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[16,100] C. JUGEMENT SUR LE PHILOSOPHE PAPIRIUS FABIANUS ET SUR SES ECRITS. J'ai lu, m'écrivez-vous, avec beaucoup d'empressement les livres de Papirius Fabianus Sur les Devoirs civils, mais ils n'ont pas répondu à mon attente; en second lieu, oubliant qu'il s'agissait d'un philosophe, vous critiquez sa manière d'écrire. - Je vous accorde que vous ayez raison, et qu'il laisse aller son style, sans se donner la peine de le régler. D'abord cette manière d'écrire n'est pas sans agrément; et la marche facile d'une composition sans apprêt a des beautés qui lui sont propres; car selon moi il y a une grande différence entre un style coulant et un style diffus. Et ici même, dans ce que je vais dire, j'observe cette différence. Fabianus me paraît, dans son style, abondant mais non diffus : large et facile, sa diction coule sans désordre, mais non sans rapidité. Elle révèle et fait voir tout d'abord qu'elle n'est ni travaillée ni contournée. Mais, admettons que cela soit : c'est un livre de morale et non d'éloquence qu'il a composé; et c'est à l'âme, et non aux oreilles que s'adresse son livre. D'ailleurs, si vous l'aviez entendu lui-même, vous n'auriez pas eu le loisir de vous attacher à des détails de composition, vous auriez été entraîné par l'ensemble; et en effet une improvisation qui captive l'auditeur perd presque toujours de son charme à la lecture; mais c'est déjà beaucoup que d'avoir su nous captiver d'abord, quand même un examen plus réfléchi nous ferait trouver matière à la critique. Si vous me demandez mon avis, je trouve plus beau d'emporter les suffrages que de les mériter : oui, je le soutiens, cette méthode est la plus sûre; c'est la preuve d'une plus grande hardiesse, d'une plus grande confiance dans le succès. Un style trop travaillé, trop timide ne convient pas à un philosophe. Comment montrerait-il du courage et de la constance en présence du péril, s'il s'alarme pour des mots? Ce n'est pas de la négligence, mais de l'assurance, que Fabianus portait dans son style. Aussi n'y trouverez-vous rien de bas : ses expressions sont choisies, mais non recherchées et dénaturées selon le goût du siècle par l'abus des métaphores : celles qu'il emploie ne manquent point d'éclat, quoique empruntées au langage ordinaire. Vous y voyez de beaux et nobles sentiments, non sous la forme écourtée d'une sentence, mais sous une diction large. Vous y trouverez parfois peu de concision, peu d'entente de la composition, et rien qui rappelle l'élégance moderne: mais, à envisager l'ensemble, vous ne remarquerez rien de vide. Encore qu'on y puisse désirer et cette variété de marbres, et ces nombreux canaux qui y amènent partout les eaux, et la cellule du pauvre, et toutes ces recherches que le luxe, dans son dédain des simples ornements, se plaît à inventer, je dirai ici avec le vulgaire : C'est une maison bien construite. Ajoutez qu'en matière de style les goûts sont partagés. Quelques-uns l'aiment d'un poli à faire disparaître toute aspérité; d'autres le veulent d'une rudesse étudiée; le hasard leur offre une période pleine et arrondie, ils la brisent à dessein pour tromper l'attente du lecteur. Lisez Cicéron : son style offre un ton d'unité ; il est flexible, lent dans sa marche, et plein de douceur, sans manquer de force. Au contraire, la diction d'Asinius Pollion est rocailleuse, cahotée, et il coupe sa phrase au point où l'on s'y attend le moins. Enfin dans Cicéron les périodes se terminent : elles tombent dans Pollion, à l'exception d'un très petit nombre de phrases qui ont une marche fixe et une facture régulière. Chez Fabianus, dites-vous encore, tout me semble bas et sans élévation. Je ne lui trouve pas ce défaut. Ses expressions ne sont point basses, mais simples; elles procèdent d'un esprit modeste et bien ordonné ; son style est uni, et non pas ravalé. Vous ne trouverez chez lui ni cette vigueur de diction, ni ces traits brillants, ni ces antithèses de pensées que vous demandez; mais, malgré l'absence d'ornements, un ensemble irréprochable. Chez lui ce n'est pas le style, mais l'auteur qui a de la dignité. Citez-moi un écrivain que vous puissiez lui préférer. Vous me nommez Cicéron, dont les traités sur la philosophie sont presque aussi nombreux que ceux de Fabianus. Je serai de votre avis; mais vous conviendrez au moins que n'est pas un méprisable auteur, celui qui vient après l'écrivain par excellence. Vous me nommez Asinius Pollion à merveille encore; mais je répondrai : N'est-ce rien, en pareille matière, que de venir après les deux premiers? Citez encore Tite-Live : en effet, il a écrit des dialogues, qui n'ap- partiennent pas moins au genre philosophique qu'au genre historique, et des livres exclusivement consacrés à la philosophie. Je le laisserai encore passer devant Fabianus : mais considérez, je vous prie, à combien d'écrivains est supérieur celui qui n'en voit que trois au-dessus de lui, et trois des plus éloquents. Mais il n'a pas tous les genres de mérite : son style manque de force, quoiqu'il ne soit pas sans élévation; de cette vivacité qui entraîne, bien qu'il soit coulant; de clarté, bien qu'il soit pur. Vous souhaiteriez, dites-vous, que Fabianus parlât contre les vices avec âpreté, contre les dangers avec courage, contre la fortune avec un dédain superbe; avec mépris, contre l'ambition. Vous voulez qu'il gourmande le luxe, qu'il stigmatise la débauche, qu'il réprime la colère; qu'il ait tout à la fois la véhémence de l'orateur, la grandeur du poète tragique, la familiarité du poète comique. Voulez-vous donc qu'il s'amuse à ce qu'il y a de moins important, c'est-à-dire à des mots? Il s'est attaché à ce qu'il y a de véritablement grand; et sans qu'il y pense, l'éloquence le suit comme son ombre. Sans doute tout ce qu'il écrit ne sera ni parfaitement achevé, ni rigoureusement suivi; et, je l'avoue, chaque mot ne viendra pas stimuler l'attention ou porter coup; et parfois sa période oiseuse manquera le but. Mais dans l'ensemble vous trouverez un faisceau de lumières, et vous aurez sans ennui parcouru de grands espaces. Enfin il aura surtout le mérite de vous prouver clairement qu'il sentait ce qu'il a écrit. Vous apercevrez que son but a été de vous faire connaître ce qui lui plait, mais non de vous plaire. Tout chez lui tend à perfectionner, à améliorer l'âme : il ne vise pas aux applaudissements. Tel est, je n'en doute point, le caractère de ses écrits : bien que j'en parle plus d'après un vieux souvenir que d'après une impression récente ; il m'en reste plutôt un aperçu que cette idée nette qui résulte de l'effet du moment; c'est une vue générale, telle qu'on en peut avoir des choses qu'on a sues il y a longtemps. C'était au moins le jugement que j'en portais en l'entendant réciter. Son style ne me paraissait pas lourd, mais plein, capable d'exalter l'âme d'une jeunesse née pour la vertu, et de lui inspirer la noble émulation de l'imiter, sans lui ôter l'espoir de le surpasser. De toutes les exhortations, c'est celle qui me paraît la plus efficace; car c'est rebuter les gens que de faire naître chez eux l'émulation, sans leur laisser l'espérance de réussir. Au reste, son style avait de l'abondance; et sans rien offrir de remarquable dans ses détails, il me paraissait dans l'ensemble plein de grandeur. lettre suivante : sur la mort de senecion |
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