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[19,113] CXIII. SI LES VERTUS SONT DES ANIMAUX : ABSURDITE DE CES SORTES DE QUESTIONS. Vous désirez savoir mon sentiment sur cette question agitée dans notre école : « La justice, le courage, la prudence et les autres vertus sont-ellesdes animaux? » - Par ces subtilités, cher Lucilius, nous donnons lieu de croire que nous exerçons notre esprit sur des choses vaines, et que nous consumons nos loisirs en disputes qui restent sans fruit. Je satisferai votre désir; je vous exposerai l'opinion de nos maîtres. Mais ma pensée est autre que la leur, je vous le proteste. Selon moi, il y a des assertions qui ne conviennent qu'à gens portant chaussure et manteau grecs. Voici donc ce qui a tant ému les anciens sophistes. Ils tiennent pour constant que l'âme est animal, vu que par elle nous sommes animaux et que tout ce qui respire a tiré d'elle ce nom ; or, la vertu n'étant autre chose que l'âme modifiée d'une certaine façon, est conséquemment animal. De plus, la vertu agit : agir ne se peut sans mouvement ; si elle a ce mouvement, que l'animal seul peut avoir, elle est animal. - Mais, dit-on, si elle est animal, la vertu possédera la vertu. - Pourquoi non ? Elle se possède elle-même : le sage fait tout par la vertu; la vertu, tout par elle-même. - Ainsi donc, tous les arts aussi sont des animaux, et encore toutes nos pensées, tout ce qu'embrasse notre esprit. Il s'ensuit que plusieurs milliers d'animaux logent dans l'étroite cavité de notre coeur, et que nous sommes ou que chacun renferme en soi plusieurs animaux. - Vous demandez ce qu'on répond à cela. Le voici : chacune de ces choses sera animal, et il n'y aura pas plusieurs animaux. Comment ? je vais vous l'expliquer; mais prêtez-moi toute la sagacité, toute l'attention de votre esprit. Chaque animal doit avoir une substance à part ; tous ont une âme qui est la même : ils peuvent donc exister comme isolés, mais non comme étant plusieurs à la fois. Je suis en même temps animal et homme, sans qu'on puisse dire que je sois deux. Pourquoi? C'est qu'il devrait pour cela y avoir séparation ; c'est que l'un doit être distinct de l'autre pour qu'ils fassent deux. Tout ce qui en un seul est multiple tombe sous une seule nature : il est un. Mon âme est animal, moi aussi ; cependant nous ne sommes pas deux. Pourquoi ? Parce que mon âme fait partie de moi. On la comptera par elle-même pour quelque chose, quand elle subsistera par elle-même ; tant qu'elle sera membre d'un tout, on ne pourra y voir rien de plus. Et la raison, la voici : pour être quelque autre chose, il faut être à soi, propre à soi, d'une manière complète, absolue. J'ai déjà déclaré que cette opinion n'est pas la mienne. Car, qu'on l'admette, non seulement les vertus seront animaux, mais encore les vices et les affections opposées, colère, crainte, chagrin, méfiance. Ces conséquences iront même au delà : point d'opinion, point de pensée qui ne soit animal, ce qui sous aucun rapport n'est admissible. Tout ce qui est le fait de l'homme n'est pas homme. - Qu'est-ce que la justice, dit-on ? c'est l'âme disposée de certaine manière. Partant, si l'âme est animal, la justice l'est aussi. - Point du tout ! Cette justice est une manière d'être, un attribut de l'âme. Cette même âme se modifie sous diverses formes, et n'est pas un autre animal chaque fois qu'elle fait autre chose ; et tout ce qui procède d'elle n'est point animal. Si la justice, si le courage, si les autres vertus sont animaux, cessent-elles par moments de l'être pour le redevenir, ou le sont-elles constamment? Les vertus ne peuvent cesser d'être vertus. Il y aura donc un grand nombre, un nombre infini d'animaux qui habiteront cette âme? - Non pas, me répond-on, ils se rattachent à un seul, ce sont les parties et les membres d'un seul. - L'image que nous nous figurons de l'âme est donc comme celle de l'hydre aux cent têtes, dont chacune combat à part, et d'elle-même peut nuire. Or, aucune de ces têtes n'est un animal; c'est une tête de l'hydre, et cette hydre constitue l'animal. Personne ne dira que, dans la chimère, le lion ou le serpent fût un animal: ils en faisaient partie, mais les parties ne sont point des animaux. Pourquoi donc en conclure que la justice est animal ? Elle agit, dites-vous, elle est utile : et ce qui agit, et ce qui est utile, a du mouvement ; or, ce qui a du mouvement, est animal. - Cela est vrai, si ce mouvement lui est propre ; mais ici il est emprunté et vient de l'âme. Tout animal jusqu'à sa mort est ce qu'il a commencé d'être : jusque-là l'homme est homme; le cheval, cheval; le chien reste chien : ils ne sauraient se transformer en autre chose. La justice, c'est-à-dire l'âme disposée d'une certaine manière, est un animal! Je le veux croire : le courage encore, ou l'âme modifiée d'une autre sorte, est un animal. Mais quelle est cette âme? celle qui tout à l'heure était justice? Elle est concentrée dans le premier animal, passer dans un autre, lui est interdit : il faut qu'elle reste jusqu'au bout dans celui où elle s'est d'abord établie. D'ailleurs une seule âme ne peut appartenir à deux animaux, encore moins à un grand nombre. Si la justice, le courage, la tempérance et les autres vertus sont autant d'animaux, comment n'auraient-ils qu'une âme pour tous ? Il faut que chacun ait la sienne, ou ce ne sont plus des animaux. Un seul corps ne peut être à plusieurs animaux: nos sophistes eux-mêmes l'avouent. Quel est le corps de la justice ? l'âme. Et celui du courage ? la même âme. Cependant le même corps ne peut renfermer deux animaux. - C'est, dit-on, la même âme qui revêt la forme de justice, et de courage, et de tempérance. - Cela serait possible, - si dans le même temps qu'elle est justice, elle n'était pas courage; si, dans le temps qu'elle est courage, elle n'était pas tempérance. Mais ici toutes les vertus existent simultanément. Comment donc seront-elles chacune autant d'animaux, avec une seule âme, qui ne peut constituer plus d'un animal? Enfin, aucun animal ne fait partie d'un autre ; or, la justice fait partie de l'âme : donc ce n'est pas un animal. Mais, ce me semble, je perds ma peine à démontrer une chose avouée. Il y a ici de quoi perdre patience, plulôt que matière à discuter sérieusement. Nul animal ne fait partie d'un autre. Considérez-les tous: il n'en est point qui n'ait sa couleur particulière, sa figure, sa grandeur à lui. A tous les traits qui rendent si admirable le génie du céleste ouvrier, j'ajouterais encore que dans ce nombre infini de créations, jamais il ne s'est répété : les choses même qui paraissent semblables, comparées, se trouvent différentes. De tant d'espèces de feuilles, pas une qui n'ait sa marque particulière; de tant d'animaux, pas un dont la grandeur soit exactement celle d'un autre : toujours il y a quelque nuance. Il s'est imposé la loi de rendre dissemblables et inégaux tous les êtres qui étaient distincts les uns des autres. Toutes les vertus, comme vous dites, sont pareilles : donc elles ne sont pas animaux. Point d'animal qui ne fasse par lui-même quelque chose; or, la vertu par elle-même ne fait rien qu'avec l'homme. Tous les animaux sont ou raisonnables, comme les hommes, comme les dieux; ou irraisonnables, comme les bêtes sauvages et domestiques. Mais les vertus certes sont raisonnables : or, elles ne sont ni hommes ni dieux; elles ne sont donc pas animaux. Tout animal raisonnable ne fait rien sans qu'une image quelconque l'y ait excité d'abord, ensuite il se met en mouvement, puis ce mouvement est confirmé par l'assentiment. Quel est cet assentiment? le voici. Il faut que je me promène; ce n'est qu'après m'être dit cela, et avoir approuvé mon idée, qu'enfin je me promène. Faut-il que je m'asseye? j'arrive de même à m'asseoir. L'assentiment à de tels actes n'a pas lieu dans la vertu. Car admettons que la prudence soit un animal, comment donnera-t-elle son assentiment à cette proposition : « Il faut que je me promène ? » Sa nature ne le comporte pas : car la prudence prévoit pour celui â qui elle appartient, et non pour elle. Elle ne peut ni se promener ni s'asseoir ; elle n'a donc pas d'assentiment ; et qui n'en a pas, n'est pas animal raisonnable. La vertu, si elle est animal, est raisonnable : elle n'est pas animal raisonnable : elle n'est donc pas animal. Si la vertu est animal, et que tout bien soit vertu, tout bien est animal. Nos stoïciens l'avouent. Sauver son père est un bien ; opiner sagement au sénat est un bien ; rendre exacte justice est un bien : donc sauver son père est un animal ; opiner sagement est un animal. La conséquence ira si loin, qu'on ne pourra s'empêcher de rire. Se taire prudemment est un bien ; bien souper est un bien : ainsi se taire et souper sont des animaux! Eh bien ! soit : appuyons toujours, et divertissons-nous de ces subtiles inepties. Si la justice et le courage sont des animaux, sans doute ce sont des animaux terrestres. Tout animal terrestre a froid, a faim, a soif ; donc la justice a froid, le courage a faim, la clémence a soif. Et encore, ne puis-je demander quelle figure ont ces animaux? Est-ce celle d'un homme, d'un cheval, d'une bête sauvage ? Si on leur donne, comme à Dieu, la forme ronde, je demanderai si l'avarice, la mollesse, la démence sont rondes pareillement? car elles aussi sont des animaux. Les arrondit-on de la sorte? je demanderai si une promenade faite avec prudence est animal, ou non. Nécessairement on l'avouera, et on dira que la promenade est un animal, et qu'il est de forme ronde. Ne croyez pas au reste que parmi les nôtres, je sois le premier qui ne parle pas comme le maître, et qui aie mon opinion à moi : Cléanthe et son disciple Chrysippe ne sont pas d'accord sur ce que c'est que la promenade. Cléanthe dit : « Ce sont des esprits mis en mouvement, du siége de l'âme jusqu'aux pieds. » Selon Chrysippe, « c'est l'âme elle-même. » Pourquoi donc, à l'exemple de ce même Chrysippe, chacun n'en appellerait-il pas à son propre sens, et ne rirait-il pas de ces multitudes d'animaux que le monde ne pourrait contenir ? Les vertus, dit-on, ne constituent pas plusieurs animaux, et sont pourtant des animaux. Un homme est poëte et orateur et n'est cependant qu'un seul homme ; ainsi ces vertus sont des animaux, mais n'en sont pas plusieurs. C'est chose identique que l'âme et l'âme juste, et prudente, et courageuse, quand elle est disposée pour chacune de ces vertus. - Ainsi la question s'évanouit, nous voilà d'accord. Moi aussi, j'avoue pour le moment que l'âme est animal, sauf à voir plus tard qu'en penser ; mais que ses actions soient animaux, je le nie. Autrement toutes nos paroles, tous les vers des poètes seraient animaux. Si en effet un discours sensé est un bien, et que tout bien soit un animal, un discours sera un animal. Un bon vers est un bien ; or tout bien est animal : le vers est donc animal. Ainsi, Je chante les combats et ce héros ---. Voilà un animal, et l'on ne dira pas qu'il est rond, car il a six pieds. - Tout cela vous parait pur entortillage. J'éclate de rire, quand je me figure le solécisme, le barbarisme, le syllogisme comme des animaux, et que je leur assigne, comme un peintre, des traits qui leur conviennent. Voilà les objets sur lesquels nous discutons les sourcils froncés, le front chargé de rides ! Je ne saurais dire ici avec Cécilius « O tristes inepties ! » - Car elles sont risibles. Que ne traitons-nous plutôt quelque utile et salutaire question; que ne cherchons-nous comment on parvient aux vertus, et quelle route y mène? Apprenez-moi, non si le courage est un animal, mais qu'aucun animal n'est heureux sans le courage, s'il ne s'est affermi contre les coups du sort, s'il n'a, dans sa pensée, dompté toutes les disgrâces, en les prévoyant avant qu'elles n'arrivent. Qu'est-ce que le courage? Le rempart de l'humaine faiblesse, rempart inexpugnable, derrière lequel l'homme se maintient en sécurité au milieu des maux qui assiègent cette vie: car alors il use de sa propre force, de ses propres armes. Je veux ici vous citer une sentence du stoïcien Posidonius : « Garde-toi de croire que jamais la fortune te protége de ses armes. C'est avec les tiennes qu'il la faut combattre. Les dons de la fortune ne sont pas des armes. Aussi, bien que prémuni contre des ennemis ordinaires, souvent contre elle on est sans défense. » Alexandre portait chez les Perses, chez les Hyrcaniens, chez les Indiens, chez toutes les nations orientales jusqu'à l'Océan, la dévastation et la fuite; et lui-même, après le meurtre de Clitus, après la mort d'Ephestion, s'ensevelissait dans les ténèbres, pleurant tantôt son crime envers l'un, tantôt la douloureuse perte de l'autre; et le vainqueur des peuples et des rois succombait victime de ses fureurs et de ses chagrins : c'est qu'il avait tout fait pour subjuguer l'univers, plutôt que ses passions. Oh ! que profonde est l'erreur de ces mortels qui, jaloux d'étendre leur domination au delà des mers, mettent leur suprême bonheur à envahir à l'aide de soldats force provinces, à entasser conquêtes sur conquêtes, méconnaissant cette souveraineté sublime qui nous égale aux dieux, l'empire sur soi-même, le plus beau de tous les empires! Enseignez-moi combien est sacrée la justice, qui n'a en vue que le droit d'autrui, et d'autre prétention que d'être utile à tout le monde. Qu'elle n'ait rien de commun avec l'intrigue et l'opinion ; qu'elle ne plaise qu'à elle seule ! Qu'avant tout chacun arrive à se dire : « Je dois être juste sans intérêt. » C'est peu encore. Qu'il se dise : «Je veux pour cette belle vertu me sacrifier, et me sacrifier avec plaisir: » ainsi toutes nos pensées s'éloigneront le plus possible de nos avantages privés. N'examinez pas si un acte de justice vaut quelque chose de plus que le bonheur d'être juste. Pénétrez-vous aussi du principe que je rappelais tout à l'heure: il n'importe nullement de combien de personnes votre équité sera connue. Quiconque vent qu'on publie ce qu'il fait de bien, travaille pour la renommée, non pour la vertu. Tu refuses d'être juste sans gloire ? Malheureux! tu devras souvent l'être au prix de ta réputation. Le sage jouit alors même de cette mauvaise renommée que lui mérite une bonne conscience. lettre suivante : la corruption du langage vient de celle des moeurs |
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