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[20,124] CXXIV. QUE LE SOUVERAIN BIEN RESIDE DANS L'ENTENDEMENT ET NON DANS LES SENS. Je puis vous rapporter maints préceptes des anciens, si vous ne dédaignez pas de vous arrêter à ces simples leçons. Or vous ne le dédaignez pas, et si subtiles qu'elles soient, elles ne vous font jamais peur. Votre goût éclairé n'exclut pas tout ce qui n'est point sublime. Je vous approuve aussi de tout rapporter à l'utile, et de ne haïr que les subtilités qui lassent l'esprit sans le mener à rien : je vais tâcher que cela ne m'arrive pas. On demande si le bien se perçoit par les sens ou par l'entendement? et l'on ajoute que l'enfant et la brute ne le connaissent pas. Tous ceux qui mettent la volupté par-dessus tout, pensent que le bien nous vient par les sens; nous, au contraire, nous l'attribuons à l'entendement, et nous le plaçons dans l'âme. Si les sens étaient juges du bien, nous ne repousserions aucun plaisir, puisqu'il n'en est aucun qui n'ait son attrait, son charme particulier; comme aussi jamais nous ne subirions volontairement la douleur: car toute douleur révolte les sens. De plus, on n'aurait droit de blâmer ni l'ami trop ardent du plaisir, ni celui qui craint trop la douleur. Et cependant nous condamnons les gourmands et les libertins, et nous méprisons ceux qui, crainte de souffrir, n'osent point agir en hommes. En quoi pèchent-ils, s'ils obéissent aux sens, c'est-à-dire aux juges du bien et du mal, aux arbitres, selon vous, de nos appétits comme de nos répugnances ? Mais évidemment, à la raison, qui commande à tout cela, appartient le droit de régler la conduite, de régler ce qui est vertu, honnêteté, et aussi ce qu'on doit appeler le bien ou le mal. Nos adversaires veulent que la partie la plus vile ait droit de décision sur la plus noble : ce qui est bien, les sens le détermineront, les sens, obtus et grossiers, moins prompts chez l'homme que chez les animaux. Et si quelqu'un s'avisait, pour discerner de menus objets, de s'en rapporter au tact plutôt qu'à la vue ? La vue alors serait de tous les sens le plus subtil, le plus pénétrant dans la distinction du bien et du mal? Voyez dans quelle ignorance du vrai ils se débattent, et à quel point ils ravalent ce qui est sublime et divin, les hommes qui érigent le toucher en juge du souverain bien et du mal ! Mais, nous dit-on, de même que toute science et tout art doivent avoir quelque chose de manifeste, de saisissable par les sens, et tirer de là leurs principes et leurs développements; ainsi la vie heureuse a sa base et son point de départ dans des choses manifestes et qui tombent sous les sens. - Car vous aussi, vous prétendez que la vie heureuse prend son origine de choses manifestes. Pour nous, nous appelons heureux ce qui est conforme à la nature; or ce qui est conforme à la nature se manifeste clairement, sur-le-champ, comme tout ce qui n'a rien d'exceptionnel. Les choses conformes à la nature sont ce que reçoit l'homme dès sa naissance : je ne veux pas dire le bonheur, mais les germes du bonheur. Et vous, vous gratifiez l'enfance du suprême bonheur, de la volupté épicurienne : le nouveau-né arrive tout d'abord au but que peut seul atteindre l'homme fait. C'est mettre la cime de l'arbre où doivent être les racines. Celui qui dirait que le foetus enseveli dans le sein maternel et dont le sexe même est indécis, que cette molle et uniforme ébauche jouit déjà de quelque bonheur, serait taxé d'erreur évidente ; or bien faible est la différence de l'enfant qui ne fait que de naître à ce fardeau qui se cache dans les flancs de la mère. L'un n'est pas plus mûr que l'autre pour l'intelligence du bien et du mal; et l'enfant qui vagit est aussi peu capable de bonheur que l'arbre ou tout animal privé de la parole. Et pourquoi le bonheur n'est-il pas fait pour l'arbre ni pour l'animal? Parce qu'ils n'ont point la raison. Par le même motif, il n'appartient pas non plus à l'enfant dépourvu de raison; il faut pour arriver au bonheur, que cette raison lui soit venue. Il y a l'animal irraisonnable, il y a celui qui n'est pas raisonnable encore, et celui qui l'est imparfaitement. Le bonheur n'est chez aucun d'eux: la raison seule apporte le bonheur avec soi. Entre les trois classes que je viens de citer quelles sont donc les différences ? Jamais le bonheur ne sera dans l'être irraisonnable ; celui qui n'est pas encore raisonnable ne peut jusque-là le posséder ; celui qui l'est imparfaitement marche vers le bonheur, mais ne l'a pas atteint. Non, Lucilius, le bonheur n'est point le lot d'un individu ni d'un àge quelconque: du bonheur à l'enfance, il y a le même intervalle que de premier à dernier, que d'apprenti à maître. A plus forte raison n'est-il pas dans un mol embryon, doué à peine de quelque consistance. Eh oui! certes, pas plus qu'il n'était dans la semence même. C'est comme qui dirait : je connais telle vertu à cet arbre, à cette plante ; mais elle n'est pas dans le rejeton qui ne fait que de poindre et percer la terre. Le blé a son utilité propre, que n'a point encore le brin l'herbe en lait, ni le tendre épi qui se dégage de son fourreau, mais bien ce froment que dore et mûrit le soleil dans la saison prescrite. Comme tout être n'a ses qualités développées que du jour où son accroissement est complet, ainsi l'homme ne possède le bonheur de son attribut, que quand la raison est consommée en lui. Et cet attribut quel est-il ? Une âme indépendante et droite, qui met tout à ses pieds et rien audessus d'elle. Ce bonheur est si peu pour la première enfance, que l'adolescence ne l'espère même pas, et que la jeunesse l'espère à tort. Heureuse même la vieillesse que de longues et sérieuses études ont amenée à conquérir ce bien, vrai trésor de l'intelligence ! Selon vous, dira-t-on, il existe un bien virtuel pour l'arbre, un bien pour la plante: l'enfant peut donc avoir aussi le sien. Le vrai bien ne se trouve ni dans l'arbre, ni dans la brute; mais l'espèce de bien qui est en elle ne s'appelle ainsi que par un terme d'emprunt. - Où donc est le bien pour eux ? - Dans ce qui est conforme à leurs natures respectives. Mais, je le répète, le vrai bien n'est en aucune façon donné à la brute : c'est l'apanage d'une nature meilleure et plus heureuse. Où la raison n'a point place, le bien ne saurait habiter. Il y a quatre espèces de natures : celle de l'arbre, celle de la brute, celle de l'homme, et celle de Dieu. Les deux premières espèces sont irraisonnables : leur nature est la même ; les deux autres diffèrent : Dieu ne meurt pas, l'homme est mortel ; la nature de l'un constitue son bonheur, l'autre a besoin de le conquérir. Les deux autres natures sont parfaites dans leur genre, mais non vraiment parfaites, car elles ne sont pas douées de raison. Il n'y a de réellement parfait que ce qui l'est d'après les lois universelles de la nature : or cette nature est raisonnable ; mais des créatures inférieures peuvent avoir une perfection relative. L'être en qui ne peut se trouver le bonheur ne saurait avoir ce qui le produit : le bonheur se compose d'un ensemble de biens ; cet ensemble n'est point chez la brute, donc la brute n'a pas le vrai bien. La brute percevra les sensations présentes, se rappellera les sensations passées, quand d'aventure ses organes en seront avertis : un cheval mis en face d'un chemin se ressouvient s'il l'a déjà pris; mais dans l'écurie, il n'a nulle mémoire de la route qu'il aura mille fois parcourue. Quant à l'idée de l'avenir, elle n'est pas faite pour lui. Comment donc peut-on voir une entière perfection chez les êtres qui n'ont du temps qu'une perception incomplète ? Car des trois parties qui le composent, le passé, le présent, l'avenir, c'est la plus courte que l'animal saisit dans son cours rapide, le présent; le passé rarement revient à sa mémoire, et n'y revient qu'à l'occasion du présent. Ainsi le lieu qui appartient à une nature parfaite ne peut s'allier à une nature qui ne l'est point; ou, si cette dernière en possède un quelconque, c'est à la manière des plantes et des semences. Je ne nie pas que l'animal ne se porte avec impétuosité vers tout ce qui est selon la nature; mais ses élans sont irréguliers et désordonnés. Or jamais le vrai bien n'est irrégulier ou désordonné. - Mais, me direz-vous, sur quoi décidez-vous que les animaux n'ont ni ordre ni règle dans leurs mouvements? - Oui, voilà ce que je dirais si l'ordre était dans leur nature; mais, en réalité, ils ne se meuvent que selon leur nature désordonnée, il n'y a proprement de déréglé que ce qui peut être parfois conforme à la règle; pour qu'il y ait inquiétude, il faut qu'il puisse y avoir sécurité ; le vice n'est jamais qu'où pourrait être la vertu. C'est ainsi que les mouvements des animaux correspondent à leur nature. Mais pour ne pas trop vous arrêter, j'accorde qu'il peut y avoir chez les bêtes quelque bien, quelque mérite, quelque perfection, mais un bien, un mérite, une perfection qui ne sont pas absolus. Tout cela n'appartient qu'à l'être raisonnable à qui il est donné d'en apprécier les causes, l'étendue et l'application. Le bien ne se trouve donc que chez l'être doué de raison. A quoi tend aujourd'hui cette discussion, demandez-vous, et quel profit l'âme en peut-elle recueillir? - Celui d'un exercice qui l'aiguise, d'une honnête occupation qui, faute de mieux, la tient en haleine. L'homme profite aussi de tout ce qui l'arrête dans son penchant au mal. Mais je dis plus : je crois ne pouvoir mieux vous servir qu'en vous montrant où est votre vrai bien, qu'en vous séparant de la bête, qu'en vous associant à Dieu. Pourquoi en effet, ô homme! nourrir et cultiver sans cesse les forces de ton corps ? la nature en a donné de plus grandes à certains animaux domestiques ou sauvages. Pourquoi prendre tant de soin de la beauté? quoi que tu fasses, combien d'entre eux te surpasseront à cet égard. Pourquoi tant d'apprêts dans l'arrangement de ta chevelure? quand tu l'auras fait flotter à la mode des Parthes, ou tressée en natte comme les Germains, ou éparpillée comme les Scythes, la crinière que fait bondir le cheval sera toujours plus épaisse que la tienne, celle du lion plus terrible et plus magnifique. Quand tu auras bien appris à courir, tu ne seras jamais l'égal du plus chétif lièvre. Ah! renonce à des avantages où tu as forcément le dessous; n'aspire plus à ce qui n'est pas pour toi, et reviens an bien qui t'est propre. Et où est-il ? Il est dans une âme bien épurée et chaste, émule de la divinité, dédaignant la terre, et ne plaçant hors d'elle-même rien de ce qui la fait ce qu'elle est. Ton bien, à toi, c'est une raison parfaite. Fais quelle arrive à son dernier terme, et s'élève aussi haut qu'elle peut prétendre. Tu pourras t'estimer heureux quand toutes tes félicités naîtront de toi-même, quand parmi ces objets que les mortels s'arrachent, qu'ils convoitent, qu'ils conservent péniblement, nul ne te semblera digne, je ne dis pas de tes préférences, mais du moindre désir. En somme voici la règle qui te donnera la mesure de tes progrès ou la conscience de ta perfection : tu jouiras du vrai bien le jour où tu reconnaîtras que les heureux du monde sont dans le fait les plus malheureux. lettre suivante : |
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