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[8,0] LIVRE HUIT. [8,70] LXX. DU SUICIDE. Après un long intervalle, j'ai revu votre cher Pompéi : ce séjour m'a ramené en présence de ma jeunesse. Tout ce que que j'y avais fait autrefois, il me semblait que je pouvais le recommencer, ou que je l'avais fait la veille. Nous laissons la vie derrière nous, mon cher Lucilius; et, de même que sur mer, comme l'a dit Virgile, « Les terres et les villes reculent; » ainsi, au milieu de cette fuite rapide du temps, nous avons perdu de vue l'enfance, ensuite l'adolescence, puis cette époque intermédiaire où, vieux et jeunes à la fois, nous participons de deux âges, puis même les meilleures années de la vieillesse: enfin nous commençons à apercevoir le terme commun de l'existence humaine. Nous le regardons comme un écueil, insensés que nous sommes! c'est au contraire un port souvent désirable, et devant lequel on ne doit jamais reculer. Si l'on y est transporté dès les premières années, il ne faut pas plus s'en plaindre que d'avoir terminé promptement une navigation. Vous le savez, il est des voyageurs qu'un vent mou contrarie, retient, et fatigue de l'ennui d'un long calme, tandis que d'autres sont promptement emportés à leur destination par le souffle d'un vent impétueux. Ainsi de nous, croyez-moi : la vie a conduit rapidement les uns au but où, si tard que ce fût, ils devaient toujours arriver, tandis qu'elle a miné et consumé lentement les autres. D'ailleurs, vous le savez, on n'est pas forcé de la garder: car l'important n'est pas de vivre, mais de bien vivre. Aussi le sage vit-il ce qu'il doit, et non ce qu'il peut vivre. Il examinera où, avec qui, comment et pourquoi il doit vivre; ce qui l'occupe, c'est quelle sera sa vie, non combien elle durera. Si des circonstances se présentent, qui l'affligent et troublent sa tranquillité, il quitte la place; toutefois il n'attend pas pour cela jusqu'à la dernière extrémité; mais, le jour même où il commence à se défier de la fortune, il examine soigneusement si ce jour-là ne doit pas être pour lui le dernier. Qu'il se donne la mort, ou qu'il la reçoive; qu'il finisse plus tôt, ou qu'il finisse plus tard, c'est pour lui tout un : il n'y a rien là dedans qui soit fait pour l'épouvanter. Qu'est-ce que la perte de ce qui nous échappe goutte à goutte ? Mourir plus tôt ou plus tard est chose indifférente; l'important, c'est de mourir bien ou mal. Or, bien mourir, c'est se soustraire au danger de vivre mal. Aussi regardé-je comme une lâcheté indigne le mot de ce Rhodien, qui, ayant été jeté par un tyran dans une fosse où on le nourrissait comme une bête farouche, répondit à quelqu'un qui lui conseillait de se laisser mourir de faim: « L'homme qui vit est en droit de tout espérer. » Mais quand cela serait vrai, faut-il donc acheter la vie à tout prix? Quelque grands, quelque assurés que soient certains avantages, jamais je ne me soumettrai à un aveu dégradant de ma faiblesse pour les obtenir. Qui! moi? je préférerais cette pensée : Que la fortune peut tout pour celui qui vit, à celle-ci: Que la fortune ne peut rien contre celui qui sait mourir? Quelquefois cependant, le sage, alors même que sa mort sera imminente, et qu'il aura connaissance du supplice qui l'attend, ne voudra pas faire de son bras l'instrument de sa peine. C'est une folie de se faire mourir de crainte de mourir. Le bourreau vient attendez ! Pourquoi le prévenir? pourquoi vous charger d'une œuvre de cruauté qui appartient à un autre? Le bourreau vous fait-il envie, ou bien voulez-vous épargner sa peine ? Socrate pouvait se laisser mourir de faim, au lieu de périr par le poison; cependant il passa trente jours en prison dans l'attente de la mort. Et qu'on ne pense pas qu'il comptât sur les événements, ni qu'un si long délai lui eût fait concevoir de grandes espérances. Ce qu'il voulait, c'était se conformer aux lois et faire jouir ses amis de ses derniers moments. Quelle folie n'eût-ce pas été de mépriser la mort, et de craindre le poison ! Scribonia, femme respectable, était la tante de Drusus Libon, jeune homme aussi sot qu'il était noble, et dont les prétentions étaient tellement ambitieuses, que, de son temps, comme à toute autre époque, personne n'eût pu raisonnablement en avoir de semblables. Comme il était revenu du sénat en litière, malade et presque sans suite (car ses amis, qui ne voyaient déjà plus en lui un coupable, mais un mort, l'avaient tous abandonné lâchement), il délibéra s'il se donnerait la mort, ou s'il l'attendrait. Dans ce moment, Scribonia lui demanda quel plaisir il trouvait à faire la besogne d'un autre. Cette observation ne le persuada pas, il se tua ; et ce ne fut pas sans raison : car celui qui doit être mis à mort dans trois ou quatre jours, à la volonté de son ennemi, s'il vit jusque-là, travaille évidemment pour autrui. Il est donc impossible de décider d'une manière absolue s'il faut prévenir ou attendre la mort que vous impose une violence étrangère : car il y a beaucoup à dire pour et contre. Si de ces deux morts l'une est accompagnée de tourments, et l'autre simple et douce, pourquoi ne pas donner la préférence à la dernière ? Par la même raison que je choisis le navire sur lequel je veux voyager, la maison que je veux habiter, je choisirai un genre de mort, quand je voudrai quitter la vie. D'ailleurs, si la vie la plus longue n'est pas toujours la meilleure, la mort la plus longue est toujours la plus fâcheuse. C'est surtout quand il s'agit de la mort, que nous devons suivre notre fantaisie. Que la vie s'en aille par où elle voudra : peu importe qu'elle périsse par le fer, la corde ou quelque poison répandu dans les veines, pourvu qu'elle parte et brise les liens de la servitude. On doit compte de sa vie aux autres, de sa mort à soi seul : la meilleure est celle qui nous plait davantage. C'est folie que de s'arrêter à ces considérations: On dira que j'ai montré peu de courage, que j'ai poussé la peur trop loin, qu'un autre genre de mort eût été plus noble. - Songez que vous avez à prendre une résolution où le bruit et l'opinion des hommes n'aient point de part. Ne pensez qu'à une chose, à vous dérober au plus tôt à l'influence de la fortune; sans quoi il y aura des gens qui désapprouveront votre action même. Vous en trouverez d'autres faisant profession de sagesse, qui vous diront qu'il n'est pas permis d'attenter à sa vie, que c'est un crime de se détruire, qu'il faut attendre le terme que la nature nous a prescrit. Ceux qui parlent ainsi ne voient pas qu'ils ferment la porte à la liberté. C'est le chef-d'oeuvre de la loi éternelle, d'avoir ménagé plusieurs issues à la vie, tandis qu'elle n'a qu'une entrée. Quoi ! j'attendrais la cruauté de la maladie ou des hommes, lorsque je puis échapper à la souffrance, et me soustraire aux coups de l'adversité ! La meilleure raison pour ne pas se plaindre de la vie, c'est qu'elle ne retient personne. Les choses humaines sont parfaitement disposées : personne n'est malheureux que par sa faute. La vie vous plait-elle ? vivez ! vous déplaît-elle ? permis à vous de retourner au lieu d'où vous êtes venu. Souvent, pour vous délivrer d'un mal de tête, vous vous êtes fait tirer du sang. Votre corps a-t-il besoin d'être affaibli? on vous ouvre la veine; il n'est pas nécessaire de vous faire une large plaie dans la poitrine ; une lancette vous fraiera la voie qui mène à cette grande liberté, et votre repos ne vous coûtera qu'une piqûre. D'où viennent donc nos délais et notre lâcheté? C'est qu'on ne songe pas qu'un jour il faudra déloger d'ici. Nous ressemblons aux anciens locataires que l'habitude et un faible involontaire retiennent dans leurs logements, si incommodes qu'ils soient d'ailleurs. Voulez-vous n'être plus esclave de votre corps? figurez-vous que vous n'y êtes logé qu'en passant; et ne perdez pas de vue que cette habitation peut vous manquer d'un moment à l'autre. Alors vous serez fort contre la nécessité de la quitter. Mais le moyen de se familiariser avec l'idée de sa fin, quand on a des désirs sans fin! Aucun sujet n'a autant besoin d'être médité : car tout autre exercice de la pensée est peut-être superflu. Mon esprit s'est-il affermi contre la pauvreté ? mes richesses me restent. Nous sommes-nous armés contre la douleur ? une santé robuste et inaltérable s'oppose à ce que nous fassions jamais en ce genre l'épreuve de notre courage. Nous sommes-nous imposé la loi de supporter bravement la perte de nos amis ? la fortune conservera tous ceux que nous aimons. Mais le moment viendra toujours d'essayer nos forces contre la mort. Ne croyez pas d'ailleurs que les grands hommes seuls aient eu le courage de briser les liens qui les retenaient ici-bas; qu'il n'appartient qu'au seul Caton de s'arracher avec les mains la vie que le fer n'avait pu lui ôter. On a vu des hommes de la condition la plus vile faire un effort généreux pour s'élancer dans le séjour du repos : faute de pouvoir mourir à leur guise, de pouvoir choisir librement les instruments de leur destruction, ils saisirent le premier objet qui s'offrit ; et telle chose qui, de sa nature, était inoffensive, devint une arme dans leurs mains courageuses. Tout récemment, dans un spectacle de bêtes, un Germain, qui devait figurer au combat du matin, se retira sous prétexte de satisfaire un besoin naturel; partout ailleurs un gardien l'eût accompagné. Là, prenant le bâton terminé par une éponge qui servait à se nettoyer, il se l'enfonça tout entier dans le gosier, et s'étouffa ainsi lui-même. - C'était outrager la mort ! - J'en conviens. - C'était finir d'une manière peu propre et peu décente ! - C'est bien le moment de penser aux convenances, quand on meurt! Admirable homme ! qu'il méritait bien qu'on lui donnât le choix de son trépas ! Comme il se fût servi courageusement d'une épée ! Avec quel coeur il sc fût élancé dans les profondeurs de la mer, ou précipité d'une roche escarpée ! Réduit à ses propres moyens, il fit si bien, qu'il ne dut qu'à lui-même sa mort et l'instrument de sa mort : il apprit à ses semblables que, pour mourir, il ne s'agit que de le vouloir. Que l'on pense ce qu'on voudra de l'action de cet homme énergique, toujours est-il que la mort la plus sale est préférable à la servitude la plus élégante. Puisque. j'ai commencé à citer des exemples vulgaires, je continuerai : on montrera plus de coeur quand on verra la mort méprisée par les gens qu'on méprise. Les Caton, les Scipion et tous les grands hommes, objets d'une admiration traditionnelle, nous les considérons comme au-dessus de l'imitation. Eh bien ! je prouverai que les combats de bêtes offrent autant d'exemples de courage que les guerres civiles et leurs héros. Dernièrement encore, comme on conduisait un malheureux aux jeux du matin, dans un chariot entouré de gardes, il feignit de céder au sommeil, et laissa tomber sa tête au point de l'engager dans les rayons de la roue; puis il se tint ferme sur son siége, jusqu'à ce que la révolution de cette roue lui eût brisé le cou. Ainsi le chariot même qui le conduisait au supplice servit à l'y soustraire. II n'y a point d'obstacle pour qui veut s'échapper et sortir de la vie. La nature ne nous tient point emprisonnés ici-bas: celui à qui sa position le permet peut chercher une issue commode ; celui qui a sous la main plusieurs moyens de s'affranchir peut faire son choix et s'arrêter à celui qui lui paraît le plus favorable à sa délivrance; mais quand ces facilités manquent, la première occasion est la meilleure à saisir, quelque étrange et quelque nouvelle qu'elle paraisse d'ailleurs. On saura toujours se donner la mort, quand on en aura le courage. Voyez ce que peut l'aiguillon du désespoir sur les derniers des esclaves ! comme ils s'animent et savent tromper les gardes les plus attentifs ! Celui-là est magnanime, qui non-seulement se décide à mourir, mais qui en sait trouver le moyen. Je vous ai promis plusieurs exemples du même ordre. Lors de la seconde naumachie, un Barbare se plongea dans la gorge la lance qu'il avait reçue pour combattre. « Pourquoi, disait-il, ne pas me soustraire pour jamais à la souffrance et à l'outrage ? pourquoi attendre la mort, quand j'ai une arme? » Ce spectacle fut d'autant plus beau, qu'il est plus honorable d'apprendre aux hommes à mourir qu'à tuer. Quoi donc ? ce courage que possèdent des âmes avilies des criminels, on ne le trouvera pas chez des hommes qu'une longue méditation et la raison, cette souveraine de toutes choses, ont fortifiés contre les événements? Car la raison nous apprend que les routes du trépas, si elles sont diverses, mènent toutes au même terme ; que peu importe le point de départ, quand on est toujours sûr d'arriver. Elle nous enseigne à mourir sans douleur, si la chose est en notre pouvoir; et, dans le cas contraire, à faire pour le mieux, et à nous armer, pour nous détruire, de tout ce qui se présentera. Il est honteux de vivre de ce que l'on dérobe; mais dérober pour mourir est une action des plus belles. lettre suivante : le bien ce qui est honnête |
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