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[19,0] Livre XIX. [19,110] CX. VOEUX ET CRAINTES CHIMERIQUES DE L' HOMME : LA PHILOSOPHIE SEULE PEUT L'EN GUERIR. Je vous salue de ma maison de Nomentanum, et vous souhaite la santé de l'âme, c'est-à-dire la faveur de tous les dieux, car ils sont pacifiques et bienveillants pour quiconque s'est réconcilié avec soi-même. Oubliez un moment cette croyance chère à plusieurs, que chaque mortel reçoit pour pédagogue un dieu, non pas du premier ordre, mais de l'étage inférieur, de la classe de ceux qu'Ovide appelle le commun des dieux. Toutefois n'écartez pas cette idée sans vous souvenir que nos pères, qui l'ont eue, pensaient comme les stoïciens, qui donnèrent à l'homme son Génie, à la femme sa Junon. Nous verrons plus tard si les dieux ont le loisir de veiller aux affaires des individus; en attendant, sachez que, soit que nous soyons confiés à leur garde ou livrés à nous seuls et à la fortune, vous ne pouvez proférer contre personne d'imprécation pire que de lui souhaiter d'être mal avec lui-même. Il n'est pas besoin non plus d'invoquer la colère des dieux sur qui nous semble la mériter; non, cette colère est sur le méchant, lors même qu'ils paraissent se complaire à favoriser son élévation. Ouvrez les yeux : considérez bien ce que sont les choses, et non comme on les appelle, que le mal nous vient plus souvent des succès que des revers. Combien de fois le principe et le germe du bonheur sont sortis de ce que nous nommions calamité ! Combien de fois une élévation, reçue avec grande joie, a-t-elle creusé un précipice et n'a élevé un homme d'un degré de plus que pour rendre sa chute plus périlleuse! Au reste, cette chute même n'a rien en soi de malheureux, si l'on envisage l'issue dernière au delà de laquelle la nature ne saurait précipiter personne. Il est proche le terme de tout ce qui existe : heureux du monde, oui, le précipice est tout proche; infortunés, vous touchez au port. Le prisme de la crainte ou de l'espérance recule et grossit à vos yeux l'un et l'autre. Soyez plus sages, mesurez tout à votre condition d'hommes : abrégez du même coup vos joies et vos appréhensions. Vous gagnerez, à des joies plus courtes, des appréhensions moins longues. Mais que parlé-je de diminuer la somme des maux à craindre? rien ne doit vous paraître tel. Ce ne sont que chimères qui vous émeuvent; qui vous glacent de surprise. Nul ne s'est assuré de l'existence du péril, et la peur des uns a passé dans le coeur des autres. Nul n'a osé s'approcher de l'épouvantail, en sonder la nature, et voir s'il était bien de craindre. Voilà comme un vain prestige, un fantôme abuse nos crédules esprits, parce qu'on n'en a pas démontré le néant. N'hésitons point à porter devant nous un regard ferme : nous verrons clairement que rien n'est plus passager, plus incertain, plus rassurant même que l'objet de nos alarmes. Le trouble de notre imagination est tel que le dépeint Lucrèce : « Comme les enfants tremblent et craignent tout dans les ténèbres, hommes, nous craignons en plein jour. » Eh! que dis-je ? n'est-on pas plus insensé que le plus faible enfant, de prendre peur en plein jour? Mais tu te trompes, Lucrèce, ce n'est pas en plein jour que l'on craint : on s'est créé partout des ténèbres; on ne ne distingue plus rien, ni le nuisible ni l'utile, notre vie est une course continuelle où on se heurte contre tout, sans pour cela faire halte, ni s'inquiéter où l'on pose le pied. Quelle haute folie n'est-ce pas de courir dans les ténèbres ! Apparemment on se presse ainsi pour que la mort ait à nous rappeler de plus loin ; et, bien qu'on ignore où l'on est poussé, on n'en poursuit pas avec moins de vivacité et de persévérance le but qu'on s'est proposé. La lumière pourrait cependant encore revenir, si nous voulions. Le seul moyen pour cela serait d'acquérir la science des choses divines et humaines ; de ne pas l'effleurer seulement, mais de l'approfondir; de revenir à ce que l'on sait déjà, d'y repenser souvent; de démêler ce qui est bien, ce qui est mal, ce qui porte faussement l'un ou l'autre nom; d'étudier ce qui est honnête ou honteux, les décrets de la Providence. Mais là ne s'arrête point l'essor de l'intelligence humaine; il lui est donné de porter ses regards par delà les bornes du monde, de considérer l'espace dans lequel il gravite, et son point de départ, puis vers quelle fin se précipite ce rapide mouvement de tous les êtres. Nous avons arraché notre âme à ces hautes contemplations, pour la plonger en d'ignobles et abjectes pensées, pour 1'enchainer à l'intérêt; et, laissant là les cieux et leurs limites, le grand tout et les maîtres qui les régissent, nous avons été fouiller la terre, et chercher quelque peste à en exhumer, peu contents des dons qu'elle office à sa surface. Tout ce qui devait aider au bien-être de ses enfants, Dieu l'a placé à notre portée. Il a devancé nos recherches : l'utile nous est venu spontanément, le nuisible a été enfoui au plus profond des abimes. L'homme ne peut donc se plaindre que de lui seul : lui seul a déterré les instruments de sa perte, au refus de la nature, qui les lui cachait. Il a vendu son âme à la volupté: faiblesse indigne, qui ouvre la porte à tous les maux; il l'a livrée à l'ambition, à la renommée, à mille autres idoles aussi creuses et aussi vaines. En cet état de choses, que vous conseillerai-je ? Rien de nouveau : car ce ne sont pas des maladies nouvelles que vous m'appelez à guérir. Je vous dirai avant tout : Fixez la limite précise da nécessaire et du superflu. Le nécessaire sera partout sous votre main ; le superflu demandera tous vos moments et tous vos soins. Mais n'allez pas trop vous applaudir de vous peu soucier d'un lit éclatant d'or, de meubles incrustés de pierres fines : quelle vertu y a-t-il à mépriser un tel superflu? Nc vous admirez que le jour où vous mépriserez même le nécessaire. Le bel effort de pouvoir vivre sans un faste royal ; de ne pas désirer des sangliers du poids de mille livres, des plats de langues d'oiseaux étrangers, ni tous ces prodiges d'un luxe qui, dégoûté de voir servir l'animal tout entier, choisit de chaque bête la partie la plus délicate. Oui, je vous applaudirai le jour où vous ne dédaignerez pas le pain le plus grossier, où vous vous persuaderez que l'herbe des champs croît, au besoin, pour l'homme aussi bien que pour la brute ; que les bourgeons des arbres peuvent remplir aussi cet estomac où l'on entasse force mets de prix, comme s'il recevait pour garder toujours! Remplissons-le, sans toutes ces délicatesses. Qu'importe en effet ce qu'on lui donne, puisqu'il doit perdre tout ce qu'on lui donnera? Votre oeil est ravi par la symétrie de toutes ces dépouilles de la terre et de l'onde : ce qui vous plaît des unes, c'est qu'on vous les présente toutes fraîches : des autres, c'est que, contraintes d'engraisser à force de nourriture, leur embonpoint semble fondre et vouloir percer son enveloppe; et ce luisant qu'elles doivent à l'art vous charme. Cependant, ô misère ! ces laborieux tributs, avec leurs mille assaisonnements, une fois passés par votre estomac, seront confondus en une seule et même immondice. Voulez-vous mépriser la sensualité des mets? Songez à ce qu'ils deviennent. Il me souvient de quelle admiration Attale frappait tout son auditoire lorsqu'il disait : « Longtemps les richesses m'ont imposé. J'étais fasciné, dès que j'en voyais briller çà ou là quelque parcelle : le fond, qui m'était caché, je me le figurais aussi beau que la superficie. Mais à l'une des expositions solennelles de tous les trésors de Rome, je vis des ciselures d'or, d'argent, de matières plus précieuses que l'argent et que l'or, des teintures exquises, des costumes venus de plus loin que nos frontières et même que celles de nos ennemis; je vis défiler sur deux lignes des légions de jeunes esclaves mâles et femelles, éclatants de luxe et de beauté; je vis enfin toutes les magnificences qu'étalait, dans une fastueuse revue, la fortune du peuple-roi. Que fait-on, pensais-je, en tout ceci, qu'attiser dans les âmes le feu déjà si ardent de la cupidité ? Que veut dire cet or qu'on étale ? Qu'ici se donnent des leçons publiques d'avarice. Pour moi, je le jure, j'emporte d'ici bien moins de désirs que je n'en apportais. Oui, je méprisai les richesses, moins encore comme superflues que comme puériles. Rappelle-toi, me dis-je, comme il a suffi de peu d'heures pour que cette marche, d'ailleurs si lente, si habilement combinée, achevât de s'écouler. Rempliras-tu toute ta vie de ce qui n'a pu te prendre tout un jour? Mais voici pis encore : ces objets me parurent aussi peu utiles pour qui les aurait, qu'ils l'auraient été pour les spectateurs. Voici donc ce que je me dis à moi-même, chaque fois que pareilles vanités frappent mes yeux, soit magnifique palais, soit brillant cortège d'esclaves, soit litières soutenues par des porteurs de la plus belle figure : « Qu'admires-tu là? d'où vient ton étonnement? Ce n'est qu'une vaine pompe; Ce sont choses que l'on montre et dont on ne jouit pas ; qui flattent un moment, et qui passent. Cherche plutôt les véritables trésors, apprends à te contenter de peu. Elève ce noble et généreux défi : Que j'aie du pain et de l'eau, et je lutte de félicité avec Jupiter lui-même. » - Et, de grâce, luttons même sans cela. Honte à qui place son bonheur dans l'or et l'argent! honte encore à qui le place dans le pain et l'eau ! - Mais que faire, si ces deux choses nous manquent ? Le remède à de telles privations ! Tu me le demandes ? La faim amène le terme de la faim. Sans cela, qu'importe la grandeur ou l'exiguïté des besoins qui te font esclave ? qu'importe le plus et le moins, quand la fortune peut te refuser le tout ? Tu peux, pour cette eau même et pour ce pain, tomber à la discrétion d'autrui : or, la vraie indépendance est celle, non pas qui laisse à la fortune peu de prise, mais qui ne lui en laisse aucune. Encore une fois, ne désire rien, si tu veux défier Jupiter, qui n'a rien à désirer. » Ce qu'Attale nous recommandait, la nature le commande à tous les hommes. Méditez souvent ces leçons : vous saurez par elles être heureux, plutôt que le paraître, et heureux à vos yeux plutôt qu'à ceux des autres. lettre suivante : le philosophe diffÈre du sophiste |
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