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[20,120] CXX. COMMENT NOUS EST VENUE Là NOTION DU BON ET DE L'HONNÊTE. Votre lettre, qui touche en courant nombre de questions subtiles, s'arrête enfin sur celle-ci, dont elle demande la solution: Comment nous est venue la notion du bon et de l'honnête ? - Suivant les autres philosophes, ce sont là deux choses diverses ; et suivant nous, deux parties du même tout. Je m'explique. Ce qui est bon, selon quelques-uns, c'est ce qui est utile; et ils nomment ainsi la richesse, un cheval, du vin, une chaussure, tant ils ont du bien une idée abjecte, tant ils la font descendre bas! L'honnête pour eux, c'est ce qui répond à la loi du devoir et de la vertu : comme des soins pieux donnés à la vieillesse d'un père, des secours offerts à la pauvreté d'un ami, un vaillant coup de main, un avis dicté par la prudence et la modération. Nous aussi, nous divisons les attributs, mais le sujet est un. Rien n'est bon que l'honnête, et l'honnête, par son essence même, est bon. Je crois superflu d'ajouter ce que j'ai dit mainte fois sur la différence des deux choses: sachez seulement que rien ne nous semble bon de ce qui peut servir au mal - or, vous voyez combien de gens font mauvais usage des richesses, de la noblesse, de la puissance. Mais revenons au point que vous désirez voir éclaircir : Comment nous est venue la notion première du bon et de l'honnête ? » La nature n'a pu nous l'enseigner : elle nous a donné les germes de la science, non la science elle-même. Quelques-uns disent que cette notion s'est offerte à nous par aventure; mais est-il croyable que l'image de la vertu n'ait que fortuitement apparu â je ne sais quel homme? Selon nous, l'observation a recueilli, comparé entre eux certains actes fréquents de la vie, et l'intelligence humaine y a connu le bon et l'honnête par analogie. Comme ce mot a reçu des grammairiens latins droit de cité, je ne crois pas devoir le proscrire et le renvoyer dans son pays natal; je l'emploie donc, non pas seulement comme toléré, mais comme sanctionné par l'usage. Or, qu'est-ce que cette analogie ? le voici. On connaissait la santé du corps, on s'avisa, que l'âme aussi avait la sienne; et pareillement, de la force physique on déduisit la force morale. Des traits de bonté, d'humanité, de courage nous avaient frappés d'étonnement; nous commençâmes à les admirer comme autant de perfections. Il s'y mêlait beaucoup d'alliage; mais le prestige d'une action remarquable les couvrait de son éclat: nous avons donc dissimulé ces taches. Car naturellement nous sommes portés à outrer le plus juste éloge; et toujours le portrait de la gloire a été au delà du vrai. De ces faits divers fut donc tiré le type du bien par excellence. Fabricius repoussa l'or de Pyrrhus, et vit moins de grandeur à posséder un royaume qu'à mépriser les dons d'un roi. Le même Fabricius, à qui le médecin de Pyrrhus promettait d'empoisonner son prince, avertit celui-ci d'être sur ses gardes. Ce fut l'effet d'une même vertu de ne pas être vaincu par l'or, et de ne vouloir pas vaincre par le poison. Nous avons admiré ce grand homme, également inflexible aux promesses faites par le roi et contre le roi, obstiné à suivre la vertu son modèle ; cet homme qui, soutenant le plus difficile des rôles, celui d'un chef de guerre irréprochable, crut qu'il est des choses non permises, même contre un ennemi; qui enfin, au sein d'une extrême pauvreté, pour lui si glorieuse, n'eut pas moins horreur des richesses que de l'empoisonnement. Roi d'Epire, a-t-il dit, tu vivras, grâce à moi; réjouis-toi de ce qui tout à l'heure causait ta peine: Fabricius est toujours incorruptible. Horatius Coclès à lui seul intercepta l'étroit passage d'un pont; il consentit à ce que la retraite lui fût coupée, pourvu qu'on fermât le chemin à l'ennemi dont il soutint l'effort jusqu'au moment où retentit avec fracas la chute des solives brisées. Alors tournant la tête, et voyant le péril de sa patrie écarté au prix du sien: Me suive qui voudra maintenant, s'écrie-t-il; et il se précipite dans le fleuve, non moins soucieux, au milieu du courant qui l'entraîne, de sauver ses armes que sa vie, ses armes victorieuses, dont il maintint l'honneur intact ; et il rentra dans Rome sans le moindre mal, comme s'il eût passé par le pont même. Ces actions et d'autres semblables nous ont appris ce que c'est que la vertu. D'un autre côté, ce qui peut sembler étrange, il est des vices qui ont les dehors de l'honnête: ainsi, la meilleure des choses est produite par son contraire. Car vous le savez, vices et vertus se touchent, et dans les hommes les plus vils et les plus corrompus se rencontrent les apparences du bien. Ainsi le prodigue a les apparences de la générosité; bien que la distance soit grande de qui sait donner, à qui ne sait pas conserver. Car, on ne peut trop le redire, Lucilius, beaucoup jettent leurs dons et ne les placent pas : or, appellerai-je libéral un bourreau d'argent? La négligence ressemble à la facilité; la témérité, au courage. Ces conformités apparentes nous obligèrent à prendre garde, et à distinguer des choses très rapprochées à l'extérieur, mais au fond très dissemblables. En portant les yeux sur ceux qu'avait illustrés une action d'éclat, on sut y démêler l'homme chez qui cet élan généreux d'un grand coeur ne s'était manifesté qu'une fois. On vit cet homme, brave à la guerre, timide aux luttes du forum; héros contre la pauvreté, sans force contre la calomnie : en louant l'action, ou méprisa l'homme. On en vit un autre bon avec ses amis, modéré envers ses ennemis, administrant avec des mains pures et religieuses les affaires de l'Etat et des citoyens; également doué de la patience qui tolère, et de la prudence qui n'agit qu'à propos; donnant à pleines mains, quand la libéralité est de saison; quand le travail commande, s'y dévouant avec persévérance, et suppléant par l'activité de l'âme à l'épuisement du corps; du reste, se montrant toujours en tout le même: vertueux non plus par système, mais par habitude, et arrivé au point, non pas seulement de pouvoir bien faire, mais de ne pouvoir faire autrement que bien. On jugea que là était la parfaite vertu, laquelle fut divisée en plusieurs parties. Car on avait des passions à dompter, des frayeurs à vaincre; il fallait prévoir les choses à faire, rendre à chacun selon son droit: on trouva pour tout cela la tempérance, la force, la prudence, la justice, qui reçurent chacune leur tâche respective. Qu'est-ce donc qui nous a fait connaître la vertu ? Nous l'avons reconnue à l'ordre qu'elle établit, à sa beauté, à sa constance, à l'harmonie de toutes ses actions, à cette grandeur qui la rend supérieure à tout. Alors naquit l'idée de cette vie heureuse qui coule doucement, sans obstacle, qui s'appartient toute à elle-même. Mais comment cette dernière image s'offrit-elle à notre esprit? Je vais le dire. Jamais ce mortel parfait, cet adepte de la vertu, ne maudit la fortune; jamai sil n'accueillit les événements de mauvaise grâce: se regardant comme citoyen du monde, comme soldat de la Providence, il vit dans chaque épreuve un commandement à subir. Toutes celles qui lui survinrent, il ne les repoussa point comme des maux, comme des accidents qui l'auraient atteint : il les accepta comme une charge à lui dévolue. Quelle qu'elle soit, se dit-il, elle est mienne ; elle est dure, elle est cruelle: ce sera pour mon courage un aiguillon de plus. Force était donc de reconnaître la vraie grandeur dans un homme qui jamais n'avait gémi sous le malheur, jamais ne s'était plaint de sa destinée, qui avait fait ses preuves en mille rencontres; qui, brillant comme une vive lumière au sein de la nuit, avait appelé tous les regards vers sa paisible sérénité, par son équité à remplir ses devoirs envers les hommes comme envers les dieux. Cette âme accomplie, cette nature excellente ne voyait au-dessus d'elle que l'intelligence divine, dont une parcelle était descendue dans sa mortelle enveloppe ; or, jamais l'homme n'est plus semblable à Dieu que lorsque, se reconnaissant mortel, il sent qu'il n'a reçu la vie que pour l'employer dignement; que ce corps n'est point un domicile fixe, mais une hôtellerie et une hôtellerie d'un jour, dont il faut sortir dès qu'on se sent à charge à son hôte. Oui, Lucilius, notre âme n'a pas de titre plus frappant de sa haute origine, que son dédain pour l'indigne et étroite prison où elle s'agite, que son courage à la quitter. Il n'ignore pas où il doit retourner celui qui se rappelle d'où il est venu. Ne voyons-nous pas combien d'incommodités nous travaillent, et que ce corps est peu fait pour nous? Nous nous plaignons tour à tour du ventre, de la tête, de la poitrine, de la gorge. Tantôt nos nerfs, tantôt nos jambes nous tiennent au supplice; les déjections nous épuisent, ou la pituite nous suffoque; puis c'est le sang qui surabonde, et qui plus tard vient à nous manquer; les infirmités nous assiègent, nous tiraillent dans tous les sens : inconvénients ordinaires à l'habitant d'une demeure qui n'est point la sienne. Et au sein même du ruineux domicile qui nous est échu, nous n'en formons pas moins d'éternels projets, nous n'en embrassons pas moins de nos espérances le plus long avenir qu'une vie humaine puisse atteindre, jamais désaltérés d'or, jamais rassasiés de pouvoir. L'impudence et la déraison peuvent-elles aller plus loin ? Rien ne suffit à des êtres faits pour mourir; disons mieux, à des mourants. Car point de jour qui ne nous rapproche du terme, du bord fatal d'où nous devons tomber, et chaque heure nous y pousse. Voyez dans quel aveuglement nous sommes ! Cet avenir dont je parle s'accomplit en ce moment même, et se trouve en grande partie arrivé. Car le temps que nous avons vécu est rentré dans le néant où il était avant que nous vécussions; et quelle erreur de ne craindre que le dernier de nos jours, quand chacun d'eux nous avance d'autant vers la destruction ! Ce n'est point le pas où l'on succombe qui produit la lassitude ; il ne fait que la révéler. Le dernier jour arrive à la mort, mais chaque jour s'y acheminait. Elle nous emmène doucement, elle ne nous enlève pas. Aussi l'âme vraiment grande, qui a la conscience d'une vie meilleure, s'efforce-t-elle, au poste où elle est placée, de se conduire avec honneur et talent; du reste, ne regardant comme à elle aucun des objets qui l'environnent, elle n'en use qu'à titre de prêt: c'est un hôte, un étranger qui ne fait que passer. La vue d'un homme doué d'une pareille constance ne serait-elle pas pour nous la révélation d'une nature extraordinaire, surtout, je le répète, si cette grandeur, toujours égale, nous démontre par là qu'elle est vraie? Le vrai reste uniforme et invariable; le faux ne dure pas. Certains hommes jouent tour à tour le rôle de Vatinius ou de Caton : naguère ils ne trouvaient pas Curius assez austère, Fabricius assez pauvre, Tubéron assez frugal, assez simple dans ses besoins; et maintenant ils luttent d'opulence avec Licinius, de gourmandise avec Apicius, de mollesse avec Mécène. Un des plus sûrs indices de la corruption du coeur est cette fluctuation qui le promène sans cesse de la fausse imitation des vertus à l'amour trop réel des vices. Tantôt il avait deux cents esclaves ; tantôt il n'en avait que dix; tantôt il-ne parlait que de rois, de tétrarques et de grandeurs; tantôt il s'écriait : Que j'aie une table à trois pieds, une coquille pour salière, une toge grossière pour me garantir du froid! Eussiez-vous donné un million de sesterces à cet homme si économe, content de si peu, au bout de cinq jours sa bourse eût été vide. Tous les hommes dont je parle sont représentés par ce personnage d'Horace, jamais égal ni semblable à lui-même: tant il est ondoyant et mobile. Tels sont beaucoup de caractères, je dirais presque tous. Quel est l'homme qui chaque jour ne change de dessein et de voeu ? Hier il voulait une épouse, aujourd'hui c'est une maîtresse; tantôt il tranche du souverain, tantôt il ne tient pas à lui qu'il ne soit le plus obséquieux des esclaves: souvent l'orgueil se gonfle jusqu'à le rendre haïssable, souvent il se rabaisse, et se fait plus petit, plus humble que ceux qui rampent dans la poussière; d'une main il sème l'or, de l'autre il le ravit. Ainsi se trahit surtout l'absence de jugement: vous le voyez sous telle forme, puis sous telle autre; ce qu'il y a, selon moi, de plus honteux au monde, il n'est jamais lui. C'est une grande chose, savez-vous, que d'être toujours le même. Or, excepté le sage, nul n'en est capable. Nous autres, nous ne savons encore que changer, tour à tour économes et prodigues, frivoles et sérieux; à toute heure nous changeons de masque, et en prenons un différent de celui que nous venons de quitter. Gagnez donc sur vous de vous maintenir jusqu'à la fin tel que vous avez résolu d'être. Faites qu'on puisse vous louer, ou du moins vous reconnaître. Il y a tel homme, qu'on a vu la veille, et dont on peut dire: Quel est-il? Tant est grande la métamorphose ! lettre suivante : tout animal a la conscience de sa constitution |
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