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[9,80] LXXX. AVANTAGES DE LA PAUVRETE. Je m'appartiens aujourd'hui; mais ce n'est pas moi que j'en dois remercier, c'est plutôt le spectacle de la sphéromachie grâce à lui, je suis délivré de tous les importuns. Personne ne fera irruption chez moi; personne ne viendra troubler mes pensées; cette assurance leur donne plus de hardiesse. Je n'entends pas crier ma porte; je ne vois pas soulever la tapisserie; je pourrai me promener seul; précieux avantage pour un homme qui marche sans guide, et suit la route qu'il s'est tracée lui-même! - Donc vous ne suivez pas les traces des anciens? - Je les suis; mais sous la réserve de pouvoir ajouter quelque chose à leurs opinions, y changer et en abandonner ce que je veux. Je suis leur sectateur, non leur esclave. Mais j'ai été bien téméraire de me promettre du silence et une solitude sans distraction. Voilà que de bruyantes clameurs partent du cirque; elles ne rompent pas le cours de mes idées, mais les détournent de ce côté : je songe combien il y a de gens qui exercent leur corps, et combien peu qui exercent leur esprit; quelle foule se porte à un spectacle mensonger et frivole, et quelle solitude règne autour de la science; quelle faiblesse d'âme il y a chez ces hommes dont nous admirons les bras et les épaules. Mais voici le point qui surtout m'occupe: si l'exercice peut endurcir le corps jusqu'à lui faire endurer les coups de pied et de poing de plusieurs assaillants; s'il lui donne la force de passer tout un jour en plein soleil ; au milieu d'une ardente poussière, inondé de son propre sang, combien n'est-il pas plus facile de fortifier l'âme et de l'amener au point de supporter les coups de la fortune sans se troubler, et de se relever, quoique abattue et foulée aux pieds? Le corps, en effet, a besoin de bien des choses pour se soutenir; tandis que l'âme croit, se nourrit et s'exerce d'elle-même. Au corps, il faut force nourriture, force boisson, force huile, enfin des soins de tous les instants; mais la vertu s'acquiert sans frais et sans appareil. Vous avez en vous tout ce qu'il faut pour devenir homme de bien. Que vous faut-il pour être homme de bien? Vouloir! Et que peut-on désirer de plus avantageux que de se soustraire à cette servitude qui est un fardeau pour tout le monde, et dont les derniers des esclaves, nés dans cette condition grossière et vile, cherchent continuellement à s'affranchir. Ils se dessaisissent, pour la liberté, du pécule qu'ils ont amassé au détriment de leur estomac; et vous, qui vous croyez né pour la liberté, vous ne désirerez pas l'obtenir à tout prix ! Pourquoi regarder votre caisse? Il ne s'agit pas d'une liberté qui se puisse acheter. C'est une chimère que cette liberté qui s'inscrit sur les registres publics: ni ceux qui l'ont achetée, ni ceux qui l'ont vendue, ne la possèdent réellement. C'est à vous de vous procurer ce bien, c'est à vous-même qu'il faut le demander. Affranchissez-vous d'abord de la crainte de la mort; c'est la première de nos servitudes; puis ensuite de la crainte de la pauvreté. Voulez-vous savoir combien il s'en faut que la pauvreté soit un mal? comparez les visages des pauvres et des riches. Le pauvre rit plus souvent et plus franchement ; s'il lui survient quelque souci, il passe comme un nuage. Mais pour ceux à qui l'on donne le nom d'heureux, leur gaieté est un faux-semblant, leur tristesse un mal affreux qui les dévore; mal d'autant plus grave qu'il ne leur est pas permis de paraitre malheureux, et qu'au milieu des chagrins qui leur rongent le coeur, il leur faut jouer le contentement. C'est une comparaison dont j'use fréquemment; mais elle me paraît, plus qu'aucune autre, propre à caractériser ce drame de la vie humaine, où nous sommes chargés si souvent du rôle pour lequel nous sommes le moins faits. Cet acteur qui marche fièrement sur la scène, et dit en se rengorgeant : Me voici maître d'Argos! Pélops m'a laissé ses Etats, m'a laissé toute la partie de l'Isthme que bornent l'Hellespont et la mer Ionienne; n'est qu'un esclave qui reçoit cinq mesures de froment et cinq deniers. Cet autre qui, superbe et tout gonflé du fol orgueil que lui inspire sa puissance, s'écrie: Si tu ne restes en repos, Ménélas, tu périras de cette main! reçoit sa paie chaque jour et couche dans un grenier. Vous pouvez dire la même chose de ces efféminés qui, du haut de leur litière, planent sur nos têtes et sur la foule : leur bonheur n'est qu'un déguisement. Vous n'aurez plus que du mépris pour eux, si vous leur arrachez le masque. Quand vous voulez acheter un cheval, vous le faites dépouiller de son harnais. Vous faites déshabiller les esclaves qui sont en vente, dans la crainte de quelque difformité cachée : et vous appréciez l'homme avec son enveloppe ! Les marchands ont toujours quelque ornement pour dissimuler les défauts qui éloigneraient l'acheteur; aussi tout ajustement nous est-il suspect : qu'une jambe, qu'un bras soient enveloppés, nous les faisons découvrir, et voulons voir à nu tout le corps. Regardez ce roi de Scythie ou de Sarmatie, dont la tète est si bien parée. Si vous voulez le bien juger, si vous voulez le voir tel qu'il est, dépouillez-le de son bandeau royal. Combien de mal là-dessous! Mais que parlé-je des autres? Si vous voulez vous apprécier vous-même, mettez à part votre argent, vos maisons, vos honneurs, et regardez au dedans de vous-même. Quant à présent, c'est d'après l'opinion des autres que vous vous estimez. lettre suivante : devons-nous de la reconnaissance a celui qui aprÈs nous avoir fait du bien nous fait du mal |
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