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Sénèque : approche rapide
Lettre 1 à Lucilius, version exclusive Ternoise 2017
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Contre la mollesse et contre les subtilités des dialecticiens



Sénèque
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[3,82] LXXXII. L'AUTEUR S'ELÈVE A LA FOIS CONTRE LA MOLLESSE ET CONTRE
LES SUBTILITES DES DIALECTICIENS.

Je ne suis plus inquiet de vous. - Mais quel dieu s'est fait
mon garant? me demandez-vous. - Celui qui ne trompe jamais :
un esprit ami de la droiture et de la vertu. La meilleure
partie de vous-même est en sûreté. La fortune peut vous faire
tort; mais l'important, c'est que vous ne sauriez plus vous en
faire. Continuez comme vous avez commencé; maintenez-vous
dans vos habitudes de vie paisible, mais sans mollesse. J'aime
mieux être mal que d'être mollement. Prenez le mot mal au
sens que le peuple a coutume de lui donner; il veut dire durement,
incommodément, péniblement. Pour louer le genre
d'existence de certaines gens à qui l'on porte envie, on dit
d'ordinaire : Il vit mollement, pour dire : Il ne vaut rien. L'âme
s'amollit insensiblement, et prend le pli de l'oisiveté et de la
paresse dans laquelle elle s'est endormie. Vraiment, une existence
rude n'est-elle pas plus avantageuse à l'homme? Outre
que les délicats craignent la mort dont leur vie est devenue l'image.
Comme s'il y avait une grande différence entre l'inaction
et le tombeau! - Mais, direz-vous, ne vaut-il pas mieux languir
ainsi, que de se laisser emporter dans le tourbillon des affaires?
- L'engourdissement et la contention offrent un égal danger.
Qu'un cadavre soit embaumé ou trainé aux Gémonies, c'est
toujours un cadavre. Le repos sans les lettres est une espèce
de mort qui met un homme tout vivant au tombeau. A quoi
sert d'ailleurs la retraite? Les causes de nos inquiétudes ne
nous poursuivent-elles pas au delà des mers? Est-il un lieu
dérobé où ne pénètre pas la crainte de la mort? Est-il un refuge
assez fortifié, placé assez haut, pour que la douleur n'y vienne
pas jeter l'épouvante? Où que vous vous cachiez, les misères
humaines vous menaceront. Au dehors, nous sommes obsédés
par des ennemis qui cherchent à nous surprendre ou à nous
tourmenter; au dedans, par les passions qui fermentent au milieu
même de la solitude.

Il faut donc nous faire un rempart de la philosophie; c'est un
mur impénétrable, que la fortune, avec toutes ses machines, ne
peut emporter. Elle s'est placée dans un lieu imprenable,
l'âme qui a renoncé aux objets extérieurs et qui s'est fait une
citadelle en elle-même : toute espèce de trait est sans force
contre elle. La fortune n'a pas les bras aussi longs qu'on le
pense; elle ne saisit que ceux qui s'attachent à elle. Eloignons-nous
d'elle autant que nous le pourrons; mais on n'y réussit
que par la connaissance de soi-même et de la nature. Il faut
savoir où l'on ira, et d'oit l'on vient; en quoi consistent le bien
et le mal; ce qu'on doit fuir et ce qu'on doit rechercher; quel
est le moyen de distinguer ce qu'on doit éviter de ce qu'on
doit désirer; comment il faut adoucir la furie des passions, et
réprimer les cruels tourments de la crainte. Il est des gens
qui se figurent qu'ils viendront à bout de tout cela sans le secours
de la philosophie; mais le moindre malheur vient-il
troubler leur tranquillité, il leur arrache l'aveu tardif de leur
faiblesse : leurs grands mots s'évanouissent, quand le bourreau
leur demande leur main, quand la mort se présente à eux
face à face. On pourrait dire à un de ces fanfarons : Tu bravais
bien à ton aise les maux absents. La voilà, cette douleur
que tu disais si facile à supporter ! La voilà, cette mort dont
tu parlais avec tant de mépris! Le fouet résonne, le glaive a brillé :
« C'est maintenant, Enée, qu'il faut du courage;
c'est maintenant qu'il faut un cœur ferme!
»

Cette fermeté, elle s'acquiert à force de méditation, en exerçant
son âme bien plus que sa langue; elle s'acquiert en se
préparant à la mort. Ne croyez pas que ces vaines futilités, par
lesquelles on prouve que la mort n'est point un mal, vous
puissent rendre plus résolu. Qu'il me soit permis à ce sujet,
mon excellent Lucilius, de rire des inepties de la Grèce dont
je ne me suis pas encore entièrement détaché, quoique j'en
sente le ridicule. Voici le raisonnement qu'emploie Zénon,
notre oracle : « Il n'est pas de maux glorieux ; la mort est glorieuse ;
donc la mort n'est pas un mal.
» Me voilà bien avancé!
Plus de crainte désormais; après un si beau raisonnement, je
n'hésiterai plus à tendre le cou. Ne me parlerez-vous pas plus
sérieusement? Cherchez-vous à faire rire un pauvre mourant?
Je serais, sur ma foi, bien embarrassé de vous dire s'il y a eu
plus de folie à se flatter d'ôter la crainte de la mort par ce
syllogisme, ou à essayer de le réfuter, comme s'il en valait
la peine. Car Zénon a répondu lui-même à cet argument par
un argument contraire, tiré de ce que nous mettons la mort
au nombre des choses indifférentes, g-adiaphora, comme disent
les Grecs. « Une chose indifférente ne peut être glorieuse,
a-t-il dit; la mort est glorieuse : donc elle n'est pas indifférente.
»
Vous voyez où tend ceci. La mort n'est pas glorieuse,
mais il est glorieux de mourir courageusement; et lorsque
notre philosophe dit : « Une chose indifférente ne peut être
glorieuse,
» j'accorde cette proposition, mais à condition d'ajouter
qu'on ne peut acquérir de la gloire que par des choses
indifférentes. Or, j'appelle indifférentes des choses qui ne sont
ni bonnes ni mauvaises, comme la maladie, la douleur, la
pauvreté, l'exil, la mort. Aucune de ces choses n'est glorieuse,
mais pourtant il n'y a pas de gloire sans elles. En effet, ce n'est
pas la pauvreté qu'on loue, mais celui qu'elle n'abat point,
qu'elle ne fait point plier; on ne loue pas l'exil, mais celui
qui ne s'en est point affligé; on ne loue pas la douleur, mais
celui quelle n'a point vaincu; on n'a jamais loué la mort,
mais celui à qui elle a ravi son àme avant de l'avoir troublée.

Aucune de ces choses n'est honnête ou glorieuse en elle-même;
mais elles le deviennent, si la vertu vient à se mettre
en rapport, en contact avec elles ; elles sont en lieu mitoyen :
il dépend du vice ou de la vertu de les tirer d'un
côté on de l'autre. La mort, si glorieuse pour Caton, devient
pour Brutus honteuse et déshonorante. Je parle de ce Brutus
qui, cherchant à gagner du temps au moment de mourir, se
retira à l'écart sous prétexte d'un sale besoin, et qui, rappelé
pour subir la mort et sommé de tendre le cou, répondit:
Que ne puis-je vivre aussi aisément que je le tendrai !
Quelle folie de vouloir fuir, quand on ne peut rétrograder !
Que ne puis-je, a-t-il dit, vivre aussi aisément que
je le tendrai!!! peu s'en fallut qu'il n'ajoutât : Vivre même
sous Antoine !
Oh ! l'homme vraiment digne d'être livré à la vie!

Vous voyez donc, comme j'ai commencé par vous le dire,
que la mort n'est en soi ni bonne ni mauvaise : Caton en a
tiré un parti honorable, Brutus un parti honteux. Les choses
qui n'ont nulle beauté deviennent belles, si la vertu s'y joint.
Nous disons une chambre claire; cependant elle est obscure
pendant la nuit; c'est que le jour lui donne sa clarté, et la
nuit la lui ôte. De même, ces choses que nous appelons indifférentes
et neutres, telles que la richesse, la force, la beauté,
les honneurs, la puissance; et leurs contraires, c'est-à-dire la
mort, l'exil, la mauvaise santé, les souffrances, et d'autres
disgrâces que nous craignons plus ou moins, toutes ces choses
prennent le nom de bonnes ou de mauvaises, selon qu'elles
ont affaire au vice ou à la vertu. Une masse de fer n'est par
elle-même ni chaude ni froide : qu'on la jette dans la fournaise,
elle s'échauffe; plongée dans l'eau, elle se refroidit. La
mort est honorable, quand elle se trouve en rapport avec ce
qui est honorable, c'est-à-dire la vertu, et une àme détachée
des objets extérieurs.

Il y a pourtant, mon cher Lucilius, de grandes différences,
même entre les objets que nous appelons neutres : ainsi il
n'est pas indifférent au même degré, de mourir et d'avoir des
cheveux coupés également ou non; la mort est de ces choses
qui, sans être des maux réels, ont pourtant l'apparence du
mal. L'amour de soi, l'instinct de conservation et de durée,
l'horreur de la dissolution sont naturels à l'homme, parce que
la mort semble nous ravir une foule de biens, et nous priver
de nos commodités habituelles.

Une autre raison qui nous donne de l'éloignement pour la
mort, c'est que nous connaissons le monde où nous sommes,
tandis que nous ignorons celui où nous devons passer, et que
nous avons peur de tout ce qui est inconnu. Ajoutez l'effroi
des ténèbres dans lesquelles on suppose que la mort doit nous
plonger. Ainsi, quelque indifférente qu'elle soit, la mort n'est
point du nombre des choses dont on puisse ne pas se soucier;
il faut que l'âme se soit endurcie par un long exercice, pour
en soutenir la vue et les approches. On devrait mépriser davantage
la mort; nous nous en rapportons trop à ce qu'on en
a dit, et trop de beaux esprits ont pris à tâche d'en augmenter
l'horreur, en faisant d'affreuses peintures de ces prisons souterraines,
de ces régions couvertes d'une éternelle nuit, où le portier de l'enfer,
« Couché dans son antre sur un amas d'os à demi rongés, effraie les ombres
éperdues par ses aboiements éternels.
»

Mais quand vous en serez venu à prouver que toutes ces descriptions
sont autant de fables, et que les morts n'ont réellement
plus rien à craindre, une autre crainte surgira : on a
autant de peur de n'être nulle part, que d'être dans les enfers.
Avec toutes ces préventions qu'a enracinées en nous une
longue croyance, n'est-ce pas un acte des plus glorieux, un
des plus grands efforts de l'âme humaine, que de souffrir la
mort avec courage? L'homme ne pourra jamais s'élever à la
vertu, tant qu'il regardera la mort comme un mal; il s'y élèvera,
quand il la considérera comme indifférente. Notre nature
ne se porte pas de grand coeur vers ce qui lui paraît un mal;
elle ne s'en approche que lentement et à regret : or, une
action faite à contre-coeur ne peut être glorieuse, puisque la
vertu n'agit jamais par contrainte. Ajoutez qu'il n'y a point
d'action honnête, si l'âme ne s'y est livrée et adonnée tout entière,
si quelqu'une de ses facultés y a répugné. Celui qui
s'expose à un mal y est déterminé soit par la crainte d'un
plus grand mal ; soit par l'espoir d'un état meilleur, qu'il juge
assez important pour endurer patiemment la souffrance qui
en est la condition; les jugements de cet homme sont alors
peu d'accord : il voit, d'un côté, des motifs qui le poussent à
accomplir son dessein; il en voit, de l'autre, qui le détournent
et l'éloignent d'une démarche incertaine et périlleuse: il reste
donc en suspens, et dès lors plus de gloire possible. La vertu,
en effet, commence et achève d'un même accord ce qu'elle
a une fois résolu; elle n'a pas peur de ce qu'elle fait.
« Loin de céder à ces maux, ne marchez qu'avec plus de fermeté
dans la route que votre sort vous permet de suivre.
»

Vous ne marcherez pas avec fermeté, si vous croyez que
ce soient des maux en effet. Bannissons cette idée de notre
esprit; sans quoi le soupçon arrêtera notre essor, et il faudra
que nous soyons poussés là où nous aurions dû courir.

Les stoïciens regardent généralement comme vrai l'argument
de Zénon, et comme faux et captieux celui qu'on lui
oppose. A Dieu ne plaise que je soumette la question aux règles
de la dialectique, et que je m'engage dans les sinuosités
de cet art insipide! On devrait, une fois pour toutes, proscrire
ce procédé perfide, à l'aide duquel on embrouille son antagoniste,
en l'amenant à des aveux qui lui font répondre tout autre
chose que ce qu'il pense. Il faut procéder avec plus de simplicité
dans la recherche du. vrai, et avec plus d'énergie contre la
crainte. Si je voulais résoudre et éclaircir les difficultés entassées
par nos adversaires, ce serait plutôt pour persuader que
pour en imposer. Comment un général près de marcher au
combat, exhortera-t-il des soldats qui vont mourir pour leurs
femmes et leurs enfants? Je vous mets en présence des Fabius,
faisant d'une guerre nationale une guerre de famille; ou bien
des Spartiates engagés dans les gorges des Thermopyles, sans
espérance de vaincre ni de pouvoir échapper, sans autre perspective
qu'une mort assurée. Comment les exhorterez-vous à s'immoler
pour le salut de leur pays, à défendre leur poste au péril
de leur vie? Leur direz-vous: «Un mal n'est pas glorieux; la
mort est glorieuse ; donc la mort n'est pas un mal.
» Voilà
vraiment un discours bien efficace ! Quel homme, après cela,
hésitera à se précipiter sur les épées ennemies et à mourir sur
la place ? Au contraire, quelle énergie dans les paroles de
Léonidas! «Camarades, dînez comme des gens qui doivent
souper aux enfers!
» Les morceaux ne leur restèrent pas dans
la bouche, ne s'arrêtèrent point au passage, ne leur tombèrent
pas des mains : le dîner et le souper furent acceptés avec un
égal empressement. Et ce général romain, qui envoyait ses
soldats à travers une armée ennemie pour s'emparer d'une
position, comment leur parlait-il? « Il faut aller là, camarades,
mais il n'est pas nécessaire d'en revenir.
» Vous voyez
combien le courage est simple, et quel est son empire.

Mais vos sophismes, à quel homme donneront-ils de l'énergie, de
l'enthousiasme? Ils paralysent l'âme, qui n'a jamais moins
besoin d'être comprimée, d'être mise à l'étroit et à la gêne,
que lorsqu'il s'agit de quelque grand effort. Ce n'est pas à
trois cents guerriers seulement, c'est à tous les mortels qu'il
faut ôter la crainte de la mort. Comment leur apprendrez-vous
qu'elle n'est point un mal? comment déracinerez-vous
des opinions anciennes comme le monde, et dont nous fûmes
imbus dès l'enfance? quel expédient imaginerez-vous? Comment
parlerez-vous à la faiblesse humaine? Que lui direz-vous,
pour qu'elle s'élance avec ardeur au milieu des périls?
Cette unanimité de crainte, cette résistance universelle du
genre humain, par quelle harangue, par quel effort de génie
en triompherez-vous? Je vous vois d'ici assembler des paroles
captieuses, lier de misérables syllogismes. Il faut des
armes puissantes pour frapper des monstres puissants. Ce serpent,
qui désolait l'Afrique, et qui était plus redoutable aux
légions romaines que la guerre même, en vain l'attaqua-t-on
avec des flèches et des frondes; le javelot lui-même ne pouvait
le blesser: dure en raison de la grosseur de son corps, sa
vaste enveloppe repoussait également le fer et toute arme
lancée par un bras humain; il fallut, pour l'écraser, des
rochers entiers. Et contre la mort vous employez de si faibles
armes? Vous attaquez un lion avec une alène? Ce que
vous dites a une pointe subtile, moins subtile toutefois que la
barbe d'un épi. Il est des armes que leur subtilité même rend
inutiles et inefficaces.


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