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[7,68] LXVIII. DE LA RETRAITE ET DE SES AVANTAGES. J'approuve votre résolution: cachez-vous dans la retraite, mais, en même temps, cachez votre retraite. Quand vous n'y seriez pas autorisé par les préceptes des stoïciens, vous le seriez par leurs exemples: mais leurs préceptes à cet égard ne sont pas douteux; vous pourrez vous en assurer quand vous voudrez. Nous ne permettons pas qu'on s'occupe uniquement de la république, ni toujours, ni sans cesse : de plus, comme nous avons donné au sage une république digne de lui, je veux dire l'univers, la retraite même ne l'isole point de la république. Je vais plus loin: ce coin du monde qu'il quitte, il ne le quitte peut-être que pour passer sur un théâtre plus vaste et plus étendu; et, du haut des cieux où il s'est élevé, il voit combien est bas placé le siége ou le tribunal qui le retenait. Je vous le dis entre nous,le sage n'estjamais plus dans l'action, que lorsqu'il a sous les yeux les choses divines et humaines. Je reviens au conseil que j'avais commencé à vous donner, de laisser ignorer votre retraite. N'allez pas faire retentir les mots de philosophie et de repos; colorez autrement votre résolution; attribuez-la plutôt à la mauvaise santé, à la faiblesse, à l'indolence : se glorifier du repos, c'est la vanité du paresseux. Il est des animaux qui, pour n'être point découverts, effacent et brouillent leurs traces autour de leur tanière: faites de même; autrement il ne manquera pas de gens qui se mettront à votre poursuite. On dédaigne généralement les endroits découverts, et l'on scrute curieusement les endroits cachés et retirés. Les serrures tentent les voleurs :voient-ils une maison ouverte, ils en font fi et passent outre. Telles sont les allures du peuple et des ignorants: il suffit qu'on leur cache un lieu pour qu'ils y veuillent pénétrer. Le meilleur parti est donc de ne point faire parade de sa retraite : or, c'est une sorte de jactance que de se trop céler, et de s'éloigner entièrement de la vue des hommes. Celui-ci s'est caché à Tarente; celui-là s'est enfermé à Naples; un autre, pendant plusieurs années, n'a point passé le seuil de sa porte. C'est appeler la foule que de faire parler de sa retraite. Une fois dans votre solitude, vous devez faire en sorte que le monde ne s'entretienne pas de vous, et que vous vous entreteniez avec vous-même. Que vous direz-vous? ce que les hommes disent volontiers des autres : ayez, en vous-même, mauvaise opinion de vous: ainsi vous prendrez l'habitude de dire la vérité et de l'entendre. Ce sont vos faiblesses surtout qui doivent réclamer votre attention. Chacun connaît les infirmités de son corps: aussi l'un soulage son estomac par les vomitifs; l'autre le soutient en mangeant fréquemment; un autre, au moyen de la diète, dégage et purge son corps. Ceux que tourmente la goutte s'abstiennent soit de vin, soit de bains: insouciants pour le reste, ils ne songent qu'au mal qui les tourmente souvent. De même, il y a dans notre âme des parties malades qui doivent être l'objet d'un traitement spécial. Que fais-je dans la retraite? Je panse ma plaie. Si je vous montrais un pied gonflé, une main livide, une jambe desséchée par la contraction des nerfs, vous me permettriez de rester en place et de soigner mon mal: or, c'est une maladie plus grave encore que celle que je ne puis vous montrer. Mon âme est atteinte d'une tumeur, d'un abcès, d'une vomique. N'allez pas me louer, ni vous écrier: 0 le grand homme! il a tout méprisé, et fui un monde dont il condamnait les passions! Je n'ai condamné que moi. Ne venez point chez moi dans l'espoir d'y rien gagner. Vous vous trompez, si vous pensez y trouver quelque secours: c'est la demeure d'un malade, et non d'un médecin. J'aime mieux que vous disiez en vous retirant: Je me figurais un homme heureux et savant; j'écoutais de toutes mes oreilles: j'ai été bien trompé, je n'ai rien vu, rien entendu qui ait répondu à mon attente, et qui me donne envie d'y retourner. Si vous sortez avec cette opinion et tenez ce langage, votre visite n'aura pas été sans profit. J'aime mieux que ma retraite fasse naître la compassion que l'envie. Quoi! dites-vous, c'est vous, Sénèque, qui me conseillez la retraite? c'est vous qui prêchez les dogmes d'Epicure? - Oui; mais si je vous conseille la retraite, c'est pour que vous vous y livriez à des occupations plus belles et plus grandes que celles que vous quittez. Frapper aux portes superbes des grands, tenir registre des vieillards sans enfants, avoir du crédit au barreau, sont des avantages dangereux et passagers, peu honorables même, quand on les réduit à leur juste valeur. Celui-ci l'emporte de beaucoup sur moi par la faveur dont il jouit au barreau; celui-là, par ses services militaires et le haut rang qu'ils lui ont valu; un autre, par la foule de ses clients: je ne saurais prétendre ni à un tel cortége ni à un tel crédit. Est-ce un si grand malheur d'être dominé par les hommes, si je domine la fortune? Pourquoi faut-il que nous n'ayons pas eu le courage de suivre autrefois cette ligne de conduite! Pourquoi faut-il que nous ne songions à bien vivre qu'à l'aspect de la mort? Mais différerons-nous encore à présent? Quand la raison nous dénonçait une multitude de choses comme superflues et nuisibles, nous ne l'avons pas crue; croyons-en l'expérience. Faisons comme ceux qui sont partis trop tard, et qui veulent regagner le temps perdu: donnons de l'éperon. Notre âge est singulièrement favorable à l'étude : la vie a jeté son écume; les vices, que nous n'avons pu contenir dans l'ardeur de notre jeunesse, ont perdu leur fougue; peu s'en faut qu'ils ne soient éteints. - Mais ce que vous apprendrez au moment du départ, quand cela vous servira-t-il, et à quoi? - A m'en aller meilleur! N'en doutez pas, aucun âge n'est plus favorable au perfectionnement moral que celui où les enseignements multipliés de l'expérience et une longue suite d'épreuves ont dompté notre nature; que celui où les passions calmées ont fait place aux pensées salutaires. C'est le moment de posséder un si grand bien : quiconque est devenu sage dans sa vieillesse, l'est devenu par le bénéfice des années. lettre suivante : les frequents voyages sont un obstacle a la sagesse |
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