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les biens sont egaux et les vertus egales





Sénèque
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[7,66] LXVI. QUE TOUS LES BIENS SONT EGAUX ET TOUTES LES VERTUS EGALES.

Après bien des années, j'ai retrouvé mon condisciple Claranus,
vieux, cela va sans dire, mais encore vert et vigoureux
d'esprit, et luttant avec courage contre l'infirmité de son corps.
La nature a été injuste envers lui : elle a trop mal logé une si
belle âme; à moins qu'elle n'ait voulu nous montrer que toute
enveloppe, si défectueuse qu'elle soit, peut cacher un esprit généreux
et content. Claranus a su vaincre tous les obstacles;
et pour en venir à tout mépriser, il a commencé par mépriser
son propre corps. Virgile me semble s'être trompé, quand il a
dit :«La vertu a plus de charme quand elle se montre dans un beau corps.»
Car la vertu n'a pas besoin de parure : elle reçoit son lustre
d'elle-même, et consacre le corps par sa présence. J'ai regardé
notre ami Claranus, vous pouvez le croire; eh bien! il me
semble que son corps a toute la beauté et la perfection de son
âme. Ainsi qu'un héros peut sortir d'une chaumière, une belle
âme, une grande âme, peut se rencontrer dans le corps le plus
difforme et le plus commun. Je suis donc porté à croire que la
nature produit exprès certains hommes pour faire voir que la
vertu peut naître partout. Si c'était chose possible, elle eut fait
des âmes toutes nues; elle fait plus, car elle produit certaines
âmes qui, bien qu'enchaînées à un corps, savent briser leurs
entraves. Claranus est venu au monde, j'en suis persuadé,
pour nous apprendre que la difformité du corps n'enlaidit
jamais l'âme, et que la beauté de l'âme embellit le corps.

Bien que nous n'ayons passé que peu de jours ensemble,
cependant nous avons eu de fréquents entretiens, que je
compte rédiger successivement pour vous les faire passer. Le
premier jour, nous avons traité cette question : «Comment
tous les biens peuvent être égaux, s'ils sont de trois sortes.
»
Il en est que les stoïciens placent en première ligne; ce sont
la joie, la paix, le salut de la patrie. Puis viennent ceux qui
naissent des circonstances malheureuses, comme la patience
dans les tourments, l'égalité d'âme dans la maladie. Les premiers
sont désirables en tout temps; les seconds, dans les
seuls cas de nécessité. Restent ceux de troisième ordre, savoir
une démarche modeste, une physionomie calme et honnête,
et la tenue d'un homme sage. Or, comment peuvent ils être
égaux entre eux, ces biens, dont les uns sont à désirer, les autres à craindre?

Si nous voulons saisir ces distinctions, remontons au premier
bien, et examinons ce qu'il est. Une âme qui, familière
avec la vérité, sait ce qu'il faut fuir et rechercher; qui apprécie
les choses d'après leur nature et non d'après l'opinion ; qui est
comme mêlée à l'univers et qui en suit tous les mouvements;
qui ne surveille pas moins ses pensées que ses actions ; qui est
grande et forte à la fois; qui ne cède pas plus au plaisir qu'à
la douleur; que la fortune, bonne ou mauvaise, ne maîtrise
jamais; qui se montre supérieure aux événements prévus ou
fortuits ; qui unit la décence à la beauté, la santé et la sobriété
à la vigueur; une âme imperturbable, intrépide, qu'aucune
force ne peut abattre, que le sort ne peut enorgueillir ni humilier,
une telle âme est la vertu même. Voilà sous quels traits
la vertu se ferait voir, si on pouvait l'embrasser d'un coup
d'oeil, si elle se montrait tout entière. Mais elle a mille faces
qui se manifestent suivant les actions et les circonstances de la
vie, sans que pour cela elle soit jamais ni plus ni moins
grande. Le souverain bien, en effet, ne peut décroître, ni la
vertu rétrograder; seulement elle se produit de telle ou telle
manière, modifiant son extérieur selon ce qu'elle veut accomplir.
Tout ce qu'elle a touché prend son image et sa teinte :
les actions qu'elle inspire, les amitiés qu'elle forme, les maisons
même où elle a pénétré, elle les embellit de ses charmes;
elle n'approche rien qu'elle ne le rende aimable, excellent,
admirable. Sa force et sa puissance ne sauraient donc aumenter,
puisqu'il n'y a pas d'accroissement possible à ce qui
est arrivé au faîte de la grandeur. On ne peut rien trouver de
plus droit que la droiture, de plus vrai que la vérité, de plus
modéré que la modération.

Toute vertu a ses bornes et sa mesure déterminée. La constance
n'est point susceptible de progrès, pas plus que l'assurance,
la vérité et la bonne foi. Que peut-on ajouter à la perfection?
Rien, ou ce ne serait pas la perfection. De même
pour la vertu : si l'on pouvait y ajouter quelque chose, elle
serait incomplète. Par la même raison, l'honnêteté non plus
ne comporte point d'accroissement. Que dire après cela de
la décence, de la justice, de l'équité? Pensez-vous que leurs
conditions ne soient point les mêmes, qu'elles n'aient pas
aussi leurs limites invariables? C'est une marque d'imperfection
que d'être susceptible d'accroissement. La même loi
est applicable à tout ce qu'il y a de bien : le bien particulier
et le bien public sont liés ensemble; il n'est pas plus possible
de les isoler, que de séparer ce qui est louable de ce qui es
désirable. Toutes les vertus sont donc égales entre elles, de
même que les actions qu'elles produisent, et que les hommes à
qui elles sont échues en partage.

Au contraire, les vertus des végétaux et des animaux, étant
mortelles de leur nature, sont, par ce motif, fragiles, altérables,
inconstantes; elles vont, puis s'arrêtent, et conséquemment
sont sujettes à une appréciation variable. Les vertus des
hommes sont toutes soumises à la même règle : c'est la droite
raison, qui est une et simple. Rien de plus divin que ce qui
est divin, de plus céleste que ce qui est céleste. Les choses mortelles
diminuent, s'affaiblissent, s'usent, croissent, s'épuisent,
se réparent. De cette incertitude de condition dérive l'inégalité
qu'on remarque entre elles, tandis que les choses divines sont
d'une seule et même nature. Qu'est-ce que la raison, sinon une
parcelle du souffle divin enfermée dans le corps de l'homme?
Si la raison est divine, nulle vertu n'étant possible sans elle,
toutes les vertus sont divines ; et comme entre les choses divines
il n'existe aucune différence., il est évident qu'il n'en
existe pas non plus entre les vertus. Ainsi, il y a parité entre la
joie et la fermeté dans les tortures : car c'est toujours de la
grandeur d'âme, mais inerte et tranquille dans le premier cas,
active et militante dans le second. Quoi! n'êtes-vous pas d'avis
qu'il y a un égal courage à pousser un siège avec vigueur et
à le soutenir avec constance ? Admirons Scipion, ce grand
homme, quand il investit Numance, qu'il la serre de près, et
oblige ses habitants à tourner contre eux-mêmes leurs invincibles
bras; mais admirons l'héroïsme des assiégés, qui, certains
qu'il n'est pas de barrière à qui sait s'ouvrir le chemin
de la mort, expirent courageusement entre les bras de la liberté.
De même, toutes les autres vertus, la tranquillité, la
simplicité, la libéralité, la constance, l'égalité d'âme, sont
égales entre elles: car elles reposent toutes sur la même base,
la vertu, qui tient l'âme droite et inébranlable.

Quoi ! me direz-vous, n'y a-t-il donc aucune différence
entre la joie et la patience qui brave la douleur ? Aucune, en
tant que vertus; beaucoup, quant aux circonstances où elles se
produisent : car ici l'âme est dans sa position naturelle de
calme et de quiétude; là, dans une crise contre nature. Ainsi
donc les situations peuvent grandement différer, mais il y a
toujours parité de vertu. Pour changer d'objet, la vertu ne
change pas d'essence : qu'elle se trouve dans des conditions
agréables ou tristes, avantageuses ou pénibles, elle n'en vaut
ni plus ni moins : l'égalité sur laquelle j'insiste est donc rigoureusement
vraie. Et qu'on ne dise pas que celui-ci se conduira
mieux dans telle joie, celui-là dans tels tourments ; car
deux choses portées à la perfection sont égales entre elles. En
effet, si les circonstances extérieures peuvent accroître ou diminuer
la vertu, il n'est plus vrai qu'il n'y ait de bon que ce
qui est honnête. Or, si vous admettez cette conséquence, c'en
est fait de toute idée d'honnêteté. Pourquoi ? je vais vous le
dire : c'est que rien ne peut être honnête de ce qu'on fait
malgré soi, par contrainte. Toute action honnête est volontaire :
mêlez-y la paresse, la mauvaise grâce, l'hésitation, la
crainte, elle perd son principal mérite, qui est d'être faite avec
plaisir. Ce qui n'est pas libre ne peut être honnête ; or, la
crainte est une servitude. Toute action honnête a besoin de
calme, de sécurité; l'âme, si quelque chose l'arrête, l'afflige,
lui fait peur, est en proie au trouble et aux tiraillements de
la discorde : car, tandis que d'un côté elle est attirée par l'apparence
du bien, de l'autre elle est retenue par la crainte du
mal. Ainsi, quand vous vous proposez de faire le bien, gardez-vous
de considérer comme un mal les obstacles que vous
rencontrez, si fâcheux qu'ils vous paraissent d'ailleurs; continuez
de vouloir, et agissez sans balancer. Car toute action
honnête, outre qu'elle est indépendante et volontaire, est pure
et sans mélange de mal.

Je sais ce qu'on peut m'objecter ici : Quoi! dira-t-on, vous
voulez nous persuader que c'est la même chose de savourer
la joie, ou de lasser le bourreau qui nous torture sur le chevalet ?
- A cela je pourrais répondre : «Epicure aussi a dit
que le sage, dans le taureau brûlant de Phalaris, s'écrierait:
Le tourment est doux, il ne vient pas jusqu'à moi.
» Peut-on
s'étonner de me voir représenter comme également heureux
celui qui se repose à table, et celui qui supporte courageusement
la gêne, lorsque, chose bien plus incroyable ! Epicure
prétend que les tortures ont des douceurs? Moi, je réponds
qu'il existe une grande différence entre la joie et la douleur.
Si j'avais à choisir, je rechercherais l'une, et j'éviterais l'autre :
car la première est conforme à la nature, la seconde y
est contraire. A ne considérer les choses que sous ce point de
vue, l'intervalle qui sépare la joie et la douleur est immense ;
mais quand on en vient à la vertu, qu'elle marche sur des
fleurs ou sur des épines, on la trouve toujours la même. Les
tourments, la douleur, le mal, quel qu'il soit, n'ont plus d'importance :
la vertu domine tout. De même que le soleil par
son éclat obscurcit la lumière des flambeaux, ainsi la vertu
efface et écrase par sa grandeur tout ce qui est douleur, persécution,
injure ; elle brille, et soudain tout ce qui lui est
étranger est éclipsé; enfin, les misères humaines vinssent-elles
fondre toutes ensemble sur elle, elle ne s'en ressentirait
pas plus que l'Océan d'une ondée passagère.

S'il vous en faut une preuve, voyez l'homme vertueux, toujours
prêt à voler vers le bien: que les bourreaux se trouvent
sur son chemin, qu'il ait en perspective la torture et les flammes,
il n'en persistera pas moins ; moins occupé de ce qu'il
doit souffrir que de ce qu'il doit faire, il aura foi à une bonne
action comme à un homme de bien : il y trouvera toujours
utilité, sécurité et bonheur réel. Une action honnête, mais
pénible et difficile, lui fera le même effet qu'un homme de
bien pauvre, exilé, languissant. Maintenant, prenez un sage
comblé de richesses, et placez en regard un autre sage dénué
de tout, mais riche de son propre fonds : tous deux seront également
hommes de bien, malgré la différence des fortunes. Il
en est, je l'ai déjà dit, des choses comme des hommes; la
vertu est également admirable, qu'elle habite un corps sain
et libre, ou un corps malade et chargé de chaînes. Votre
vertu ne méritera donc pas de plus grands éloges, si le sort
vous a conservé tous vos membres, que s'il vous avait mutilé
autrement ce serait juger du maître par ses esclaves. Ce sont,
en effet, des esclaves, que toutes ces choses sur lesquelles le
hasard exerce son empire, l'argent, le corps et les honneurs:
car elles sont fragiles, passagères, périssables, peu fidèles à
qui les possède. Les oeuvres de la vertu sont, au contraire,
libres et invincibles : qu'elles soient secondées par la fortune,
qu'elles soient traversées par quelque injustice du sort, elles
ne deviennent ni plus ni moins désirables. Sous ce rapport, il
doit en être de nos désirs comme de nos affections à l'égard
des personnes. Je ne pense pas que vous aimassiez mieux un
homme riche qu'un homme pauvre, un homme robuste et
nerveux qu'un homme faible et de complexion délicate; de
même vous ne préférerez pas une action agréable et sans danger
à une action difficile et pénible. Mais s'il arrive qu'aujourd'hui,
entre deux personnages également vertueux, l'un
propre et parfumé vous plaise plus que celui qui est poudreux
et négligé, vous en viendrez bientôt à avoir plus d'affection
pour le sage jouissant de tous ses membres et de tous ses organes,
que pour le sage débile et borgne; puis, insensiblement,
le dédain vous gagnera au point que, de deux hommes
également justes et sensés, celui qui aura de longs cheveux
bien bouclés vous sera plus agréable que celui dont le front
sera dégarni.

Quand la vertu est égale des deux côtés, les inégalités qui
existent sous d'autres rapports disparaissent : car elles ne font
nullement partie de la vertu ; ce ne sont que des accessoires.
Quel père est assez injuste dans l'appréciation de ses enfants,
pour préférer celui qui sera bien portant à celui qui sera malade,
celui qui sera grand et fort à celui qui sera petit et grêle?
Les bêtes ne font point de distinction entre leurs petits,
et s'étendent pour les allaiter tous indifféremment; les oiseaux
aussi partagent également la nourriture aux leurs. Ulysse n'est
pas moins impatient de revoir les rochers de sa chère Ithaque,
qu'Agamemnon les murs fameux de Mycènes. Nous aimons
notre patrie, non parce qu'elle est grande, mais parce qu'elle
est nôtre. -- Où voulez-vous en venir? - A vous démontrer
que la vertu voit du même oeil toutes ses oeuvres, comme
ses propres enfants; qu'elle les aime également tous, mais
plus particulièrement ceux qui souffrent ; et cela par la même
raison que la tendresse des parents est plus vive pour les
êtres dignes de pitié. Parce que ses oeuvres encourent des périls
et des souffrances, la vertu ne les chérit pas plus tendrement;
mais, à la manière des bons parents, elle les caresse
et les choie davantage. - Mais pourquoi n'y a-t-il pas de
bien qui soit supérieur à un autre bien ? - C'est qu'il n'y a
rien de plus convenable que ce qui est convenable, de plus
uni que ce qui est uni. Car si l'on ne peut pas dire : Voilà une
chose plus égale à une autre que telle autre, de même on ne
peut rien trouver de plus honnête que l'honnête.

Si toutes les vertus sont égales dans leur nature, les trois
espèces de bien sont également pareilles. Ainsi je n'hésiste pas
à lé dire, il y a similitude entre la joie et la douleur modérées;
la sérénité de l'une ne l'emporte en rien sur l'héroïsme
de l'autre, qui dévore ses gémissements au sein des tortures.
Sans doute la première sera désirable, la seconde plus admirable;
mais elles n'en sont pas moins égales; car tout ce qu'il y a
de fâcheux dans la seconde est comme absorbé dans la grandeur
du bien qui en résulte. Celui qui les estime inégales perd
de vue le fond des choses, pour ne s'arrêter qu'à la surface.
Les vrais biens sont tous d'une même mesure et d'un même
poids; les faux ont beaucoup de vide. Aussi ces biens, si beaux,
si grands tant qu'on se borne à les voir, n'offrent plus que
déception quand on en vient à les peser.

Oui, mon cher Lucilius, les biens qui reposent sur la saine
raison sont solides, sont éternels ; ils affermissent l'âme, et l'élèvent
pour la soutenir constamment à la même hauteur. Les
prétendus biens que le vulgaire exalte dans son aveuglement
remplissent le coeur d'une joie mensongère, et les choses qu'il
prend pour des maux lui inspirant l'effroi, de la même façon que
la seule apparence du danger effarouche les animaux. Or, dans
ces deux cas, l'âme se dilate ou se resserre sans motif; car, si la
joie est déplacée, la crainte l'est également. La seule raison est
ferme et immuable dans ses sentiments, parce qu'elle n'est pas
l'esclave des sens, mais qu'elle leur commande. La raison est
égale à la raison, comme la droiture à la droiture; donc la vertu
est égale à la vertu, parce que la vertu n'est autre chose que
la droite raison. Qui dit vertu, dit raison; si vertu et raison sont
même chose, toutes les vertus sont droites; si elles sont droites,
elles sont égales. Telle la raison, telles ses oeuvres; donc elles
sont égales entre elles: car si elles sont semblables à la raison,
elles doivent se ressembler entre elles. Je soutiens donc que toutes
les actions sont égales entre elles, du moment qu'elles sont
droites et honnêtes. Sans doute elles offriront de grandes
différences causées par la diversité de l'objet, qui peut être
plus ou moins fécond, plus ou moins brillant, plus ou moins
général. Et pourtant quoiqu'ilen soit elles présentent un même
degré d'excellence, du moment qu'elles sont honnêtes. C'est
ainsi que tous les hommes de bien sont égaux, en tant qu'hommes
de bien. Ils peuvent, j'en conviens, différer quant à l'âge:
l'un être vieux, l'autre jeune; ils peuvent différer quant au
corps: l'un être beau, l'autre laid: ils peuvent différer quant à
la fortune : celui-ci être pauvre, celui-là être riche; celui-ci
être en grande faveur, puissant, connu des villes et des peuples,
celui-là être inconnu et osbcur; mais par ce seul motif
qu'ils sont bons, toujours ils sont égaux.

La connaissance du bien et du mal est étrangère aux sens ;
ils ignorent ce qui est utile ou inutile. Ils ne peuvent se prononcer
qu'en face des objets : incapables de prévoir l'avenir,
de se rappeler le passé, il leur est impossible de tirer des conséquences.
Et cependant c'est de cette faculté que résultent
l'ordre, la suite, l'unité, qui sont la condition d'une vie bien
réglée. La raison est donc le vrai juge du bien et du mal
elle ne fait aucun cas des objets extérieurs, et compte tout ce
qui n'est ni bien ni mal pour des accessoires de peu de valeur;
à ses yeux, l'âme est le siège de toute espèce de bien. Du reste,
il est certains biens qu'on place en première ligne et qu'on
désire activement ; par exemple, la victoire, des enfants vertueux,
le salut de la patrie : puis d'autres de second ordre qui
ne se manifestent que dans l'adversité, tels que la sérénité
d'âme au fort d'une grande maladie ou dans l'exil : puis enfin
des biens intermédiaires qui ne sont pas plus contraires que
conformes à la nature, comme de marcher modestement et
de s'asseoir avec dignité. En effet, il n'est pas plus selon la
nature de rester assis que de rester debout ou de marcher.

Mais, dira-t-on, les deux premières espèces de bien sont dissemblables :
car ce sont choses selon la nature que de jouir
des vertus de ses enfants et du bien-être de sa patrie ; tandis
qu'il est contraire à la nature de résister courageusement aux
tortures, et d'endurer la soif quand la maladie vous brûle les
entrailles. - Eh ! se peut-il que le bien soit jamais contraire
à la nature? - Nullement ! mais les faits qui le produisent
peuvent l'être quelquefois : car le fait d'être blessé, celui
d'être dévoré par la flamme, celui d'être tourmenté par la
maladie, sont tous contraires à la nature ; au lieu qu'il est
tout à fait selon la nature de conserver un sang-froid inaltérable
au milieu de pareilles circonstances. Et, pour exprimer
ma pensée en peu de mots, la matière du bien est quelquefois
contraire à la nature, mais jamais le bien lui-même; parce
qu'il n'y a pas de bien possible sans la raison, et que la raison
est toujours selon la nature. En effet, qu'est-ce que la raison?
L'imitation de la nature. Et le souverain bien ? Une conduite
conforme au vceu de la nature.

Si vous admettez, m'objecte-t-on, qu'une paix que ne trouble
aucune attaque est préférable à une paix achetée par des
flots de sang ; si vous admettez qu'une santé inébranlable soit
préférable à une santé qui n'a échappé aux maladies les plus
cruelles et aux menaces de la mort qu'à grand'peine et à force
de patience, vous ne sauriez disconvenir que la joie ne soit un
plus grand bien que tous ces efforts de courage pour endurer
le fer ou la flamme. - Nullement ! les dons de la fortune
diffèrent beaucoup de valeur, en ce que chacun les apprécie
suivant le besoin qu'il en a : au contraire, le fait des vrais
biens, c'est de s'accorder avec la nature; condition que tous
remplissent également. Lorsque le sénat adopte à l'unanimité
l'avis de quelqu'un, direz-vous : Tel membre adhère plus que
tel autre ? Non, puisque tout le monde est d'accord. J'en dis
autant des vertus; elles s'accordent toutes avec la nature
des biens ; ils s'accordent tous avec la nature. Celui-ci est
mort vieux, celui-là dans l'adolescence, et cet autre dans l'enfance,
après avoir à peine entrevu la vie : tous étaient mortels
au même degré, quoique la mort ait laissé vivre plus longtemps
le premier, ait moissonné le second dans sa fleur, ait
arrêté l'autre à l'entrée de la vie. Un homme a cessé de vivre à
table ; un autre, qui dormait, ne s'est plus éveillé ; un troisième
a expiré dans les joies de l'amour. En face d'eux, placez
des hommes percés par le glaive, tués par la morsure d'un
serpent, écrasés sous des ruines, ou lentement torturés par
une contraction prolongée des nerfs : plus heureuse a été la
mort des uns, plus cruelle sera celle des autres ; mais c'est
toujours la mort. Les chemins sont différents ; ils conduisent
au même but. La mort ne saurait être ni plus grande ni plus
petite ; en effet, elle a toujours le même résultat, celui de terminer
la vie. J'en dis autant des biens: celui-ci est compté parmi
les plaisirs purs, celui-là au nombre des peines et des souffrances :
cet homme n'a eu qu'à diriger le cours d'une fortune
prospère, cet autre a dû surmonter les rigueurs du sort: ce
sont toujours des biens; mais l'un a suivi un chemin facile
et uni, l'autre un chemin rude et âpre. Toutes ces choses ont
une même fin: elles sont bonnes, elles sont louables, elles ont
la vertu et la raison pour compagnes. Or, la vertu rend égal
tout ce qui porte son caractère.

Cette doctrine, gardez-vous de la croire particulière aux
stoïciens. L'école d'Epicure reconnaît deux espèces de biens
d'où résulte la félicité suprême; savoir: un corps exempt
de souffrance, une âme sans trouble. Ces biens ne peuvent
s'accroître quand ils sont complets : le moyen, en effet, d'ajouter
à ce qui est complet? Si le corps est sans souffrance,
que peut-on. ajouter à cette absence de douleur? Si l'âme est
calme et en paix avec elle-même, que peut-on ajouter à cette
tranquillité? De même que le ciel ne saurait briller de plus
d'éclat qu'alors que, dégagée de tout nuage, sa sérénité est
parfaite; ainsi, pour l'homme soigneux de son corps et de
son âme, et qui fait dépendre son bonheur de leur bien-être,
c'est un état parfait, c'est le terme de ses désirs, qu'une âme
sans agitation et un corps sans souffrance. Si la fortune vient
répandre d'ailleurs sur lui quelques-unes de ses faveurs, elles
n'ajoutent rien à sa félicité suprême; elles ne font que l'assaisonner,
la relever, si je puis m'exprimer ainsi ; car, dès
lors que l'homme entend le bonheur absolu de cette manière,
il a tout ce qu'il lui faut, quand il jouit de la paix du corps
et de l'âme. Vous trouverez encore dans Epicure une division
des biens toute semblable à la nôtre. Ainsi, il y a des
biens qu'il souhaite de préférence, comme cette tranquillité
du corps que ne trouble aucune incommodité, et ce calme
de l'âme qui jouit de la contemplation de ses propres biens.
Il y en a d'autres dont il est loin de désirer la présence,
mais qu'il loue et prise néanmoins: par exemple, celui dont
je vous parlais tout à l'heure, cette patience au milieu de la
maladie et des souffrances les plus graves, telle qu'on la voit
dans Epicure au dernier jour de sa vie, qui en fut aussi le plus
heureux. Il nous dit, en effet, que «sa vessie et son ventre ulcérés
lui causèrent des souffrances telles qu'il n'y avait pas d'accroissement
possible à sa douleur, et que cependant ce jour
ne laissa pas d'être un jour heureux pour lui.
» Or, il n'y a
de jours heureux que pour celui qui jouit du bien suprême.
Il résulte de là qu'Epicure reconnaissait comme nous cette
espèce de biens dont on se passerait volontiers, mais qui,
la circonstance étant donnée, doivent être loués, chéris et
égalés aux plus grands biens. Certes, on ne saurait le placer
au-dessous des premiers de tous, ce bien qui couronne une vie
heureuse, et auquel la voix mourante d'Epicure adresse des
actions de grâces.

Permettez-moi, Lucilius, ô le meilleur des hommes! d'aller
plus loin encore. S'il était possible qu'il y eût des biens plus
grands les uns que les autres, je préférerais ceux qui semblent
pénibles à ceux que recommandent leurs douceurs et
leurs agréments. Il y a plus de mérite à surmonter l'adversité
qu'à se montrer sage dans la prospérité. C'est par le même
principe, je le sais, qu'on domine la bonne ou la mauvaise
fortune. Le guerrier qui veille tranquillement sur les remparts,
loin des attaques de l'ennemi, peut être aussi brave
que celui qui, les jambes coupées, se traîne sur ses genoux,
et s'obstine à ne pas rendre ses armes; mais les acclamations
sont pour ceux qui reviennent sanglants du combat. Aussi
préféré-je la vertu énergique, éprouvée, qui s'est mesurée
avec la fortune. Pourquoi hésiterais-je à admirer la main
de Mucius, mutilée et desséchée par le feu, plus que la main
saine et entière du guerrier le plus brave? Il resta ferme
devant la flamme comme devant l'ennemi, et regarda sa main
tomber goutte à goutte sur les charbons ardents, jusqu'à
ce que Porsenna, dont il prévenait les rigueurs, jaloux de sa
gloire, eût fait enlever de force le brasier. Cette vertu, pourquoi
ne la placerais-je pas au premier rang? pourquoi n'avouerais-je
pas que je la trouve d'autant plus supérieure à la
vertu paisible et non éprouvée par la fortune, qu'il est plus rare
de vaincre un ennemi avec une main brûlée qu'avec une
main armée. - Mais, me dites-vous, souhaiterez-vous un bien
de la sorte? - Pourquoi non? Celui-là seul est capable d'une
pareille vertu, qui sait la désirer. Appellerai-je de préférence
de jeunes garçons pour m'assouplir les articulations ; ou
bien, à défaut d'une femme, un homme changé en femme,
pour détendre mes chers petits doigts? Pourquoi ne me semblerait-il
pas plus heureux, ce Mucius, qui livra sa main aux
flammes, comme s'il l'eût donnée à masser. Il répara, autant
qu'il était possible, sa méprise: sans armes, sans main, il termina
la guerre; et son bras mutilé suffit à vaincre deux rois.



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