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Sénèque : approche rapide
Lettre 1 à Lucilius, version exclusive Ternoise 2017
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fuir les apologistes de la volupte





Sénèque
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[20,123] CXXIII. MOEURS FRUGALES DE SENÈQUE.
QU'IL FAUT FUIR LES APOLOGISTES DE LA VOLUPTE.

Harassé d'avoir fait une route plus incommode que longue,
je suis arrivé à ma maison d'Albe fort avant dans la nuit. N'y
trouvant rien de préparé que moi-même, je me suis jeté sur
un lit pour me délasser, et prendre en patience le retard du
cuisinier et du boulanger. Je me représente qu'il n'est rien de
fâcheux pour qui le reçoit de bonne grâce, rien qui doive nous
dépiter, si le dépit même ne nous l'exagère. Mon boulanger
n'a-t-il point de pain? Mon fermier, mon concierge, mon porlier
en ont. - Mais il est détestable ? - Attends, et il deviendra
bon; la faim te le fera trouver tendre et de premier choix.
Seulement n'y touche point qu'elle ne te commande. - J'attendrai
donc, et ne mangerai que quand j'aurai de bon pain,
ou que je cesserai d'avoir du dégoût pour le mauvais.

Il est nécessaire que l'homme s'habitue à vivre de peu.
Mille obstacles de temps et de lieux empêchent les riches et
ceux que les dieux ont comblés de biens de satisfaire à leurs
souhaits. Nul ne peut avoir tout ce qu'il désire. Mais on peut
ne pas désirer ce qu'on n'a point, et user gaiement de ce que le
sort nous offre. C'est un grand point d'indépendance, qu'un
estomac bien discipliné et qui sait souffrir les mécomptes.
Vous ne sauriez imaginer quelle satisfaction j'éprouve à sentir
ma lassitude se reposer sur elle-même. Je ne demande ni
frictions, ni bain, ni aucun autre remède que le temps. Ce qui
est venu par la fatigue s'en va par le repos; et ce souper, tel
quel, me flattera plus qu'un banquet d'apparat. Voilà donc
enfin mon courage mis à une épreuve inattendue, par conséquent
plus franche et plus réelle. Car l'homme qui s'est préparé,
qui s'est arrangé pour souffrir avec patience, ne découvre
pas si bien quelle est sa vraie force. Les preuves les plus certaines
sont celles que notre âme en donne sur-le-champ quand
les contre-temps la trouvent non seulement courageuse, mais
calme; quand loin d'éclater en transports, en invectives, nous
suppléons à ce que nous avions droit d'attendre en supprimant
notre désir; et réfléchissons que si nos habitudes en souffrent,
nous-mêmes n'y perdons rien.

Que de choses dont on ne comprend toute l'inutilité que
lorsqu'elles viennent à nous manquer! On en usait non par
besoin, mais parce qu'on les avait ! Que de choses l'on achète
parce que d'autres les ont achetées, parce qu'elles se trouvent
chez presque tout le monde ! L'une des causes de nos misères,
c'est que nous vivons à l'exemple d'autrui, et qu'au lieu d'avoir
la raison pour règle, la coutume nous emporte. Ce qu'on
n'aurait garde de faire, si peu de gens le faisaient, nous l'imitons
comme si, pour être plus générale, la chose en était plus
belle, et l'erreur prend sur nous les droits de la sagesse, dès
qu'elle devient l'erreur publique.

On ne voyage plus maintenant que précédé d'un escadron de
cavaliers numides et d'une légion de coureurs. Il est mesquin
de n'avoir personne qui jette hors de la route ceux qui vont
vous croiser, et qui annonce par des flots de poussière que
voici venir un homme d'importance. Tout le monde a des
mulets pour porter ses cristaux, ses vases murrhins, ses coupes
ciselées par de grands artistes. Il est pitoyable de paraître
avoir une vaisselle à l'épreuve des cahots. Chacun fait voiturer
ses jeunes esclaves le visage enduit de pommades, de peur que
le soleil, que le froid n'offense leur peau délicate; et l'on doit
rougir lorsque, dans le cortége de ses mignons, on n'a pas de
visage assez frais pour avoir besoin de cosmétique.

Evitons le commerce de tous ces gens-là. Ce sont eux qui
communiquent le vice et le portent d'un lieu dans un autre.
On a toujours cru que la pire espèce d'hommes étaient les
colporteurs de médisances : mais il est aussi des colporteurs
de vices. Leurs doctrines sont profondément pernicieuses, et
quand elles n'empoisonneraient pas sur-le-champ, elles n'en
laissent pas moins leurs germes dans le coeur; elles ne nous
quittent plus même après que le corrupteur s'est éloigné, et
développent plus tard leur venin. Comme au sortir d'une symphonie
notre oreille emporte avec elle l'harmonie et la douceur
des chants, qui, occupant notre pensée, ne lui permettent point
d'application sérieuse; ainsi le discours des flatteurs et de
ceux qui louent des choses déshonnêtes retentissent en nous
plus de temps que l'on n'en met à les entendre, et difficilement
l'on bannit de son âme ce concert enchanteur : il nous
poursuit, il se prolonge, il revient par intervalles. Gardons-nous
donc de ces discours pervers, et surtout des premières insinuations.
Car si une fois nous les souffrons, s'ils trouvent accès
près de nous, ils deviendront plus hardis, et bientôt nous
entendrons ces lâches maximes : « La vertu! la philosophie!
la justice! termes sonores, mais vides de sens. Le seul bonheur,
c'est de mener joyeuse vie, bien manger, bien boire, et jouir,
sans contrainte, de son patrimoine : voilà vivre, voilà se rappeler
qu'on doit mourir. Les jours s'écoulent, la vie t'échappe
pour ne plus revenir : hésiterais-tu? que te sert d'être sage?
Et puisque tu ne seras pas toujours habile aux plaisirs, à quoi
bon imposer la frugalité à l'âge capable de les goûter et qui les
demande? Pourquoi mourir dès cette vie, et te retrancher à
présent même tout ce que la mort te doit ravir? Tu n'as point
de maîtresse, point de mignon qui puisse rendre ta maîtresse
jalouse; tu sors chaque matin le gosier sec; tes repas sont
ceux d'un fils qui doit soumettre à son père son journal de
dépense. Ce n'est pas là jouir, c'est assister aux jouissances
des autres. Quelle folie de te faire le gérant de ton héritier,
de tout te refuser, pour que ton ample succession te fasse un
ennemi d'un ami! car plus tu lui laisseras, plus ta mort lui
causera de joie. Quant à ces esprits chagrins et sourcilleux,
censeurs d'autrui, ennemis d'eux-mêmes, pédagogues du genre
humain, n'en tenons nul compte, et préférons hardiment
bonne vie à bonne renommée.

Langage à fuir aussi loin que ces chants qu'Ulysse ne voulut
entendre qu'après s'être fait attacher au mât de son vaisseau.
Il a en effet le même pouvoir: il chasse de nos cœurs, patrie,
famille, amitié, vertus, et nous jette dans le gouffre d'une vie
de misère et de honte. Qu'il vaut bien mieux suivre le droit
chemin et s'élever jusqu'à ce point désiré où l'honnête seul a
droit de nous plaire! C'est à quoi nous pourrons atteindre si
nous considérons qu'il est deux sortes d'objets qui nous attirent
ou nous repoussent. Ce qui nous attire, ce sont les richesses,
les plaisirs, la beauté, les honneurs, et tous les charmes,
toutes les séductions d'ici-bas; ce qui nous repousse, c'est le
travail, la mort, la douleur, l'ignominie, une vie en butte aux
privations. Notre devoir est de nous habituer à ne pas craindre
ceux-ci, à ne pas désirer ceux-là. Sachons combattre et résister,
fuyons ce qui nous invite, et faisons tête à ce qui nous
attaque. Ne voyez-vous pas combien l'homme qui monte diffère
d'attitude avec celui qui descend? Si l'on descend, on porte
le corps en arrière; si l'on gravit, on se penche en avant: car
peser, en descendant, sur la partie antérieure du corps, et,
pour monter, le ramener en arrière, c'est vouloir se précipiter.
Or on court aux voluptés par une descente rapide, et l'on monte
vers la sagesse par un sentier difficile et raide; ici l'on doit
pousser le corps en avant, et pour descendre il faut le retenir
en arrière.

Ma pensée n'est point, comme vous pourriez le croire, que
ceux-là seuls sont dangereux à écouter qui vantent le plaisir
et nous inspirent la crainte de la douleur, déjà effrayante par
elle-même. J'en vois d'autres non moins nuisibles, qui, sous
le masque du stoïcisme, nous exhortent aux vices. Qu'annoncent-ils
en effet? Que le sage, le philosophe seul sait faire
l'amour; que seul il possède le grand art de bien boire et
d'être bon convive. Nous examinons aussi, disent-ils, jusqu'à
quel âge on peut aimer les jeunes garçons
?

Mais laissons aux Grecs cette coutume; prêtons plutôt l'oreille
à ceux qui nous disent: Nul ne devient bon par hasard; la
vertu veut un apprentissage. La volupté est une chose abjecte,
ignoble, futile, digne de toute notre indifférence, qui nous est
commune avec les animaux privés de la parole, et que les dernières,
les plus viles d'entre les brutes poursuivent avec le plus
d'ardeur. Qu'est-ce que la gloire? Un songe, une fumée, un je
ne sais quoi plus fugitif que le vent. La pauvreté n'est un mal
que pour qui se révolte contre elle. La mort n'est point un
mal. Et qu'est-ce donc? dites-vous. C'est la seule loi d'égalité
chez les hommes. La superstition est une erreur qui tient du
délire: elle craint quand elle devrait aimer, et son culte est
un outrage. Quelle différence y a-t-il entre nier les dieux et
les diffamer
?

Voilà ce que la philosophie doit nous dire et redire sans
cesse. Son devoir n'est point de fournir des excuses au vice.
Plus d'espoir de salut pour le malade, si son médecin l'invite
à l'intempérance.


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