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[8,73] LXXIII. C'EST A TORT QU'ON ACCUSE LES PHILOSOPHES DE PENSEES SEDITIEUSES. C'est une grande erreur, il me semble, de considérer les vrais philosophes comme des mécontents et des factieux qui méprisent les magistrats, les rois et ceux qui ont part à l'administration de l'Etat. Il n'y a au contraire personne de plus soumis ni de plus reconnaissant, et cela se conçoit : car s'il est des hommes à qui les gouvernants soient utiles, ce sont ceux à qui ils assurent le bien-être du repos. Il est donc tout naturel que ceux à qui la sécurité publique permet de s'occuper de vivre honnêtement, honorent à l'égal d'un père l'auteur d'un pareil bienfait ; et il y a cent fois plus à compter sur eux que sur ces gens inquiets et jetés dans les affaires, qui, s'ils doivent beaucoup aux princes, croient que ceux-ci leur doivent davantage encore; gens d'ailleurs dont on ne petit jamais, quelque étendue qu'on donne à sa libéralité, rassasier la cupidité, qui s'accroît à mesure qu'on les gorge. Penser à recevoir, c'est déjà oublier qu'on a reçu ; et le plus grand tort de la cupidité; c'est d'être ingrate. Ajoutez à cela que, de tous les hommes qui ont des fonctions clans l'Etat, il n'y en a pas un qui ne regarde plutôt ceux qui l'ont dépassé que ceux qu'il a laissés en arrière. Le plaisir qu'ils ressentent d'en voir beaucoup après eux, ne balance pas la peine qu'ils ont de voir quelqu'un avant eux. C'est le vice de toute ambition, de ne pas regarder derrière elle. Du reste l'ambition n'est pas la, seule passion qui soit insatiable; toutes sont ainsi faites, parce que toutes ne finissent que pour recommencer. L'homme intègre et pur, au contraire, qui a renoncé au sénat, au Forum et à toute espèce de fonctions publiques, pour se retrancher dans de plus nobles occupations, ne peut que chérir ceux par les soins desquels il lui est donné de satisfaire ses paisibles goûts; seul, il leur rend un hommage gratuit, et leur a de grandes obligations sans qu'ils s'en doutent. Tout ce qu'il a de respect et d'estime pour les instituteurs dont les soins bienfaisants lui ont frayé la route. de la vertu, il l'étend à ceux sous la tutelle desquels il lui est permis de cultiver la philosophie. - Mais, me dira-t-on, un roi en protége bien d'autres. - J'en conviens; mais de même qu'entre gens qui sont arrivés au port, celui-là croit devoir le plus de reconnaissance à Neptune, qui a transporté le plus d'objets précieux; et qu'un voeu plus libéral est offert et acquitté par le marchand que par le passager; et que, parmi les marchands mêmes, la gratitude a plus d'effusion chez celui qui rapportait des parfums, de la pourpre, et des produits valant leur pesant d'or, que chez celui dont le chargement se composait de marchandises de rebut, et bonnes tout au plus à servir de lest : de mème le bienfait de la paix, quoique commun à tout le monde, est bien plus profondément senti par ceux qui en tirent le meilleur parti. Il y a beaucoup de gens en place pour qui la paix est plus laborieuse que la guerre. Croyez-vous que ces gens apprécient au même degré la paix, eux qui l'emploient dans l'ivresse, dans la débauche ou dans des désordres dont il faudrait rompre le cours, même par la guerre ? Ne supposez pas non plus le sage assez injuste pour se croire affranchi du tribut de reconnaissance que mérite un bien commun à tous. Je dois beaucoup au soleil et à la lune, quoiqu'ils ne se lèvent pas pour moi seul ; je suis particulièrement obligé à l'année, et à Dieu qui en règle le cours, quoique ce ne soit pas en mon honneur qu'elle suit sa marche si régulière. La folle avarice des mortels, en distinguant les possessions et les propriétés, a fait que personne ne regarde comme à soi ce qui est à tout le monde. Le sage, au contraire, ne trouve rien qui lui appartienne plus directement que ce qu'il partage avec le genre humain. Ces biens, en effet, ne seraient pas communs, si chacun n'en avait sa part : c'est une propriété que ce dont on jouit en commun, même dans la plus petite proportion. Ajoutez que les biens importants et réels ne souffrent point ces divisions qui réduisent à peu de chose la part de chacun : quiconque les possède jouit de leur totalité. On ne tire des mains d'un congiaire que la part assignée à chaque tête : un repas, une distribution de viande, comme en général tout ce qui se prend à la main, se subdivise en portions ; mais les biens individuels, tels que la paix et la liberté, appartiennent aussi complétement à tous qu'à chacun en particulier. Le sage ne perd donc pas de vue la cause qui, en lui procurant la jouissance et les résultats de ces biens, l'affranchit de la nécessité de prendre les armes, de faire faction, de garder les murailles et de payer tribut sur tribut; aussi en remercie-t-il tous les jours celui qui gouverne. Ce que la philosophie apprend par-dessus tout, c'est à apprécier un bienfait à sa valeur, et à le payer : le reconnaître, c'est souvent le payer. Il se plaira donc à convenir qu'il doit infiniment à celui dont l'administration et la prévoyance lui assurent un repos fécond, la jouissance libre de son temps, et un calme que ne troublent point les occupations publiques. 0 Mélibée ! c'est un dieu qui nous a fait ce loisir; car ce sera toujours un dieu pour moi. Si l'on se croit obligé à la reconnaissance pour un repos dont les plus grands bienfaits sont. ceux-ci : Si tu vois errer mes génisses; si je puis jouer à mon aise sur mon rustique chalumeau, c'est à lui que je le dois; combien plus devons-nous estimer ce repos, qui est le partage des dieux, et qui fait les dieux ! Ecoutez, mon cher Lucilius, ma voix, qui vous appelle au ciel par le plus court chemin. Sextius avait coutume de dire : que Jupiter n'est pas plus puissant que l'homme de bien. Sans doute, Jupiter a plus de choses à donner aux hommes ; mais, à mérite égal, on n'est pas meilleur pour être plus riche; pas plus qu'entre deux marins qui entendent également bien la navigation, vous ne direz que celui qui a le plus beau vaisseau soit le plus habile. Qu'a Jupiter qui le mette au-dessus de l'hommo de bien ? C'est d'être bon plus longtemps. Le sage ne s'en estime pas moins, parce que ses vertus sont resserrées dans un espace moins étendu. De même qu'entre deux sages, celui qui est mort plus âgé n'est pas plus henreux que celui dont la vertu fut limitée à un plus petit nombre d'années; de même Dieu ne surpasse pas le sage cri félicité, quoiqu'il le sur- passe en âge. Ce n'est pas la durée de la vertu qui en fait la grandeur. Jupiter possède tous les biens, mais pour en abandonner la jouissance aux autres : le seul usage qu'il en fasse, c'est de les faire servir au bonheur de tous. Le sage voit avec tout autant de tranquillité et de dédain que Jupiter les richesses concentrées dans les mains des autres ; il a même cet avantage sur Jupiter, que ce dieu ne peut pas en user ; tandis que lui, sage, ne le veut pas. Suivons donc Sextins qui, en nous montrant la bonne route, nous crie :C'est par là qu'on arrive au ciel : c'est la frugalité, c'est la tempérance, c'est le courage qui y conduisent. Les dieux ne sont pas dédaigneux, non plus que jaloux ; ils admettent ceux qui veulent monter avec eux, et leur tendent volontiers la main. Vous paraissez surpris que l'homme puisse pénétrer chez les dieux ? Mais Dieu lui-même descend chez les hommes, et., bien plus, dans les hommes. Il n'y a point d'âme vertueuse là où Dieu n'est pas. Des semences divines sont répandues dans le corps humain : à l'aide d'une bonne culture, elles se développent et grandissent de manière à rappeler leur origine ; mais, faute de soin, elles meurent comme dans un terrain stérile et marécageux, et ne donnent pour toute récolte que de mauvaises herbes. lettre suivante : le bon ce qui est honnete |
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