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[8,72] LXXII. QU'ON DOIT TOUT ABANDONNER POUR EMBRASSER LA SAGESSE. J'avais appris ce que vous me demandez et y aurais fort bien répondu; mais j'ai oublié la chose : il y a longtemps que je n'ai éprouvé ma mémoire, ce qui fait qu'elle me sert mal. Il m'est arrivé ce qui arrive aux livres moisis, d'avoir les feuillets collés entre eux. Il faut déplier parfois son esprit, et secouer les faits qu'on y a déposés, afin de les trouver prêts quand on en a besoin. Laissons donc de côté, quant à présent, ce dont vous me parlez; cela demande trop de soin et trop d'attention. Au premier endroit où je pourrai me promettre un séjour un peu long, je m'occuperai de cet objet. Il est, en effet, des sujets qu'on traite, même en voiture, tandis que d'autres exigent le repos et la retraite. Cependant il faut faire quelque chose dans ces jours d'occupation, et même en tout temps; car de nouvelles occupations nous arrivent sans cesse : nous les semons; une seule en produit beaucoup d'autres; et, avec cela, nous nous accordons des délais. Lorsque j'aurai achevé cette chose, disons-nous, je m'adonnerai tout entier à la philosophie; quand j'aurai arrangé cette ennuyeuse affaire, je me vouerai à l'étude. Pour philosopher, il ne faut pas attendre que vous soyez de loisir; il faut tout quitter pour cette grande occupation qui. épuiserait notre temps et bien au delà, quand notre vie s'étendrait depuis l'enfance jusqu'aux limites les plus reculées de l'existence humaine. Qu'on néglige entièrement la philosophie ou qu'on s'en occupe par intervalles, c'est à peu prés la même chose. En effet, elle ne reste jamais à l'endroit où on l'a quittée: comme un ressort tendu qui revient sur lui-même, à la moindre interruption, elle retourne au point d'où elle est partie. Il faut se mettre en garde contre les occupations, et les éloigner de nous, plutôt que de les accroître et de les étendre. Point de temps qui ne soit propre à une étude si salutaire; mais la plupart n'étudient pas les choses qu'il est bon d'étudier. Il surviendra des empêchements; non pas pour celui que le contentement et l'allégresse ne quittent point: les hommes dont la sagesse est imparfaite n'ont que des plaisirs entrecoupés; mais la joie du sage forme un tissu que nulle cause et nul accident de fortune ne peuvent rompre; la tranquillité l'accompagne toujours et partout. C'est qu'il est indépendant des influences extérieures, et n'attend de faveur ni de la fortune ni des hommes. Toute sa félicité est intérieure; elle sortirait de son âme, si elle y entrait; elle y prend naissance. Parfois il survient du dehors des événements qui lui rappellent qu'il est mortel; mais ce sont des riens qui ne font qu'effleurer sa peau. En vain l'adversité souffle-t-elle contre lui, sa félicité parfaite est inébranlable. Ainsi, je le répète, quelques désagréments peuvent lui arriver du dehors; mais ils sont pour lui ce que sont pour un corps robuste des éruptions passagères et de petites écorchures; tout cela ne passe pas l'épiderme. Il y a entre l'homme d'une sagesse consommée, et celui dont la sagesse commence, la même différence qu'entre l'homme bien portant et celui qui relève d'une maladie grave et longue, et à qui un mieux léger tient lieu de santé. Si ce dernier ne s'observe, il souffre et retombe dans le même état ; mais le sage n'a point à craindre les rechutes, pas plus que les chutes. En effet, la santé du corps n'est que temporaire; le médecin, lors même qu'il l'a rendue, ne peut la garantir, et souvent il est rappelé auprès du malade qui avait eu recours à lui. L'âme du sage, au contraire, est entièrement guérie. Voici les signes auxquels on reconnaît la guérison : contentement de soi-même; confiance dans ses forces; conviction complète que tous les voeux des mortels, que tous les bienfaits qu'on prodigue ou qu'on reçoit, ne peuvent influer sur le bonheur de la vie. Car du moment que ce qui est susceptible d'accroissement est imparfait, et que ce qui est susceptible de décroissement est périssable, pour jouir d'un bonheur perpétuel, il faut le puiser en soi-même. Tous les objets qui excitent les appétits du vulgaire sont sujets au flux et au reflux: la fortune ne nous donne rien en propre; cependant les faveurs du sort peuvent causer du plaisir, quand la raison en règle l'usage et s'y mêle. C'est la raison qui donne du prix aux objets extérieurs; ils perdent tout leur charme quand on en use immodérément. Attale se servait ordinairement de cette comparaison :«Avez-vous vu quelquefois un chien happer à la volée des morceaux de pain ou de viande que lui jette son maître ? tout ce qui tombe sous sa dent, il l'avale d'une seule fois, et il tend toujours la gueule pour recevoir un autre morceau. La même chose nous arrive quand la fortune nous a jeté quelque chose que nous attendions : nous le prenons sans le moindre plaisir, avides et occupés que nous sommes de lui ravir une autre faveur. » Il n'en est pas ainsi du sage ; il est pour jamais rassasié: quoi qu'il lui tombe en partage, il le reçoit avec calme et le met en réserve; il jouit d'un contentement sans borne et sans fin, qui est bien à lui. On voit des gens qui ont la volonté de bien faire, et qui sont dans la bonne voie, mais à qui il manque beaucoup de choses pour la perfection; ils s'élèvent et s'abaissent alternativement, tantôt vers le ciel, tantôt vers la terre. Quant aux gens affairés et aux ignorants, leur vie est une chute continuelle ; il semble qu'ils tombent dans le vide infini d'Epicure. Il y a encore une troisième classe : ce sont ceux qui côtoient la sagesse ; ils ne l'ont pas encore atteinte ; mais ils l'ont devant les yeux et sous la main ; ils ne sont point ballottés par les flots, ils ne dérivent même pas; mais, déjà dans le port, ils ne sont pas encore à terre. Puis donc qu'une si grande distance sépare le premier degré du dernier; puisque le milieu, à côté de ses avantages, offre un grand danger, celui de retomber dans le mal, nous devons éviter de nous livrer aux affaires. Il faut les bannir de chez nous; si elles entrent une fois, ce sera pour ne céder la place qu'à d'autres. Opposons-nous à leurs commencements ; il est plus aisé de les empêcher de commencer que de les terminer. lettre suivante : a tort qu'on accuse les philosophes de pensees seditieuses |
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