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[11,85] LXXXV. LES PASSIONS MÊME LES PLUS MODEREES SONT INTERDITES AU SAGE. Je vous avais épargné; j'avais écarté tout ce qu'il restait de difficultés réelles, me contentant de vous donner un avant-goût des preuves employées par nos stoïciens, pour établir que « la vertu seule est capable de compléter le bonheur de la vie. » Vous voulez maintenant que je rassemble tous les arguments imaginés pour ou contre notre opinion : vous obéir, ce ne serait plus faire une lettre, ce serait faire un livre. Puis, n'ai-je pas protesté cent fois que je n'aimais pas cette façon d'argumenter? Je rougis de me présenter, armé d'une alèse, dans un combat qui intéresse les hommes et les dieux. « Celui qui est prudent est tempérant ; celui qui est tempérant est constant ; celui qui est constant est imperturbable; celui qui est imperturbable est exempt de tristesse; celui qui est exempt de tristesse est heureux : donc l'homme prudent est heureux, et la prudence suffit pour donner le bonheur. » Il y a des Péripatéticiens qui. répondent à cet argument en définissant ainsi les mots, constant, imperturbable et exempt de tristesse : Imperturbable, disent-ils, s'applique à l'homme qui n'est troublé que rarement ou modérément ; exempt de tristesse, à celui qui n'est pas sujet à la tristesse, qui ne s'y livre ni fréquemment ni avec excès : car prétendre qu'il y ait des àmes inaccessibles à la tristesse, ce serait nier la nature humaine ; mais si le sage peut être atteint par le chagrin, jamais il n'est vaincu par lui : et ainsi de suite des autres affections; toujours ils les expliquent selon l'esprit de leur secte. Vous le voyez, ils n'excluent pas les passions, mais les atténuent. C'est accorder bien peu au sage que de le représenter comme plus fort que les plus faibles, plus content que les plus affligés, plus modéré que les plus fougueux, plus grand que les plus petits. Quoi ! si l'on veut vanter son agilité, la louera-t-on en se comparant à des boiteux et à des infirmes? Quand Virgile dit : « Elle eût volé dans la plaine sans effleurer la tête des moissons, sans blesser de sa course les plus tendres épis ; au milieu des flots, suspendue au-dessus de la vague bondissante, elle eût franchi l'espace sans mouiller la pointe de son pied léger. » Voilà l'agilité appréciée par elle-même, et non par comparaison avec ce qu'il y a de plus pesant. Appellerez-vous bien portant un homme qui a un peu de fièvre? comme si une maladie légère était la bonne santé ! « Nous disons du sage, ajoutent-ils, qu'il est imperturbable, comme nous appelons apyrina (sans noyaux) certains fruits, non parce qu'ils ne contiennent point de noyaux, mais parce qu'ils en ont moins que les autres.» - Erreur ! ce n'est pas la diminution, c'est l'absence des vices qui constitue l'homme vertueux ; ce qui est nécessaire, ce n'est pas de n'avoir que de légers défauts, mais de n'en avoir pas du tout - car, s'il y en a, ils grandiront, et, en attendant, ils seront autant d'obstacles à la perfection. Si une cataracte rend aveugle, une simple fluxion ne laisse pas de troubler la vue. Si vous accordez quelque passion au sage, sa raison, se trouvant trop faible, sera emportée comme par un torrent ; d'autant plus que ce n'est pas avec une seule passion, mais avec toute la foule des passions que vous le laissez aux prises. Or, il vaudrait mieux avoir à lutter contre la force d'un seul ennemi, si grande qu'elle fût, que contre la faiblesse de tant d'ennemis conjurés. Il a la passion de l'argent, mais modérée ; il a de l'ambition, mais sans fougue; il est sujet à la colère, mais on l'apaise facilement; il est inconstant, mais sans être aussi changeant et aussi versatile que bien d'autres ; il est adonné aux femmes, mais non jusqu'à la folie. Mieux vaudrait avoir affaire à un homme qui aurait un vice tout entier qu'à celui qui aurait un peu tous les vices. D'ailleurs, il est indifférent que la passion ait plus ou moins d'intensité; quelle qu'elle soit, elle ne sait pas obéir, elle n'admet aucun conseil. Comme on voit tous les animaux sauvages, domestiques ou apprivoisés, ne point écouter la raison, parce qu'il est dans leur nature d'être sourds à sa voix; de même les passions, même les plus bénignes, n'entendent et ne cèdent à rien au monde. Les tigres et les lions ne perdent jamais leur férocité naturelle ; s'ils la quittent parfois, - au moment où vous y pensez le moins, leur furie qu'on croyait éteinte se rallume. Ainsi des vices : ils ne s'apprivoisent jamais de bonne foi. Ajoutez que, si la raison fait des progrès, les passions n'auront même pas de commencement; tandis que, si elles commencent malgré la raison, elles continueront en dépit d'elle. Il est plus facile de les arrêter à leur naissance, que de maîtriser leurs emportements. Cette médiocrité dans les passions est donc mensongère autant qu'elle serait inutile : c'est comme si l'on disait qu'il faut être insensé avec modération, malade avec mesure. Ce tempérament n'appartient qu'à la vertu; les passions en sont incapables : on les détruit plus facilement qu'on ne les maitrise. Doutez-vous un instant que ces vices invétérés et endurcis qu'on appelle maladies de l'âme, l'avarice, la cruauté l'emportement, l'impiété, par exemple, n'excluent toute modération? Les passions ne sont pas moins immodérées; car d'elles on passe aux vices. De plus, pour peu que vous fassiez de concessions à la tristesse, à la crainte, à la cupidité et aux autres déréglements, vous n'aurez plus de pouvoir sur eux. Pourquoi ? parce que les objets qui les irritent sont extérieurs. Ainsi ils se développeront en proportion de la force ou de la faiblesse des causes agissantes. La crainte sera plus vive, lorsque le danger qui l'émeut sera plus grand et plus prochain; la cupidité plus ardente, quand elle aura été excitée par l'espérance d'un profit plus considérable. S'il n'est pas en notre pouvoir de n'avoir point de passions, il ne l'est pas davantage d'en avoir de modérées. Si nous leur permettons de commencer, elles s'accroîtront avec les causes qui les ont fait naître, et auront dès leur début autant de gravité que jamais. Ajoutez que les affections de l'âme, si petites qu'elles soient d'abord, ne peuvent que grandir : car le mal ne connaît pas de mesure. Quelque légères qu'elles soient au début, les maladies font du chemin; et parfois il suffit du moindre accès de fièvre pour abattre un corps mal disposé. C'est vraiment une grande folie de croire qu'il dépend de nous de mettre des bornes à des choses dont le commencement est hors de notre pouvoir. Comment aurais-je la force de faire cesser ce que je n'ai pas eu le pouvoir d'empêcher, surtout quand il s'agit de maux qu'il est plus facile d'exclure tout d'abord, que de faire sortir, quand ils sont une fois entrés? D'autres ont établi cette distinction : «L'homme sage et tempérant, disent-ils, est tranquille par disposition et par habitude; mais il ne l'est point de fait. Car, si en général son âme n'est point sujette au trouble, à la tristesse ni à la crainte, il survient cependant un grand nombre de causes extérieures qui excitent en lui du trouble. » Ainsi leur explication se réduit à ceci : que le sage n'est point colère, mais qu'il se met pourtant quelquefois en colère; qu'il n'est point craintif, mais qu'il lui arrive pourtant d'avoir peur; en d'autres termes, que si la peur n'existe pas chez lui comme vice, elle existe comme sentiment. En admettant ceci, les accès de la peur souvent répétés la feraient dégénérer en vice; et la colère une fois introduite dans l'âme y détruirait cette absence habituelle de colère. En outre, s'il n'est point au-dessus des influences extérieures, s'il est susceptible de crainte, ce même homme, quand il faudra passer à travers les traits ou la flamme pour défendre la patrie, les lois et la liberté, ne marchera que lentement et avec répugnance. Or, l'âme du sage n'est pas sujette à de pareilles discordances. Il faut encore prendre garde de confondre deux faits qui ont besoin d'être prouvés séparément. On conclut de la nature même de la chose, qu'il n'y a de bien que ce qui est honnête, et, ensuite, que la vertu suffit pour rendre la vie heureuse. S'il n'y a de bien que ce qui est honnête, tout le monde conviendra que la vertu suffit pour vivre heureusement ; et, d'un autre côté, si la vertu seule donne le bonheur, on ne disconviendra pas qu'il n'y ait de bien que ce qui est honnête. Xénocrate et Speusippe pensent que la vertu seule suffit pour rendre heureux; mais ils ne demeurent point d'accord qu'il n'y ait de bien que l'honnête. Epicure aussi est d'avis qu'on est heureux avec la vertu : mais il ajoute que « la vertu seule ne suffit point pour le bonheur, parce que le bonheur est produit par le plaisir, lequel, s'il découle de la vertu, n'est pourtant pas la vertu même. » - Distinction puérile! car lui-même convient « que la vertu ne se trouve jamais sans le plaisir. » Or, si la vertu est toujours unie au plaisir, si elle en est inséparable, il est évident que seule elle suffit, car elle apporte avec elle la volupté, sans laquelle elle n'est jamais, alors même qu'elle est toute seule. Or c'est une absurdité de dire qu'on sera heureux avec la seule vertu, mais non parfaitement heureux. Je ne vois pas en effet comment cela serait possible. La vie heureuse renferme un bien parfait, et que rien ne peut surpasser. Cela posé, elle est parfaitement heureuse. S'il est vrai qu'il n'y a rien de plus grand et de meilleur que la vie des dieux, la vie heureuse étant toute divine, il s'ensuit qu'elle est an point le plus éminent où elle puisse monter. D'ailleurs, si la vie heureuse n'a besoin de rien, toute vie heureuse est parfaite, et par cela même parfaitement heureuse. Doutez-vous que la vie heureuse ne soit le souverain bien? Si donc elle renferme le souverain bien, elle est souverainement heureuse. Le souverain bien ne souffrant pas d'accroissement, (car du moment qu'il est souverain, que peut-il y avoir au-dessus?), il en est de même de la vie heureuse qui n'est possible qu'avec le souverain bien. Si vous supposez un homme plus heureux que l'homme heureux, à plus forte raison admettrez-vous à l'infini des subdivisions du souverain bien, quoique l'on entende par souverain bien celui qui n'a pas de degrés au-dessus de lui. Si un homme heureux l'est moins qu'un autre, il s'ensuit qu'il doit désirer la vie de cet autre de préférence à la sienne. Or, il n'est point de sort que l'homme heureux préfère au sien. Il est également incroyable qu'il y ait une situation que l'homme heureux puisse préférer à la sienne, et qu'il ne préfère pas cette situation meilleure que la sienne. Car plus il sera sage, plus assurément il désirera une condition meilleure et fera d'efforts pour y parvenir. Le moyen d'ailleurs d'être heureux, quand on peut, je dis plus, quand on doit désirer de l'être davantage? Je vais vous dire d'où provient cette erreur. On ignore que le bonheur est un. C'est sa qualité, et non sa grandeur, qui constitue son excellence. Ainsi, qu'il soit long ou court, étendu ou resserré, divisé en plusieurs lieux et plusieurs parties, ou réuni en un tout compacte, c'est toujours la même chose. L'apprécier par la quantité, les dimensions et les parties, c'est lui ôter ce qu'il a de plus exquis. Or, en quoi consiste l'excellence de la vie heureuse? Dans sa plénitude. La fin du boire et du manger, c'est le rassasiement, il me semble. L'un mange plus, l'autre moins; qu'importe? ils sont rassasiés tous deux. Celui-ci boit plus, celui-là moins; qu'importe, puisqu'ils n'ont plus soif ni l'un ni l'autre? Tel a vécu plus d'années, tel autre moins; il n'importe, si l'un a été aussi heureux dans sa longue que l'autre dans sa courte existence. Celui que vous appelez moins heureux ne l'est pas du tout; car le mot heureux ne comporte pas de diminutif. L'homme courageux est sans crainte; l'homme sans crainte est sans chagrin; l'homme sans chagrin est heureux. Tel est l'argument de nos stoïciens. On s'efforce de le combattre en disant: Que nous considérons comme accordé un fait faux et controversable, à savoir : que l'homme courageux est sans crainte. - Quoi! dit-on, l'homme courageux ne craindra pas les maux prêts à fondre sur lui? Ce serait le fait d'un fou, d'un aliéné, et non d'un homme courageux. Sans doute il sera modéré dans la crainte : mais il n'en sera pas complétement exempt. - Ceux qui parlent ainsi, retombent toujours dans le même abus, et prennent pour vertus les vices, quand ils sont petits ou moindres que d'autres. En effet, craindre moins et plus rarement, ce n'est pas être sans défaut, c'est en souffrir moins.- Mais il n'y a qu'un insensé qui ne redoute pas les maux prêts à fondre sur lui? - Vous avez raison, si ce sont des maux; mais s'il est persuadé que ce n'en sont pas, et s'il ne voit de mal que dans la honte, il devra envisager les périls de sang-froid et mépriser ce qui fait peur aux autres; ou bien, si c'est le propre d'un insensé de ne pas craindre les maux, on les craindra d'autant plus qu'on sera plus sage. - Ainsi donc, selon vous, l'homme courageux s'exposera aux périls? - Nullement! il ne les craindra pas, mais il les évitera. La précaution lui est permise, et non pas la peur. - Quoi ! la mort, le feu, la flamme et les autres armes de la fortune, il ne les craindra pas ? - Non, assurément ! car il sait que ce ne sont pas des maux, quoiqu'ils paraissent tels; ce ne sont, à ses yeux, que de vains épouvantails. Parlez-lui de la captivité, du fouet, des chaines, de la pauvreté, du déchirement des membres soit par la maladie, soit par la violence, et de tout ce que vous voudrez d'horrible, il mettra tout cela au nombre des terreurs paniques qui ne font peur qu'aux esprits faibles et timides. Regardez-vous comme des maux les dangers auxquels il faut quelquefois s'exposer volontairement ? Voulez-vous savoir quel est le vrai mal? - C'est de céder à ce qu'on appelle des maux, de leur sacrifier sa liberté, pour l'amour de laquelle on devrait tout endurer. C'en est fait de la liberté, si nous ne méprisons pas tout ce qui peut nous asservir. On comprendrait mieux les devoirs de l'homme courageux, si l'on savait ce que c'est que le courage : ce n'est pas une aveugle témérité, ce n'est pas l'amour du danger, ce n'est pas un désir des choses que tout le monde craint; c'est un juste discernement de ce qui est mal et de ce qui ne l'est pas. Le courage est très soigneux de sa propre conservation; mais, en même temps, il sait souffrir tout ce qui n'a que l'apparence du mal. - Quoi ! si le fer est levé sur la tête de l'homme courageux; si on lui perce tantôt une partie du corps, tantôt une autre ; s'il voit ses entrailles à découvert; si l'on recommence par intervalles la torture pour la lui faire sentir davantage, et que l'on tire de ses veines mises à sec le sang, à mesure qu'il se reforme, vous oserez dire qu'il n'éprouve ni crainte ni douleur? - Pour la douleur, il en éprouve : car il n'est pas de courage qui ôte à l'homme sa sensibilité physique ; mais il est sans crainte: victorieux, il plane en quelque sorte au-dessus de ses souffrances. Vous demandez quels sont alors ses sentiments ? Ceux d'un ami exhortant son ami malade. Ce qui est mal est nuisible; ce qui est nuisible rend une chose mauvaise; la douleur et la pauvreté ne rendent pas l'homme mauvais; donc ce ne sont pas des maux.- « Votre proposition est fausse, me dites-vous; car pour être nuisible, une chose n'est pas toujours plus mauvaise. La tempête et l'orage sont nuisibles au pilote ; cependant elles ne le rendent pas plus mauvais. » - Quelques stoïciens opposent à ceci: Que le pilote devient plus mauvais au milieu de la tempête et de l'orage, en ce qu'il ne peut pas exécuter ce qu'il s'était proposé, ni suivre sa route ; qu'il n'est pas pour cela plus mauvais pilote, mais qu'il est seulement plus malheureux dans ses efforts. A quoi les péripatéticiens répondent : Donc la pauvreté et la douleur, et tous les autres maux de ce genre, rendront le sage plus mauvais ; car si ces maux ne lui enlèvent pas sa vertu, ils la gênent dans son action. Cette objection serait bonne, si la condition du pilote ne différait essentiellement de celle du sage. En effet, le but de ce dernier, dans la conduite de sa vie, n'est pas d'accomplir tout ce qu'il entreprend, mais de faire bien toute chose; tandis que le but du pilote est de conduire son navire dans le port. Les arts sont des instruments, ils doivent tenir tout ce qu'ils promettent; la sagesse est maitresse et régulatrice suprême. Les arts sont au service de la vie; la sagesse commande. Il y a une autre réponse à faire, ce me semble ; savoir : que ni l'art du pilote, ni l'application de son savoir-faire ne se détériorent durant la tempête. Le pilote ne vous a pas promis une heureuse traversée, mais des services utiles et la science nécesaire pour conduire un vaisseau; science qui se manifeste d'autant plus que des obstacles imprévus la contrarient davantage Celui qui a pu dire : « Neptune, jamais tu n'engloutiras mon vaisseau que tout droit ! » a satisfait aux règles de fart. Car la tempête n'empêche pas la manoeuvre du pilote; elle n'en contrarie que le succès, - Quoi! me dit-on, ce n'est pas nuire au pilote que de l'empêcher de gagner le port, de rendre ses efforts inutiles, de faire reculer son navire, de le retenir, de le démâter? - Ce n'est pas en qualité de pilote, mais de navigateur que tout cela lui fait tort. Loin de nuire à l'habileté du pilote, ces événements la font ressortir; car « tout le monde est pilote, quand la mer est calme, » dit le proverbe. La tempête nuit à la navigation, mais non au pilote en tant que pilote. Il y a deux caractères dans le pilote : l'un qui lui est commun avec tous ceux qui sont sur le vaisseau où il figure lui-même comme passager ; l'autre qui lui est particulier, c'est-à-dire celui de pilote. La tempête lui fait tort en tant que passager mais non en tant que pilote. Ajoutez que l'art du pilote est un bien qui appartient à autrui : il est aux passagers, comme l'art du médecin à ceux qu'il traite. La sagesse, au contraire, est un bien particulier au sage, en même temps que commun à ceux avec qui il vit. Aussi que la tempête nuise au pilote en le gênant dans les fonctions auxquelles il est obligé à l'égard des autres, soit; mais la pauvreté, la douleur, ni aucun autre des orages de la vie ne porteront préjudice au sage. Ces maux pourront entraver ses œuvres, mais seulement en ce qui concerne autrui; car, pour lui, il est toujours en action; jamais il n'est plus grand que quand il a la fortune contre lui. C'est alors surtout qu'il accomplit le propre office de la sagesse qui, ainsi que nous l'avons dit, profite aux autres comme à lui-même. D'ailleurs, il n'est pas hors d'état d'être utile aux autres, lors même qu'il est nécessiteux. La pauvreté l'empêche d'enseigner comment il faut gouverner l'Etat; mais il enseigne comment. on doit gouverner sa pauvreté ; sa tâche s'applique à toutes les circonstances de la vie. Ainsi donc, il n'y a point de fortune, point d'événement qui empêchent l'action du sage ; car il tire parti, pour agir, des choses mêmes qui l'ont empêché d'agir autrement. Habile à supporter l'une et l'autre fortune, il gouverne la bonne, et domine la mauvaise. Il s'est étudié à faire preuve de vertu dans l'adversité comme dans la prospérité; à n'avoir en vue que la vertu, et non le sujet sur lequel elle s'exerce. Aussi n'est-il arrêté ni par la pauvreté, ni par la douleur, ni par rien de ce qui détourne et pousse à leur perte les ignorants. Vous le croyez accablé par le malheur? il en profite. Phidias ne savait pas faire seulement des statues d'ivoire; il en faisait aussi d'airain. Si vous lui aviez présenté du marbre ou toute autre matière plus commune, il en eut tiré le meilleur parti possible. De même le sage déploiera sa vertu, dans les richesses ou dans la pauvreté, dans son pays ou en exil, général ou soldat, sain ou malade. Quelque sort qui lui tombe en partage, il en fera quelque chose de mémorable. Certaines gens domptent les bêtes féroces, et parviennent à façonner au joug les animaux les plus cruels et les plus terribles : non contents de leur avoir fait perdre leur férocité, ils les apprivoisent au point de les faire loger avec eux. Le lion reçoit dans sa gueule le bras de son maitre; le tigre se laisse baiser par son gardien; le plus petit Ethiopien fait mettre à genoux et marcher sur la corde un éléphant. De même le sage est habile à dompter les maux. La douleur, la pauvreté, l'ignominie, la prison, l'exil, partout ailleurs sujets d'épouvante, s'adoucissent auprès de lui. lettre suivante : la maison de campagne de scipion sur la plantation des oliviers. |
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