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Sénèque : approche rapide
Lettre 1 à Lucilius, version exclusive Ternoise 2017
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division de la philosophie sur le luxe et avarice





Sénèque
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[14,89] LXXXIX.
DIVISION DE LA PHILOSOPHIE.- SUR LE LUXE ET L'AVARICE DE L'EPOQUE.

Vous me demandez une chose utile en même temps que nécessaire
à qui veut parvenir à la sagesse : vous voulez que je
divise la philosophie, que je distribue ce vaste corps en plusieurs
membres. En étudier les parties est en effet le meilleur
moyen d'arriver à la connaissance du tout. Plût au ciel que la
philosophie, ce spectacle grand comme l'univers, pût, de
même que lui, se présenter tout à la fois à nos regards : à son
aspect, tous les mortels seraient transportés d'admiration, et
abandonneraient sans aucun doute ce qui leur semble grand,
parce qu'ils ne savent pas ce qui l'est en effet. Mais, puisqu'il
n'en peut être ainsi, il nous faut la regarder de la même façon
que nous contemplons les secrets du monde. Il est vrai
que l'àme du sage sait en embrasser tout l'ensemble à la fois,
avec autant de promptitude que notre oeil parcourt le ciel; mais
nous qui sommes obligés de percer un épais brouillard, nous
qui ne voyons pas même à deux pas de nous, - dans l'impossibilité
où nous sommes d'embrasser l'ensemble, nous aurons
plus de facilité à saisir les détails.

Je ferai donc ce que vous exigez de moi, et je diviserai la
philosophie en diverses parties, mais non pas en morceaux.
S'il est utile de la diviser, il faut se garder de la morceler, car
il est aussi difficile de saisir les objets trop petits que les objets
trop grands. Un peuple se partage en tribus, une armée en
centuries. Quand un corps prend un grand accroissement,
l'étude en devient plus facile au moyen de la division; cependant,
je le répète, il ne faut pas que cette division s'étende à
l'infini. En effet, il y a le même inconvénient à diviser à
l'excès, qu'à ne pas diviser du tout: réduisez un objet en poussière,
il ne forme plus qu'un amas confus.

Pour procéder avec méthode, je commencerai par établir
la différence qui existe entre la sagesse et la philosophie. La
sagesse est le bien suprême de l'àme humaine, la philosophie est
l'amour et la recherche de la sagesse: l'une indique le but où
l'autre arrive. On voit du premier coup d'oeil pourquoi la philosophie
a été appelée ainsi; son nom même l'indique assez clairement.
Quelques-uns ont défini la sagesse en disant qu'elle
« est la connaissance des choses divines et humaines ; »
d'autres, en disant « qu'elle consiste à connaître les choses
divines et humaines, ainsi que leurs causes.
» Cette addition
me paraît superflue, attendu que les causes sont parties intégrantes
des choses divines et humaines. La philosophie a été
encore définie de bien des manières: ceux-ci l'ont appelée
l'étude de la vertu; ceux-là, l'étude de la réformation de l'âme;
d'autres enfin, l'amour de la droite raison. Mais un fait généralement
reconnu, c'est la différence qu'il y a entre la sagesse
et la philosophie; car rechercher et être recherché ne sauraient
être une même chose. Il y a entre la sagesse et la philosophie
la même différence qu'entre l'avarice qui désire
l'argent, et l'argent que désire l'avarice. La première est
l'effet et le prix de la seconde; l'une est le but vers lequel
l'autre court. La sagesse est ce que les Grecs appellent g-sophia.
Les Romains usaient autrefois de ce mot, comme ils se servent
aujourd'hui de celui de pbilosophie. C'est ce que vous prouveront
et nos anciennes comédies nationales et l'inscription
qui se trouve sur le monument de Dossennus:
«Etranger, arrête-toi, et lis la sophie (g-sophiam) de Dossennus.

Quoique la philosophie soit la recherche de la vertu, quoique
l'une soit la fin, l'autre le moyen, il y a eu néanmoins des
stoïciens qui n'ont pas cru qu'on pût les séparer; et cela, parce
qu'il n'est point de philosophie sans vertu, ni de vertu sans
philosophie. La philosophie est la recherche de la vertu, mais
par la vertu même. Or, si l'on ne peut être vertueux sans aimer
la vertu, réciproquement on ne peut aimer la vertu sans être
vertueux. Quand les tireurs visent un objet éloigné, ils sont
dans un endroit, et le but est dans un autre ; le chemin qui
conduit à une ville est toujours hors de cette ville; il n'en est
pas de même de la vertu : c'est par elle-même qu'on y arrive.
La philosophie et la vertu sont donc étroitement unies.

La plupart des meilleurs auteurs ont divisé la philosophie en
trois parties, savoir: la morale, la physique, la logique. La première
est la règle de l'àme; la seconde étudie les secrets de la
nature; la troisième s'occupe de la propriété des mots, de leur
arrangement, des arguments au moyen desquels l'erreur peut
se glisser sous l'apparence de la vérité. Mais on a divisé la philosophie
en plus ou moins de parties. Quelques péripatéticiens
en ont ajouté une quatrième, la politique, parce qu'elle nécessite
des études spéciales, et diffère du reste par son objet. D'autres
y ont ajouté ce que les Grecs appellent la science économique,
c'est-à-clire la science de gouverner sa maison. D'autres encore
ont fait une classe à part pour les divers genres de vie. Mais
il n'est rien de tout cela Qui ne soit compris dans la morale.

Les Epicuriens ont distingué deux parties seulement dans
la philosophie : la physique et la morale ; ils ont écarté la logique.
Plus tard, forcés par la nature même de leurs travaux
de démêler les ambiguïtés du langage, de découvrir le faux
caché sous l'apparence du vrai, ils ont introduit une subdivision
ayant pour objet la règle et le jugement, c'est-à-dire,
la logique sous un autre nom, toutefois en la considérant
comme une dépendance de la physique.

Les Cyrénéens ont banni la physique en même temps que
la logique pour se borner à la seule morale. Mais eux aussi
font reparaitre d'une autre manière ce qu'ils ont écarté. En
effet, ils divisent la morale en cinq parties : l'une embrassant
ce qu'on doit éviter et rechercher ; l'autre, les affections;
la troisième, les actions ; la quatrième, les causes, et la cinquième
enfin, les arguments. Les causes se rattachent à la
physique, les arguments à la logique, les actions à la morale.

Ariston de Chio regarde la physique et la logique, non seulement,
comme superflues, mais même comme nuisibles ;
il restreint même la morale qu'il a laissée seule subsister. Car
il en a détaché tout ce qui concerne les préceptes, articles
qu'il considère comme convenant plutôt aux pédagogues
qu'aux philosophes, comme si le sage était autre chose qu'un
pédagogue du genre humain.

La philosophie ainsi divisée en trois parties, commençons
par décomposer la morale. On l'a également subdivisée en
trois parties, dont la première est l'étude de ce qu'on doit aux
personnes, et du degré d'estime qu'on doit aux choses, étude
extrêmement importante. Quoi de plus nécessaire, en effet,
que de savoir mettre le prix aux choses ? La seconde concerne
les affections, et la troisième les actions. En effet, on doit commencer
par juger la valeur des objets ; ensuite régler et modérer
ses affections; enfin mettre d'accord ses actions avec ses désirs,
afin que, dans tous ces actes, on ne soit jamais en contradiction
avec soi-même. Si une de ces trois choses vient à
manquer, le désordre se met dans les deux autres. Qu'importe,
en effet, qu'on juge sainement de tous les objets, si on ne sait
pas régler ses affections? Qu'importe qu'on ait réprimé ses
affections et qu'on soit maître de sa passion, si l'on ne sait pas
choisir le moment pour ses actions ; si l'on ignore quand, où
et comment il faut agir. Ce sont toutes choses fort différentes
que de connaître la valeur et le mérite des objets, de mettre à
profit les circonstances; de contenir ses affections; de marcher
plutôt que de se précipiter vers l'exécution. Il y a accord parfait
dans notre conduite, alors que les actions ne démentent pas
les affections, et que les affections, d'autant plus froides ou
plus ardentes, que les objets sont plus dignes d'être recherchés,
se règlent selon la valeur de chacun de ces objets.

La philosophie naturelle se divise en deux parties : les objets corporels
et les incorporels ; et chacune de ces subdivisions
a, pour ainsi dire, ses degrés. Ceux des corps sont : les
causes productrices et les résultats produits, parmi lesquels figurent
les éléments. L'article élément, suivant quelques-uns,
est simple, et suivant d'autres, se divise en matière, en cause
motrice et en éléments. - Reste à décomposer la partie rationnelle
de la philosophie. Tout discours est ou d'une seule pièce,
ou coupé par des demandes et des réponses. De ces deux formes
l'une a reçu le nom de rhétorique; l'autre, celui de dialectique.
La première s'occupe des mots, des pensées et de leur ordre;
la dialectique comprend deux parties : les mots et leur signification,
c'est-à-dire, les choses dont on parle et les mots qui
les expriment. Vient ensuite une multitude d'autres subdivisions
qui me forcent à m'arrêter ici
«--- Je ne m'occuperai que des sommités; »
car si je voulais subdiviser les subdivisions, il y aurait de
quoi faire un volume.

Je ne prétends point vous détourner de la lecture, mon
cher Lucilius; je désire seulement que vous rapportiez aux
moeurs tout ce que vous lirez. Sachez être maître de vous;
réveillez en vous-même ce qui est languissant; serrez la bride
aux parties relâchées; triomphez de toute résistance; faites
la guerre à vos passions et à celles des autres; et si l'on vous
dit: «Quand cesserez-vous de répéter les mêmes choses? » répondez:
« Quand cesserez-vous de retomber dans les mêmes
fautes? Vous voulez que les remèdes cessent, quand la maladie
subsiste; loin de me taire, je n'en parlerai que plus fort,
et j'insisterai d'autant plus que vous refusez de m'écouter.

Les remèdes commencent à opérer, lorsque la sensibilité est
revenue à un corps qui l'avait perdue. Je vous ferai du bien
malgré vous. Vous entendrez parfois des paroles qui ne vous
plairont pas; et puisque vous ne voulez pas écouter la vérité
en particulier, je vous la dirai en public. Jusques à quand reculerez-vous
les limites de vos propriétés ? Quoi ! une terre qui
a contenu tout un peuple est trop étroite pour un seul maître !
jusqu'où voulez-vous labourer, vous qui ne savez pas restreindre
vos ambitions de propriétaire dans les limites d'une province?
Des rivières célèbres coulent pour un seul individu, et
de grands fleuves, qui jadis bornèrent de grands royaumes,
vous appartiennent depuis leur source jusqu'à leur embouchure.
Mais c'est trop peu pour vous, si des mers ne bordent
vos domaines, si votre fermier ne règne au delà du golfe
Adriatique, de la mer Ionienne et de la mer Egée; si des îles,
jadis le séjour de chefs puissants, ne sont comptées parmi vos
plus chétives propriétés. Etendez vos possessions aussi loin que
vous voudrez; ayez pour métairie ce qui formait autrefois un
empire; emparez-vous de tout ce que vous pourrez, il en restera
toujours plus aux autres que vous n'en posséderez.

Maintenant, c'est à vous que je m'adresse, hommes voluptueux,
dont le luxe n'a pas plus de bornes que la cupidité de
ceux-là. Jusques à quand n'y aura-t-il point de lacs que ne dominent
les faîtes de votre maison de campagne ; point de fleuves
que ne bordent vos édifices somptueux? Partout où jaillissent
des sources d'eau chaude, de nouveaux lieux de réunion y seront
établis pour les voluptueux; partout où le rivage présentera
quelque enfoncement, vous y jetterez tout aussitôt des fondations;
et satisfaits, alors seulement qu'un sol artificiel aura été
élevé par vos mains, vous forcerez la mer à reculer. Quoiqu'on
voie en tout lieu briller vos édifices soit sur la cime des
montagnes, d'où ils dominent une vaste étendue de terre et
de mer, soit dans une plaine où ils s'élèvent à la hauteur des
montagnes, eh bien ! après avoir bâti tant et de si magnifiques
édifices, vous n'en serez pas moins réduits à la possession
d'un seul corps, et d'un corps bien chétif. Que vous servent
tant d'appartements ? vous couchez dans un seul. Les lieux
où vous n'êtes pas ne sont point à vous.

Je passe actuellement à vous autres, gourmands, dont la voracité
immodérée et insatiable dépeuple à la fois la mer et la terre.
Armée tantôt d'hameçons, tantôt de lacets, tantôt de filets de
cent espèces, elle est sans cesse en quête, et ne laisse de paix
aux animaux que quand elle en est dégoûtée. Et pourtant
votre palais, blasé par l'abus des plaisirs, ne goûtera qu'une
faible partie de ces aliments qui ont passé par tant de mains
avant de vous être servis ! Quelle faible portion de cette bête
fauve, prise au péril de tant de vies, sera mangée par ce riche,
malade d'indigestions et dont le coeur se soulève à chaque in-
stant ! combien peu de ces coquillages, apportés de si loin, descendront
dans cet estomac sansfond! Malheureux! qui ne comprenez
même pas que vous avez plus d'avidité que de ventre !
»

Voilà les discours qu'il faut tenir aux autres, afin de les entendre
vous-même en même temps qu'eux : écrivez-les afin de
pouvoir les lire en les écrivant; rapportez tout aux moeurs et à
la nécessité de calmer vos passions; étudiez, non pour en savoir
davantage, mais pour mieux savoir.


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