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[17,0] Livre XVII-XVIII. [17,101] CI. SUR LA MORT DE SENECION. Chaque jour, chaque heure révèle à l'homme tout son néant : toujours quelque récente leçon lui rappelle sa fragilité qu'il oublie, et de l'éternité qu'il rêve rabat ses pensées vers la mort. - Où tend ce début ? demandez-vous. Vous connaissiez Cornélius Sénécion, ce chevalier si honorable et si obligeant d'abord obscur, il devait à lui seul son élévation, et pour arriver à tout il n'avait plus qu'un pas à faire ; car la grandeur croît plus facilement qu'elle ne commence. Il en est de même des richesses : il est ordinairement long et difficile à gagner l'argent qui nous tire de la pauvreté. Sénécion touchait à l'opulence; et deux moyens des plus efficaces, dont un seul même aurait suffi, l'y conduisaient naturellement : l'art d'acquérir et celui de conserver. Cet homme d'une sobriété extrême, non moins soigneux de sa santé que de son patrimoine, m'était venu voir le matin selon sa coutume ; il avait passé le reste du jour et une partie de la nuit au chevet d'un ami malade d'une affection grave et désespérée; à son retour, il avait soupé gaiement; eh bien ! la nuit il est saisi d'une indisposition subite, d'une suffocation qui lui serre le gosier, lui comprime la respiration et le laisse à peine vivre jusqu'au jour. Le voilà donc éteint en quelques heures, lui qui venait de remplir toutes les fonctions d'un homme sain et plein de vie; lui dont les capitaux travaillaient sur terre et sur mer, qui, pour essayer de tous les genres de profit, était même entré dans les fermes publiques : alors que tout succède à ses voeux, où l'or à grands flots courait s'engloutir dans ses coffres ; le voilà qui nous est enlevé. « Maintenant, Mélibée, greffe tes poiriers et aligne tes vignes. » Quelle folie à nous de jeter les plans d'une longue vie, nous qui ne sommes pas maîtres de demain! Quelle démence de fonder dans l'avenir des espérances sans bornes! - J'achèterai ceci, je construirai cela, je ferai tel prêt, telle rentrée, je remplirai telles dignités, et alors enfin, las de travailler et plein de jours, je passerai dans le repos ma vieillesse. - Ah ! croyez-moi, tout n'est qu'incertitudes, même pour les heureux : nul n'est en droit de se rien promettre de l'avenir. Que dis-je? ce que nous tenons fuit de nos mains, et jusqu'à l'heure présente, dont je me crois sûr, le sort l'anéantit pour moi. Le temps se déroule suivant des lois fixes, mais impénétrables; or, que m'importe que ce qui est mystère pour moi ne le soit pas pour la nature? On se propose des traversées lointaines, et après maintes courses aux plages étrangères, un tardif retour dans sa patrie; on se promet à l'armée les lentes récompenses accordées aux services, puis des gouvernements, puis des emplois qui mènent à d'autres emplois, et déjà la mort est à nos côtés, la mort, à laquelle on ne pense que quand elle frappe autrui; mais elle a beau multiplier à nos yeux ses instructives rigueurs, leur effet ne dure pas plus que la première surprise. Et quelle inconséquence ! on s'étonne de voir arriver un jour ce qui chaque jour peut arriver. Le terme de notre carrière est où l'ont fixé les destins et l'inexorable nécessité; mais nul de nous ne sait de combien il en est proche. Aussi faut-il disposer notre âme comme si nous y touchions déjà : ne remettons rien, et réglons journellement nos comptes avec la vie. Le grand mal de la vie, c'est qu'elle est toujours inachevée, c'est que toujours on en rejette une partie dans l'avenir. Celui qui chaque jour a mis à la vie la dernière main, n'est point à court de temps, situation d'où naît l'anxiété et cette soif d'avenir qui ronge l'âme. Rien de plus misérable, que d'être en doute, quand on entre en ce monde, comment on en sortira. Combien me reste-t-il de vie, et quelle sorte de vie? voilà ce qui agite de terreurs sans fin l'âme qui ne se recueillit jamais. Quels moyens avons-nous d'échapper à ces tourmentes? un seul : ne pas étendre notre existence, mais la ramener sur elle-même. Si l'avenir tient en suspens tout mon être, c'est que je ne sais rien faire du présent ; si au contraire j'ai satisfait à tout ce que je me devais ; si mon âme; ferme désormais, sait qu'entre une journée et un siècle la différence est nulle, elle regarde d'en haut tout ce qui doit survenir encore de jours et d'événements, et la vicissitude des temps n'est plus pour elle qu'un long sujet de rire. Comment en effet ces chances variables et mobiles la bouleverseraient-elles, si elle demeure stable en face de l'instabilité ? Hâtez-vous donc de vivre, cher Lucilius, et comptez chaque jour pour une vie entière. Celui qui s'est ainsi préparé; celui dont la vie s'est trouvée tous les jours complète, possède la sécurité. Vivre d'espérance, c'est voir le temps, à mesure qu'il arrive, échapper à notre croissante avidité, et nous laisser cet amer sentiment qui empoisonne tous les autres, la peur de la mort. De là l'ignoble souhait de Mécène qui ne refuse ni les mutilations, ni les difformités, ni enfin le supplice de la croix aiguë, pourvu qu'au milieu de tant de maux la vie lui soit conservée. « Rendez mes mains débiles, mes pieds faibles et boiteux; élevez sur mon dos une énorme bosse; rendez toutes mes dents branlantes : si la vie me reste, tout ira bien. Quand même je serais attaché sur la croix du supplice, conservez-moi la vie. » Ce qui, si la chose advenait, serait le comble des misères, voilà son voeu : ce qu'il demande comme la vie, c'est une prolongation de supplice. Je le jugerais déjà bien méprisable, s'il souhaitait de vivre jusqu'à la mise en croix; mais que dit-il? - Quand tu mutilerais tous mes membres, pourvu qu'en un corps brisé et impotent il me reste le souffle; quand tu ferais de moi un monstre défiguré, de tout point contrefait, accorde-moi quelque temps encore; accorde-m'en, quand tu me clouerais à une croix et m'assoirais sur un fer acéré. - Est-ce donc la peine de comprimer sa plaie, de pendre à une croix les bras étendus, pour reculer ce que désire le plus l'être qui souffre, le terme du supplice? Est-ce la peine de jouir du souffle, pour expirer à tout instant ? Que souhaiter à ce malheureux, sinon des dieux qui l'exaucent ? Que veut dire cette lâcheté, cette turpitude de poète, ce pacte insensé de la peur? A un tel homme Virgile n'a donc jamais fait entendre ce vers : Est-ce un malheur si grand que de cesser de vivre? Il invoque le dernier des maux, la plus cruelle des souffrances; être mis en croix et y rester attaché, il le désire, et à quelle condition ? à la condition de vivre un peu plus. Mais qu'est-ce qu'une telle vie ? Rién qu'une longue mort. Se peut-il trouver un homme qui aime mieux sécher dans les tourments, et périr par lambeaux, et répandre sa vie goutte à goutte, que de l'exhaler d'un seul coup ; un homme qui, cloué sur ce bois fatal, tout défaillant, tout défiguré, les épaules et la poitrine comprimées par une infirmité hideuse, ayant déjà, même avant la croix, mille motifs de mourir, aspire à traîner une existence qui entraînera tant de maux ! Niez maintenant que la nécessité de mourir soit un grand bienfait de la nature! Que de gens néanmoins prêts à faire des pactes encore plus infâmes à trahir un ami, à livrer de leur main leurs enfants à 1a prostitution, pour obtenir de voir plus longtemps cette lumière du jour, témoin de tous leurs crimes ! Guérissons-nous de la soif de vivre, et sachons qu'il n'importe à quel moment on souffre ce qu'il faut souffrir tôt ou tard ; que l'essentiel est, une bonne et non une longue vie, et que parfois bien vivre consiste à ne pas vivre longtemps; vivre longtemps est souvent un obstacle à bien vivre. lettre suivante : illustration aprÈs la mort est un bien |
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