfin, pour formuler ma pensée en peu de mots, l'âme du sage est comme celle de Dieu. Que peut désirer celui qui a toutes les vertus en partage? Car si des objets qui ne sont point la vertu pouvaient contribuer à l'état le plus heureux, le bonheur consisterait en choses sans lesquelles il ne saurait exister. Et quoi de plus insensé, quoi de plus honteux que d'attacher la félicité d'une âme douée de raison à des objets qui en sont dépourvus? Il est cependant des philosophes qui regardent ces objets comme des accessoires du souverain bien, incomplet, selon eux, si la fortune ne le favorise. Antipater aussi, une des graves autorités de notre secte, dit : qu'il accorde quelque influence aux objets extérieurs, mais fort peu. Que penseriez-vous, je vous prie, d'un homme qui trouverait le jour insuffisant, si l'on n'allumait en même temps quelques petites flammes? Auprès de la clarté du soleil, quel effet pourrait produire une étincelle? Si la vertu ne vous suffit pas seule,vous y voulez donc ajouter, où ce calme que les Grecs appellent g-aochlehsia ou le plaisir. Pour le calme, passe encore; l'esprit exempt de trouble embrassera librement l'univers, et rien ne le détournera de la contemplation de la nature. Quant au plaisir, c'est le bonheur de la brute. Nous voulons allier la déraison à la raison, le vice à la vertu. Le chatouillement procure à notre corps un grand plaisir : pourquoi ne pas dire aussi qu'un homme est heureux, parce qu'il a le palais bien organisé? Et vous rangerez, je ne dis pas au nombre des grands hommes, mais au nombre des hommes, celui dont le souverain bien consiste dans des goûts, dans des couleurs, dans des sons ? Qu'il descende du rang élevé des êtres qui ne sont inférieurs qu'aux dieux ; qu'il aille grossir le troupeau des brutes, cet animal qui ne se plait qu'à paître! La portion irrationnelle de l'âme se subdivise en deux parties : l'une, hardie, ambitieuse, effrénée, livrée à des sentiments tumultueux ; l'autre, basse, languissante et livrée aux plaisirs. La première, quoique sans frein, est cependant la meilleure, la plus énergique, la plus digne d'un homme les épicuriens y ont renoncé ; mais ils considèrent, comme nécessaire au bonheur, l'autre partie énervée et abjecte. C'est à celle-ci qu'ils ont voulu assujettir la raison, en sorte qu'ils ont fait, pour la plus noble créature, un bonheur vil, ignoble ; un mélange monstrueux, un composé de membres incohérents et mal unis. C'est ce qu'a exprimé notre Virgile, en parlant de Scylla : Sa partie supérieure offre la figure humaine, et jusqu'à la ceinture, c'est le beau corps d'une Vierge; mais sa partie inférieure est d'un monstre marin ; ce sont des queues de dauphin sortant du corps d'un loup. A cette Scylla toutefois sont seulement accouplés des animaux féroces, horribles et agiles. Mais de quels monstrueux éléments ces philosophes ont-ils composé la sagesse? La partie supérieure de l'homme, c'est la vertu à laquelle se joint une chair vile et périssable, uniquement capable de recevoir des aliments, comme dit Posidonius. Cette vertu divine se termine par la volupté: à son buste sacré, céleste, est annexé un animal inerte et languissant. Quant à ce repos dont parlent les Epicuriens, quelque profond qu'il puisse être, sans rien ajouter aux forces de l'âme, il écarte du moins les obstacles qui peuvent lui nuire, tandis que, par sa nature, le plaisir détruit, énerve toute vigueur. Où trouver le moyen d'unir l'un à l'autre des corps si mal assortis entre eux ? on veut à ce qu'il y a de plus énergique allier ce qu'il y a de plus inerte, à ce qu'il y a de plus frivole ce qu'il y a de plus austère, et à ce qu'il y a de plus chaste les plus honteux déréglements. Eh quoi ! dit-on, si la vertu ne trouve aucun obstacle dans 1a bonne santé, dans le repos, dans l'absence de la douleur, ne rechercherez-vous pas ces biens? - Je les rechercherai, non qu'ils soient bons en eux-mêmes, mais parce qu'ils sont conformes à la nature, et parce que je les accepte avec discernement. Qu'y trouverai-je alors de bon ? rien que la sagesse de mon choix. Car, lorsque je mets un vêtement convenable, lorsque je fais autant d'exercice qu'il m'en faut, lorsque je prends un repas suffisant, ce n'est ni le repas, ni la promenade, ni le vêtement qui sont des biens; mais seulement le discernement avee lequel je me conforme en toutes choses à la raison. Je poursuis : Le choix d'un vêtement propre est désirable pour l'homme ; car l'homme est, de sa nature, une créature amie de la propreté et de l'élégance. Ainsi le vêtement propre n'est pas en lui-même un bien, c'est la préférence qu'on donne au vêtement propre, parce que le bien n'est pas dans la chose, mais dans le choix. Ce sont nos actions, qui sont honnêtes, et non la matière de nos actions. Ce que j'ai dit du vêtement, pensez que je le dis du corps ; c'est une espèce de vêtement dont la nature a enveloppé l'âme. Qui s'est jamais avisé de fixer le le prix des vêtements d'après la valeur du coffre qui les contient? Le fourreau ne rend l'épée ni meilleure, ni plus mauvaise. Je vous en dis autant du corps. Si l'on me donne le choix, je prendrai de préférence la force et la santé; mais le bien qui en résultera sera dans mon jugement, et non dans les choses mêmes. Il est vrai, me dira cet autre, le sage est heureux; mais il ne peut parvenir au bonheur parfait, si les organes et les facultés de la nature lui manquent. Ainsi l'homme vertueux ne saurait être misérable; mais il n'est point parfaitement heureux s'il est dépourvu des avantages physiques, tels que la santé et l'usage complet de ses membres. - Vous accordez ce qui semble le plus incroyable, et vous dites qu'au milieu de douleurs extrêmes et continues, un homme n'est pas malheureux, que même il est heureux; et vous vous tenez à cette restriction légère qui suppose qu'il ne peut être parfaitement heureux. Or, si la vertu peut empêcher un homme d'être misérable, elle trouvera plus facile encore de le rendre parfaitement heureux : car l'intervalle est moindre entre le bonheur et le parfait bonheur, qu'entre le malheur et le bonheur. Quoi! ce qui est assez puissant pour soustraire un homme au malheur et pour le mettre au nombre des gens heureux, ne le serait pas assez pour achever le reste et pour le rendre parfaitement heureux? S'arrêtera-t-il au moment d'atteindre le sommet? Il est, dans la vie, des maux et des biens: les uns et les autres sont hors de nous. Si l'homme vertueux n'est point malheureux, encore qu'il soit tourmenté de toutes sortes de maux, comment ne sera-t-il pas parfaitement heureux, quoique privé de quelques avantages? Comme le poids des inconvénients ne le rabaisse pas jusqu'au malheur, ainsi la privation de quelques avantages ne le fait pas descendre du comble du bonheur; mais il est aussi parfaitement heureux sans ces avantages, qu'il n'est pas malheureux en dépit des inconvénients : enfin on peut lui ôter son bonheur, si l'on peut le diminuer. Je disais tout à l'heure qu'une petite flamme n'ajoute rien à la lumière du soleil dont la clarté absorbe tout ce qui brille sans lui. - Mais le soleil, dit-on, rencontre aussi des obstacles. - J'en conviens; mais, en dépit de ces obstacles, la force et la lumière du soleil n'en restent pas moins entières, et, bien que quelque objet interposé nous empêche de le voir, le soleil n'en continue pas moins son oeuvre et son cours. Toutes les fois qu'il brille entre les nuages, son éclat n'est pas moindre qu'avec un ciel serein ; et sa vitesse est toujours la même. Il faut bien distinguer entre un obstacle et un empêchement. De même les obstacles n'enlèvent rien à la vertu : elle n'est pas moindre, mais elle brille moins : peut-être nous parait-elle avoir autant d'éclat et de pureté, mais elle est la même en soi; et, comme le soleil caché, elle exerce en secret sa force. Les calamités, les pertes, les injustices ne peuvent donc contre la vertu que ce que les nuages peuvent contre le soleil. J'entends quelqu'un me dire : Le sage, avec un corps débile, n'est ni heureux, ni malheureux. C'est encore une erreur; c'est mettre au niveau de la vertu les objets qui viennent de la fortune et ne pas attribuer à ce qui est honnête un pouvoir plus grand qu'à ce qui ne l'est point. Quoi de plus honteux, quoi de plus indigne que de comparer ce qui mérite notre respect à ce qui n'est digne que de nos mépris? Or, la vénération n'est due qu'à la bonne foi, à la justice, à la piété, au courage, à la prudence. Au contraire, on doit mépriser des qualités qui souvent se trouvent avec le plus de perfection dans les êtres les plus vils, comme une jambe solide, un bras nerveux, des dents saines et fermes. Ensuite, si le sage, dont le corps est incommodé, n'est ni heureux, ni malheureux, mais se trouve dans un état indifférent, il ne faudrait ni désirer, ni craindre sa façon d'être. Or, quoi de plus absurde que de dire : L'existence du sage n'est point à désirer? et que peut-on supposer de plus inouï qu'une vie qu'il ne faut ni désirer, ni craindre ? Ajoutons que si les disgrâces corporelles ne rendent pas un homme malheureux, elles lui permettent d'être heureux; car des maux incapables de rendre sa situation pire n'ont pas même le pouvoir de troubler son état de bonheur.- Nous connaissons, dit-on encore, le froid et le chaud; entre les deux est le tiède. Ainsi, un homme est heureux, un autre est malheureux, un troisième n'est ni heureux, ni malheureux. - Cette comparaison qu'on nous objecte, je veux en faire justice. Si j'ajoute du froid au tiède, je forme le froid parfait; si j'y ajoute du chaud, je fais enfin le chaud parfait. Mais à cet homme qui n'est ni heureux, ni malheureux, quelque degré le malheur que j'ajoute, il ne sera pas malheureux, vous en êtes convenu : donc votre comparaison n'est pas applicable. Enfin, je vous livre un homme qui n'est ni heureux, ni malheureux; je le rends aveugle, il ne devient pas malheureux; je le rends débile, il ne devient pas malheureux; je le soumets à des douleurs aiguës et continuelles, il ne devient pas malheureux. Si tant de maux ne peuvent rendre un homme malheureux, ils ne sauraient non plus ôter le bonheur. Le sage, dites-vous, ne peut tomber du bonheur dans le malheur, il ne peut donc pas non plus cesser d'être heureux; car celui qui commence à déchoir, où s'arrêtera-t-il dans sa chute? La même cause, qui l'empêche de rouler jusqu'au fond, le retient au sommet. Mais le bonheur ne peut-il pas être détruit? il ne peut même pas être diminué ; c'est pour cette raison que la vertu seule y suffit. - Mais quoi, dit-on, ce sage, qui aura vécu plus longtemps, et sans qu'aucune peine l'ait jamais troublé dans son bonheur, n'est-il pas plus heureux que celui qui souvent a lutté contre la mauvaise fortune? - Dites-moi, en est-il meilleur et plus vertueux? Non. Donc il n'est pas plus heureux. Il faut qu'il vive plus sagement pour vivre plus heureux. S'il ne peut vivre plus sagement, il ne peut vivre plus heureux. La vertu n'est point susceptible de degrés; il en est ainsi dit bonheur qui dépend de lavertu. La vertu est un si grand bien, que ces légères circonstances, la brièveté de la vie, la douleur et les peines corporelles, n'ont aucune influence sur elle. Quant à la volupté, elle est indigne d'attirer un regard. Quel est le privilége de la vertu? C'est de n'avoir aucun besoin de l'avenir et de ne point calculer le nombre de ses jours : dans la vie la plats courte, elle jouit complétement des biens éternels. Ces maximes nous paraissent paradoxales, exagérées, au-dessus de l'humanité; c'est que nous mesurons sa dignité d'après notre faiblesse; c'est que nous donnons à nos vices le nom de vertu. Eh quoi ! n'est-il donc pas également incroyable d'entendre un homme, livré aux plus cruels tourments, dire : Je suis heureux? Cette parole cependant est sortie de l'école même de la volupté. Je suis très heureux en ce jour, le dernier de mes jours: c'est ce que disait Epicure, tourmenté tout à la fois par une rétention d'urine et par un incurable ulcère aux entrailles. Pourquoi donc trouvera-t-on ces sentiments exagérés en nous, sectateurs de la vertu, puisqu'on les rencontre aussi chez ceux à qui la volupté commande en esclaves? Ces hommes dégradés et dont l'âme est placée si bas, conviennent que dans les plus grandes peines, dans les plus grandes calamités, le sage ne sera ni heureux, ni malheureux. Et toutefois cette proposition ne laisse pas d'être incroyable : elle est même plus qu'incroyable; car je ne vois pas comment, débusquée du sommet, la vertu ne sera pas poussée jusqu'au fond. Elle doit rendre l'homme heureux, ou, chassée de cette position, elle ne l'empêchera pas de devenir malheureux: tant qu'elle tiendra bon, elle ne saurait être vaincue; il faut qu'elle soit vaincue ou qu'elle triomphe. - Les dieux immortels, dit-on, possèdent seuls la vertu et le bonheur; nous n'avons de ces biens que l'ombre et l'image; nous en approchons sans y atteindre. - La raison est commune aux hommes et aux dieux; seulement chez les dieux elle est parfaite; en nous, elle est susceptible de perfection. Mais nos vices nous font désespérer d'y parvenir. Quant à cet autre homme qui vient au second rang, comme n'ayant pas assez de fermeté pour se maintenir dans l'état de perfection, cet homme dont le jugement est encore peu sûr et sujet à faillir, il a besoin des sensations de la vue et de l'ouïe, d'une bonne santé, d'un extérieur qui ne soit pas disgracieux, d'un corps sain, enfin, d'une longue vie, durant laquelle il puisse accomplir quelques actions dont il n'ait point à se repentir. Chez l'homme imparfait, il existe une certaine puissance de méchanceté dans la mobilité de son âme; cette perversité prédominante le porte vers le mal; car cet état d'agitation éloigne l'âme de la vertu : un tel homme n'est pas encore vertueux, mais il se forme à la vertu; or qui n'est pas complètement bon, est vicieux. Mais celui qui possède la vertu et un coeur d'une constance inébranlable, voilà l'homme égal aux dieux ; il tend là où le rappelle le souvenir de son origine. On ne peut trouver mauvais qu'il s'efforce de remonter au lieu d'où il est descendit. Et pourquoi ne pas supposer quelque chose de divin dans un être qui est une portion de la Divinité? Cet univers, qui nous embrasse, n'est qu'une seule chose, et cette chose est Dieu. Nous en sommes les compagnons, nous en sommes les membres. Notre âme est susceptible de comprendre toutes choses; elle pourrait s'élever jusqu'au ciel, si les vices ne la rabaissaient point. La nature nous a donné une taille droite, une tête élevée vers le ciel; de même notre âme, qui peut s'étendre jusqu'où bon lui semble, a été formée par la nature de manière à vouloir comme les dieux, et à faire usage de ses forces pour remplir l'espace qui lui appartient. Ce n'est pas en s'aidant d'une force étrangère qu'elle prend un essor élevé; ce serait un grand travail que d'aller au ciel; elle y retourne; c'est pour cette route qu'elle a pris naissance. Elle marche hardiment, méprisant toutes choses, et ne daigne pas porter en arrière un regard sur les richesses. L'or et l'argent, très dignes de ces ténèbres au sein desquelles ils gisaient, elle ne les estime point d'après ce brillant qui frappe les yeux du vulgaire, mais d'après la fange primitive dont notre cupidité les a séparés, en les arrachant aux entrailles de la terre. Elle sait que les véritables richesses ne sont pas où on les entasse ; que c'est son âme qu'il faut remplir, et non son coffre-fort. On peut donner à l'âme l'empire universel, la mettre en possession de la nature; c'est un domaine qui lui appartient. Que l'Orient et l'Occident soient ses limites; qu'elle possède l'univers à la manière des dieux; qu'elle regarde d'en haut l'opulence des riches, dont aucun n'est aussi joyeux de ses possessions qu'affligé de celles d'autrui. Elevée à cette hauteur, elle considère le corps comme un fardeau nécessaire; elle ne le chérit plus, elle en prend soin; destinée à commander, elle ne se soumet pas à lui obéir. Quiconque est esclave du corps, n'est pas libre; car, sans parler des autres maîtres que nous a trouvés notre trop grande sollicitude pour le corps, le corps est par lui-même un maître morose et difficile. L'âme tantôt sort paisiblement, tantôt s'échappe avec énergie du corps, et ne cherche point à savoir ce qu'en deviendront les restes. Mais, comme on ne prend point souci des poils coupés de sa barbe, ainsi cette âme divine, sur le point de quitter l'homme, ne s'inquiète pas de ce que deviendra son enveloppe; sera-t elle consumée par le feu, ou couverte de terre, ou déchirée par les bêtes féroces? elle ne s'en occupe pas plus que le nouveau-né de la membrane où il était enfermé dans le sein de sa mère; que les oiseaux déchirent le cadavre jeté au hasard, ou qu'il devienne --- la proie des chiens de mer, que lui importe? Elle qui, durant son séjour parmi les hommes, ne craint aucune menace, craindra-t-elle après la mort les menaces de ceux pour qui ce n'est point assez d'être craints jusqu'au trépas? Je ne m'épouvante, dit-elle, ni du harpon, ni du croc des gémonies, ni du hideux aspect d'un cadavre jeté à l'aventure, insulté et mis en lambeaux. Je ne demande à personne les derniers devoirs; je ne recommande mes dépouilles à personne. Nul ne reste sans sépulture; la nature y a pourvu. Le temps ensevelira celui que des mains cruelles ont jeté au hasard. Mécène dit éloquemment : Je ne m'embarrasse pas d'un tombeau, la nature prend soin d'inhumer ceux qu'on avait laissés sans sépulture. Vous croiriez entendre un homme d'une mâle énergie : Mécène avait effectivement un esprit grand et viril, s'il ne l'eût à plaisir énervé. lettre suivante : la vie ne doit pas être mesuree par sa duree |
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