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[17,109] CIX. SI LE SAGE EST UTILE AU SAGE, ET COMMENT. Vous voulez savoir « si le sage est utile au sage. » - Nous disons que le sage est comblé de tous les biens, qu'il a atteint le faîte du bonheur; et l'on demande si quelqu'un peut être utile au possesseur de la suprême félicité. Les bons se servent entre eux, en ce sens qu'ils exercent leurs vertus et se maintiennent dans leur état de sagesse; chacun d'eux désire avoir avec qui conférer et discuter. Le lutteur entretient son habileté par l'exercice; le musicien stimule le musicien. Comme eux le sage a besoin de tenir ses vertus en haleine : un autre sage l'excite comme il s'excite lui-même. - En quoi le sage sert-il au sage? - Il lui donne de l'élan, il lui montre les occasions de bien faire. Il lui transmet en outre quelque chose de ses méditations, et lui fait part de ses découvertes; car il reste toujours au sage des découvertes à faire et de quoi donner carrière à son génie. Le méchant nuit au méchant : il le rend pire encore, en réveillant sa colère, ses craintes, en entrant dans ses déplaisirs, en exaltant ses jouissances; et jamais les méchants ne sont plus à plaindre que quand plusieurs associent leurs vices et mettent en commun leur perversité. Donc, par la règle des contraires, le bon sera utile au bon. - Comment cela? dites-vous. - Il lui apportera de la joie, il fortifiera sa confiance; et à la vue du calme dont mutuellement ils jouissent, leur satisfaction croîtra encore. Il est aussi des connaissances qu'il lui communiquera : car le sage est loin de tout savoir; et quand il saurait tout, quelque autre peut imaginer et indiquer des voies plus courtes pour parcourir plus facilement tout l'ensemble des choses. Le sage servira le sage, non par son seul mérite, mais par le mérite de celui dont il se fait l'aide. Sans doute il peut, même livré à lui seul, développer ses ressources, aller de sa propre vitesse; mais les exhortations n'encouragent pas moins le coureur. C'est à la fois et du sage que le sage profite, et de lni-même. Mais, dites-vous : si on lui ôte son énergie propre, tout sage qu'il est, il ne fait plus rien. Vous pourriez de même contester la douceur dans le miel, puisque c'est la personne qui le mange qui doit avoir la langue et le palais tellement appropriés à ce genre de saveur, qu'elle soit pour eux agréable, et non point repoussante; car il est des individus à qui, par l'effet de la maladie, le miel paraît amer. Il faut que nos deux sages soient tels que l'un puisse être utile, et que l'autre offre à son action une matière toute prête. Mais, objecte-t-on, à une chaleur portée à son plus haut degré ajouter encore de la chaleur est superflu; à qui possède le souverain bien tout surcroît d'utilité n'importe guère. Est-ce que l'agriculteur, fourni de tous ses instruments, en va demander à un autre laboureur? est-ce que le soldat, armé de toutes pièces pour marcher au combat, désire encore des armes? Ainsi du sage : il est pour le champ de la vie suffisamment pourvu, suffisamment armé. » - A quoi je réponds : Les corps même pénétrés d'une extrême chaleur ont besoin d'une chaleur additionnelle pour se maintenir à ce point extrême. - Mais la chaleur est tout en elle-même. - D'abord il y a une grande différence entre vos termes de comparaison. La chaleur est une, diverse est l'utilité. Ensuite la chaleur, pour être chaleur, ne demande pas qu'on y ajoute ; mais le sage ne peut demeurer dans son état de perfection, s'il n'adopte quelques amis qui lui ressemblent, pour faire avec eux échange de vertus : ajoutez qu'entre elles, toutes les vertus sont amies. L'homme est donc utile à son pareil dont il aime les vertus, et à qui il fournit l'occasion d'aimer en retour les siennes. Ce qui nous ressemble nous charme, surtout les coeurs honnêtes qui savent nous goûter et se faire goûter de nous. D'ailleurs, nul autre que le sage ne possède l'art d'agir sur l'âme du sage, comme il n'y a que l'homme qui puisse agir par la raison sur l'homme. Si donc pour agir sur la raison il est besoin de raison, de même aussi, pour avoir action sur une raison parfaite, il en faut une qui le soit pareillement. Être utile, se dit encore de ceux qui nous fournissent des moyens, l'argent, le crédit la sûreté, tout ce qui, pour l'usage de la vie, nous est cher ou indispensable : en quoi l'on peut dire que l'insensé, lui-même, sera utile au sage. Mais être utile, c'est proprement exciter l'âme aux choses conformes à sa nature, tant au moyen de sa vertu à elle, que par la vertu de celui qui agit sur elle. Et cela ne sera pas sans profit même pour ce dernier; car il faut bien qu'en exerçant la vertu d'autrui, il exerce aussi la sienne. Mais fit-on abstraction du souverain bien ou de ce qui le produit, il n'est pas moins vrai que le sage peut être utile à son pareil. La rencontre d'un sage est pour le sage essentiellement désirable, parce qu'il est dans la nature que tout ce qui est bon sympathise avec ce qui est bon, et qu'il affectionne ce qui lui ressemble comme lui-même. Il est nécessaire, pour suivre mon argument, que je passe de cette question à une autre. On demande en effet : « si le sage est homme à délibérer, à appeler qui que ce soit en conseil? » ce qu'il est obligé de faire, quand il descend à ces détails de la vie civile et domestique, que j'appellerais des oeuvres mortes. Alors, il a besoin du conseil d'autrui, comme d'un médecin, d'un pilote, d'un avocat, d'un arrangeur de procès. Le sage sera donc utile au sage, dans ces cas-là, par ses conseils; mais dans les grands et divins objets, dont j'ai parlé, ils exerceront leurs vertus en commun, et confondront leurs âmes et leurs pensées : c'est ainsi qu'ils profiteront fun et l'autre. N'est-il pas d'ailleurs dans la nature de s'identifier avec ses amis, d'être heureux du bien qu'ils font comme de celui qu'on ferait soi-même? Eh! sans cela, conserverions-nous même cette vertu, qui n'est forte que par l'exercice et par l'usage? Or, la vertu conseille de bien disposer le présent, de pourvoir à l'avenir, de délibérer, de tendre les ressorts de l'âme : effort et développement qui seront plus faciles au sage qui se sera associé un conseil. Il cherche donc ou un homme parfait, ou un homme qui soit en progrès, et voisin de la perfection; et cet homme lui sera utile, en lui apportant l'aide et le tribut de ses lumières. Les hommes disent qu'ils voient plus clair dans l'affaire d'autrui que dans la leur; cela arrive à ceux que l'amour-propre aveugle, et à qui la crainte, en présence du danger, ôte le discernement de ce qui les sauverait. On devient sage à mesure qu'on prend plus de sécurité et qu'on s'affranchit de la crainte. Mais néanmoins, il est des cas où même un sage est plus clairvoyant pour un autre que pour lui; et puis cette satisfaction si douce et si noble de vouloir ou de ne vouloir pas les mêmes choses, voilà ce que le sage recevra du sage : ils avanceront de concert dans leur tâche sublime. Me voilà quitte du travail que vous vouliez de moi, quoiqu'il fût compris dans l'ordre des matières qu'embrasse mon livre sur la philosophie morale. Mais songez, comme je vous le répète fréquemment, qu'en tout ceci l'homme n'exerce que sa subtilité. Car, et j'y reviens toujours, à quoi pareille chose me sert-elle? Me rendra-t-elle plus courageux, plus juste, plus tempérant? Ai-je le loisir de faire de la gymnastique, moi qui ai encore besoin du médecin? Qu'ai-je à faire d'étudier votre inutile fatras ? Pour de grandes promesses, je vois bien peu d'effets. Vous alliez m'apprendre à rester intrépide en présence des glaives étincelants, et le poignard sous la gorge; à être impassible, lorsque l'incendie m'investirait de ses flammes, lorsqu'une soudaine bourrasque emporterait mon navire loin de tout rivage : enseignez-moi d'abord à mépriser la volupté et la gloire; vous m'instruirez ensuite à démêler un sophisme embrouillé, à saisir une équivoque, à éclairer une obscurité : pour le présent, enseignez-moi ce qui presse le plus. lettre suivante : voeux et craintes chimeriques la philosophie seule peut guerir |
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