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la sagesse contre les défauts naturels





Sénèque
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J’ai conversé avec ton ami : il est de bon naturel. Toute l’élévation de son
âme, l’étendue de son esprit et même de ses progrès se sont montrées dans cette
première entrevue. Il nous a donné l’avant-goût de ce qu’il réalisera : car il
parlait sans préparation, pris à l’improviste. À mesure qu’il se remettait, il
avait peine à se défaire d’un modeste embarras, d’heureux augure chez un jeune
homme, tant elle venait du fond de l’âme cette pudeur qui colorait ses traits.
L’habitude lui en restera, autant que je puis conjecturer, fût-il même aguerri
et débarrassé de tous ses défauts ; fût-il sage, elle le suivra, car aucune
sagesse ne saurait enlever dans l’homme physique ou moral des imperfections
originelles : ce qui est implanté en nous, ce qui naît avec nous, se modifie par
l’art, mais ne peut s’extirper. J’ai vu les plus hardis mortels ne pouvoir
paraître en public sans être pris d’une sueur soudaine, comme ceux que la
fatigue ou une extrême chaleur accable. J’en ai vu à qui les genoux tremblaient
au moment de prendre la parole ; il en est alors dont les dents s’entrechoquent,
la langue balbutie, les lèvres demeurent collées l’une à l’autre. C’est de quoi
les leçons ni l’usage ne guérissent jamais ; la nature manifeste là son empire
et avertit même les plus forts de leur faiblesse. Outre cela, je connais encore
ces subites rougeurs dont se couvrent les visages même les plus graves. Plus
apparentes chez ceux qui sont jeunes comme ayant le sang plus chaud et le front
moins exercé, elles ne laissent pas de se produire chez les hommes les plus
consommés et chez les vieillards. Certaines gens ne sont jamais plus à craindre
que lorsqu’ils ont rougi, comme s’ils avaient jeté dehors toute vergogne. Sylla
devenait bien plus violent quand le sang lui était monté au visage. Nulle
physionomie n’a été plus ouverte aux impressions que celle de Pompée : il ne
parut jamais devant plusieurs personnes sans rougir, surtout devant des
assemblées. Même chose arriva à Fabianus, introduit au sénat comme témoin, je me
le rappelle ; et cette pudeur lui allait merveilleusement. C’était l’effet, non
point d’un caractère timide, mais d’une situation nouvelle, dont l’inhabitude,
sans déconcerter tout à fait, agit sur des natures faciles et physiquement
prédisposées à s’émouvoir. Car si chez les unes le sang est plus calme ; vif et
mobile chez d’autres, incontinent il se porte au visage. C’est, je le répète, ce
que la sagesse n’empêchera jamais ; autrement elle tiendrait la nature même sous
sa loi, si elle en rayait toute imperfection. Celles qu’on tient du hasard de la
naissance et du tempérament, lors même que l’âme a longtemps et péniblement
lutté pour s’en affranchir, ne nous quittent plus. On ne les étouffe pas plus
qu’on ne les fait naître. Les acteurs, qui sur la scène imitent les passions,
qui expriment la crainte dans ses agitations les plus vives, et l’abattement
dans tous ses symptômes, n’ont d’autre moyen pour simuler la honte que de
baisser la tête, prendre un ton de voix humble, fixer sur la terre des yeux à
demi fermés : il ne leur est pas donné de se faire rougir, phénomène qu’on
n’empêche ni ne provoque. La sagesse ne promet ni ne fait rien pour le combattre
; il ne dépend que de lui-même : il paraît contre notre volonté, comme il
disparaît sans elle. Mais ma lettre réclame le trait qui doit la terminer.
Reçois donc un utile et salutaire conseil que je veux que tu graves dans ton âme
: « Il nous faut choisir un homme vertueux et l’avoir constamment devant nos
yeux, afin de vivre comme en sa présence et d’agir en tout comme s’il nous
voyait.
» Voilà, cher Lucilius, un précepte d’Epicure ; c’est un surveillant, un
gouverneur qu’il nous impose, et avec raison. Que de fautes évitées, si au
moment de les commettre on avait un témoin ! Prenons pour guide de conscience un
homme révéré par nous, dont l’autorité purifie nos pensées les plus secrètes.
Heureux le personnage dont la présence, que dis-je ? dont le souvenir même rend
meilleur ! Heureux qui le vénère assez pour qu’à ce seul souvenir il rentre dans
le calme et dans l’ordre ! Qui rend aux vertus cet hommage la méritera bientôt
lui-même. Oui, fais choix de Caton ou, s’il te paraît trop rigide, adopte la
morale plus tempérée de Lélius : détermine-toi pour l’homme qui t’a plu par sa
vie, par ses discours, par son visage même où son âme se montre au dehors :
propose-toi-le incessamment soit comme censeur, soit comme modèle. On a besoin,
je le dis encore, d’un type auquel se conforment nos moeurs. À moins d’une
règle, les penchants vicieux ne se redressent point.


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