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suite oeuvre de Sénèque agé environ 40 ans Consolation à ma mère Helvia

écrit durant exil en Corse de Sénèque



Sénèque
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La traduction n'est donc pas ma préférée.
Lisez aussi le texte établi et traduit du latin par René Waltz, dans "Entretiens et Lettres à Lucilius de Sénèque", avec une traduction revue par Paul Veyne (voir dans le menu "Les livres".)
Texte d'une traduction libre de droits, de J. BAILLARD.

X.
On voudrait leur crier : Pourquoi lancer en mer ces navires ? Pourquoi armer vos bras et contre les bêtes féroces et contre vos semblables ? Pourquoi tant de bruit et de courses par tous chemins ? Pourquoi entasser richesses sur richesses ? Ne songerez-vous jamais à l'exiguïté de vos corps ? N'est-ce pas une folie et le dernier terme de l'aberration morale que ces vastes désirs avec des besoins si bornés ? Enflez vos revenus, reculez vos limites, vos estomacs n'y gagneront rien en capacité.
Que le négoce vous ait bien réussi, la guerre beaucoup rapporté, que vous rassembliez de toutes parts des masses de subsistances, vous n'aurez pas où loger tant de provisions.
Et vous ne rêvez qu'acquisitions nouvelles! Sans doute que nos pères, sur les vertus desquels notre corruption se soutient encore, étaient à plaindre d'apprêter eux-mêmes leurs aliments, de Coucher sur la duré, de n'avoir ni toits brillants d'or, ni temples étincelants de pierreries! Il est vrai qu'on gardait sa foi, alors qu'on jurait par des dieux d'argile; qui les avait ; as à témoin, retournait mourir chez l'ennemi pour ne point faillir à sa parole.
Ce dictateur qui écoutait les députés Samnites en préparant à son foyer les plus grossiers légumes de cette même main qui avait tant de fois terrassé l'ennemi et déposé le laurier triomphal sur les genoux de Jupiter Capitolin, vivait sans doute moins heureux que de notre temps un Apicius qui, dans cette ville d'où les philosophes s'étaient vu bannir comme corrupteurs de la jeunesse, tint école de bonne chère, et infecta son siècle de sa doctrine.
Or, apprenez la fin de cet homme: elle vaut la peine d'être connue.
Après un milliard de sesterces englouti en cuisine, et tant dé riches présents des Césars et l'immense subvention du Capitole absorbés d'orgie en orgie, écrasé de dettes, forcé de voir ses comptes pour la première fois, il calcula qu'il lui resterait dix millions de sesterces, et pensant que ce serait mourir de faim que vivre avec une pareille somme, il s'empoisonna.
Quel effroyable luxe que celui pour qui dix millions de sesterces étaient la misère! Osez croire maintenant que c'est le degré de richesse qui fait le bonheur, et non le degré de raison.


XI.
Voilà un homme que dix millions de sesterces épouvantent: tant d'autres envieraient son sort, et il s'y dérobe par le poison, ou plutôt ce dernier breuvage est le seul salutaire qu'ait pris ce mortel dépravé.
S'il but et mangea du poison, ce fut lorsqu'il mettait dans ses festins énormes non seulement sa délectation mais sa gloire, lorsqu'il faisait trophée de ses excès qu'il débauchait la Ville entière par ses exemples, et provoquait à l'imiter une jeunesse déjà trop encline au mal quand les modèles lui manqueraient.
Tel est le sort des hommes qui ne mesurent point la richesse sur la raison dont les bornes sont fixes, mais sur dés habitudes perverses, des fantaisies sans limite et sans frein. A la cupidité rien ne suffit : à la nature il suffit de si peu! La pauvreté dans l'exil est donc loin d'être un mal, dès qu’il n'est point de sol si indigent qui ne fournisse largement à la nourriture de son hôte.
Est-ce d'un vêtement, est-ce d'un abri qu'a besoin l'exilé ? Si c'est vraiment pour le besoin qu'il les désire, ni l'un ni l'autre ne lui manqueront : il faut aussi peu pour couvrir l'homme que pour le nourrir; la nature a voulu que rien de ce qu'elle lui rendait nécessaire ne fût pénible à trouver, S'il souhaite de la pourpre à double et triple teinture, tissée de bandes d'or, nuancée de diverses couleurs et broderies, la faute n'en est pas au sort mais à lui, s'il se trouve pauvre.
Lui rendît-on même tout ce qu'il n'a plus, on n'aura rien fait : ses désirs, après son rappel, le laisseront plus dénué qu'il ne l'était dans les privations de l'exil.
S'il souhaite un buffet étincelant de vases d'or, et une argenterie marquée au noble coin des artistes de l'antiquité, et cet airain dont la manie de quelques riches fait tout le prix, et ces légions d'esclaves qui rendent insuffisant le logis le plus simple, et ces bêtes de somme aux formés rebondies, à l'embonpoint artificiel, et des pierreries de tous les pays du monde ; qu’il entasse ces richesses si haut qu'il voudra, jamais elles ne rassasieront son âme insatiable ; tout comme aucun breuvage ne désaltérera l'homme dont la soif ne vient pas du besoin, mais de l'ardeur qui brûle ses entrailles: car ce n'est plus une soif, c'est une maladie.
Et cette fièvre n'attaque pas la cupidité seule ou la gourmandise.
Elle est naturelle à tout appétit qui n'est point nécessité, mais dépravation : quoi qu'on lui prodigue, on ne met pas un terme au désir, on lui fait faire un pas de plus.
Pour conclure donc : renfermez-vous dans la nature, vous ne sentirez pas la pauvreté ; sortez-en, la pauvreté vous suivra jusque dans l'opulence.
Au nécessaire l'exil même peut suffire; au superflu des royaumes ne suffiraient pas.
C'est par l'âme qu'on est riche : ce trésor-là nous suit dans l'exil, dans les plus âpres solitudes ; il nous fait puiser en nous-mêmes, quand le corps a trouvé de quoi se soutenir, l'abondance et la satisfaction.
L'argent n'importe en rien à l'âme, non plus qu'aux dieux immortels tous ces vains simulacres tant admirés par de stupides esprits, trop esclaves des sens.
Ces marbres, cet or, cet argent, ces larges tables rondes d'un poli si parfait: pesante matière, que ne peut aimer une âme pure, ayant souvenir de son origine, détachée de la terre et de ses soins, prête à s'élancer au plus haut des cieux sitôt que sa chaîne se brisera, cependant que, malgré les entraves de la chair et les lourds embarras qui l'arrêtent de toutes parts, sa pensée explore dans son vol rapide le séjour des immortels.
Aussi l'exil n'est jamais fait pour elle, indépendante, soeur des dieux, qui embrasse les mondes et les temps.
Sa pensée parcourt l'univers céleste, et les siècles qui ne sont plus et tous ceux qui doivent naître. Ce misérable corps, sa prison et sa gêne, est le jouet de tout ce qui l'environne; c'est sur lui que les supplices, les brigandages, les maladies se déchaînent; l'âme toute seule est chose sainte et qui ne meurt pas, et sur laquelle on ne saurait porter la main.


XII.
N'allez pas croire que, pour atténuer les inconvénients de la pauvreté, pénible seulement dès qu'on la croit telle, ma ressource unique soit dans les préceptes des sages.
Et d'abord, considérez en quelle majorité sont les pauvres que, sous nul rapport, vous ne verrez plus tristes ni plus soucieux que les riches ; je ne sais même s'ils ne sont pas d'autant plus gais que moins de soins partagent leur esprit.
Si nous passons aux riches, dans combien de cas ne peut-on pas les assimiler aux pauvres ? En voyage, leurs bagages sont fort restreints, et toutes les fois que l'exige la célérité de la marche, la foule de leurs suivants est renvoyée.
A la guerre, que peuvent-ils emporter de leur attirail ? La discipline des camps proscrit tout cela.
Non seulement la force des circonstances ou le dénuement des lieux les mettent au niveau des pauvres, mais eux-mêmes choisissent certains jours où, quand l'ennui du faste vient à les prendre, ils ont pour table le gazon et, au lieu d'or et d'argent, se servent de vases d'argile. Insensés! ce qu'ils désirent par moments, ils passent leur vie à le craindre.
O profond aveuglement d'esprit! ô cruelle ignorance du vrai! ils fuient la chose dont ils se plaisent à embrasser l'image.
Pour moi, chaque fois que j'envisage les exemples de nos aïeux, j'ai honte de chercher des consolations à la pauvreté, quand, de nos jours, le luxe est venu au point que le bagage d'un exilé est plus riche que le patrimoine d'un grand d'autrefois.
On sait qu'Homère n'avait qu'un esclave ; Platon en eut trois ; Zénon, le fondateur de la doctrine rigide et mâle des stoïciens, n'en avait point.
Osera-t-on dire que leur existence fut à plaindre, sans mériter soi-même la plus profonde pitié ? Menenius Agrippa, qui avait été entre le sénat et le peuple médiateur delà réconciliation générale, fut enterré au moyen d'une contribution publique.
Pendant que Regulus battait les Carthaginois en Afrique, il écrivit au sénat que son mercenaire s'était enfui et laissait son champ à l'abandon.
Le sénat ordonna que ce champ fût, en l'absence du général, cultivé aux frais de l'Etat.
Certes, la perte d'un esclave n'achetait pas trop cher l'honneur d'avoir le peuple romain pour fermier.
Les filles de Scipion furent dotées par le trésor public, leur père ne leur ayant rien laissé.
Il était bien juste que l'État se fît une fois tributaire du héros qui lui valait chaque année les tributs de Carthage.
Heureux les époux de ces filles auxquels le peuple romain tenait lieu de beau-père! Trouvez-vous les riches qui donnent en mariage à leurs pantomimes favorites un million de sesterces plus enviables qu'un Scipion dont les enfants reçurent du sénat, leur tuteur, une lourde monnaie de cuivre pour dot ? Dédaignera-t-on une pauvreté dont on a de si illustres exemples ? Un banni s'indignera-t-il d'être privé de quelque chose, quand-Scipion a manqué de dot pour ses filles, Regulus d'un homme à gages, Menenius d'argent pour ses funérailles, et quand les secours votés à ces grands hommes furent aussi honorables que l'était leur indigence ? Avec de tels patrons, la pauvreté rassure ; elle devient même un titre de crédit.


XIII.
On dira peut-être : « Pourquoi séparer subtilement des choses qui isolées sont supportables, et réunies ne le sont plus ? Le changement de lieu peut s'endurer, si l'on ne fait que changer de lieu, la pauvreté de même, si elle n'est pas jointe à l'ignominie qui d'ordinaire brise à elle seule l'énergie de l'âme.
» A quiconque voudra m'effrayer par l’accumulation des souffrances j'ai ceci à répondre : « Si tu es assez fort contre un seul des traits de la Fortune, tu le seras contre tous ; dès qu'une fois la vertu a cuirassé notre âme, elle l'a faite invulnérable sur tous les points.
Si la passion de l'or, si cette peste du genre humain, la plus furieuse de toutes, t'a quitté, l'ambition ne te retiendra guère.
Si tu regardes ton dernier jour non comme un châtiment, mais comme une loi de la nature, si tu as banni de ton coeur la crainte de la mort, aucune terreur n'osera y entrer.
Si tu te dis que le penchant aux plaisirs amoureux fut donné à l'homme non pour la volupté, mais pour la propagation de l'espèce, pur des atteintes de ce venin secret et inhérent à nos entrailles, il n'est point d'autre mauvais désir qui ne te respecte.
La raison terrasse non pas chaque vice isolément, mais tous les vices ensemble : sa victoire est générale.
Crois-tu que l'ignominie puisse jamais émouvoir le sage, pour qui sa' conscience est tout, et qui a rompu avec les préjugés du vulgaire ? Ce qui est pis même que l'ignominie, c'est une mort ignominieuse.
Eh bien, vois Socrate : avec le même visage qui jadis avait seul imposé aux trente tyrans, il entre dans cette prison dont il va ennoblir la honte ; car on ne pouvait voir une prison là où était Socrate.
Quel homme serait assez aveugle aux lumières de la vérité pour croire Caton déshonoré par le double refus qu'il subit comme candidat à la préture et au consulat ? C'est la préture, c'est le consulat qui furent déshérités de l'honneur que Caton leur apportait- te mépris d'autrui n'atteint que l'homme qui déjà se méprise lui-même.
Une âme basse, dégradée, donne prise à ces flétrissures ; mais celle qui reste supérieure aux plus rudes disgrâces, qui triomphe des mêmes maux dont les autres sont accablés, celle-là est; comme sacrée par sa propre infortune ; car, tel est l'homme : rien ne commande son admiration comme le courage dans le malheur.
Lorsque dans Athènes on menait Aristide au supplice, et que sur son passage tous les yeux se baissaient et pleuraient non pas seulement l'homme juste, mais la justice elle-même sacrifiée en lui, il se trouva pourtant un misérable qui lui cracha au visage, affront d'autant plus propre à l'indigner qu'il savait bien qu'une bouche impure pouvait seule se le permettre.
Il se contenta de s'essuyer, et dit en souriant au magistrat qui l'accompagnait : « Avertissez cet homme de bâiller désormais avec plus de décence.
» C'était faire affront à l'affront lui-même.
Je sais qu'au dire de quelques-uns, rien n'est plus accablant que le mépris : ils choisiraient plutôt la mort.
Je leur répondrai que l'exil est souvent à couvert de tout mépris.
Le grand homme qui tombe reste grand même couché par terre ; il n'est pas, croyez-le, plus méprisé que ces temples dont les ruines sont foulées aux pieds, mais que révèrent les âmes religieuses comme s'ils étaient encore debout. »

XIV.
Puisque mon sort n'a rien, ô mère bien-aimée, qui doive éterniser vos larmes, je ne vois plus que des raisons à vous personnelles qui puissent les provoquer.
Ces raisons se réduisent à deux : ou vous souffrez de cette idée qu'un appui vous manque, ou les regrets de l'absence vous sont intolérables.
Je ne dois qu'effleurer le premier point : car votre coeur m'est connu; rien ne vous est cher en nous tous que nous-mêmes.
Que d'autres mères abusent, dans leur despotisme de femmes, de la puissance de leurs fils ; que, trouvant l'accès des honneurs fermé à leur sexe, leur ambition s'exerce au nom de ces fils dont elles dissipent les biens, dont elles briguent même l'héritage, dont elles fatiguent l'éloquence en la prêtant à ceux qu'elles protègent ; Helvia, au contraire, vivement réjouie de la fortune de ses enfants, n'en usa que bien peu; elle mit toujours des bornes à notre libéralité, quand elle n'en mettait point aux siennes; sous la tutelle même de son père, à des fils déjà riches elle a voulu donner encore ; elle a géré nos patrimoines avec les soins qu'on met au sien propre et le désintéressement qu'exige celui d'autrui ; elle a ménagé notre crédit comme s'il n'était pas aussi le sien ; il ne lui est revenu de nos honneurs qu'une joie pure et des sacrifices; jamais sa tendresse n'a regardé à son intérêt.
Pourriez-vous donc, après l'exil de votre fils, regretter ce qu'auparavant vous n'avez jamais compté comme à vous ?

XV.
Aussi tous mes efforts doivent-ils se tourner vers la source même de votre affliction maternelle : « Je suis privée des embrassements d'un fils chéri; je ne jouis plus de sa présence, de sa conversation.
Où est-il celui dont la vue éclaircissait la tristesse de mon front ; dans le sein duquel je déposais tous mes soucis ? Où sont ces entretiens dont je ne me pouvais rassasier ? Et ces études auxquelles j'assistais avec un plaisir que goûtent peu les femmes, plus assidûment que ne font les mères ? Et ces douces rencontres ? Et cette gaieté d'enfant qu'il avait toujours à ma vue ? » Puis vous retrouvez les lieux mêmes de nos fêtes et de nos repas de famille, et, chose inévitable et bien propre à déchirer l'âme, les impressions d'une vie si intime naguère.
Car, autre raffinement de la cruelle Fortune, c'est trois jours avant le coup qui m'a frappé, c'est quand vous étiez en pleine sécurité et loin de toute appréhension semblable, qu'elle imagina de vous rappeler à Rome.
Elle avait bien fait de nous séparer par la distance des lieux, bien fait de vous préparer à ce malheur par une absence de quelques années, vous qui êtes revenue non pour jouir de votre fils, mais pour ne pas perdre l'habitude de le regretter.
Si votre absence avait daté de plus longtemps, le chagrin eût été moins vif, l'intervalle même en eût adouci l'amertume: si vous ne fussiez point partie, du moins vous y eussiez gagné pour dernier avantage de voir deux jours de plus votre fils.
Mais le destin a si bien combiné ses rigueurs, que vous ne pûtes ni assister à mes succès, ni vous faire à mon absence.
Or plus ces coups sont rudes, plus il faut vous armer de courage et redoubler de vigueur contre un ennemi connu, vaincu par vous plus d'une fois.
Ce n'est pas d'un corps jusqu'ici sans blessure que votre sang coule aujourd'hui ; c'est sur vos cicatrices même que l'atteinte a porté.


XVI.
N'invoquez pas pour excuse les droits de votre sexe, ce privilège des larmes qu'on lui accorde presque sans mesure, mais non pas sans terme; car si nos ancêtres ont, par un décret solennel, permis aux veuves de pleurer dix mois leurs maris, c'a été pour composer avec la douleur obstinée des femmes; ils n'ont pas interdit le deuil, ils l'ont limité.
Nourrir une affliction sans fin pour la perte d'un être aimé, c'est une faiblesse déraisonnable ; n'en ressentir aucune serait une dureté inhumaine.
Pour bien concilier la sensibilité et la raison, il faut que l'âme s'ouvre au regret, mais qu'elle en triomphe.
Ne vous réglez pas sur quelques femmes dont le premier deuil n'a cessé qu'à leur mort, sur ces mères que vous connaissez, qui à la perte de leurs fils s'imposèrent ces lugubres voiles qu'elles ne dépouillèrent plus.
Vous devez mieux répondre aux débuts si courageux de votre vie : s'excuser sur ce qu'elle est femme, ne sied pas à celle qui s'est tenue loin de toute faiblesse féminine.
Ce n'est pas vous que le fléau dominant du siècle, la licence des moeurs a pu entraîner comme tant d'autres, ni perles ni diamants ne vous ont séduite; la richesse ne vous a point éblouie, ne vous a point paru le premier bien de l'humanité.
Soigneusement élevée dans une maison austère et de moeurs antiques, l'exemple du vice, si dangereux même à la vertu, ne vous a point détourné d'elle.
Jamais vous ne rougîtes de votre fécondité, comme si elle vous reprochait votre âge; jamais vous n'imitâtes ces femmes qui, n'ambitionnant pour tout mérite que d'être belles, déguisent les progrès de leur grossesse comme d'un fardeau qui les dépare, ou même étouffent dans leur sein le germe et l'espoir de leur race. Ni fard, ni artifices de coquettes n'ont souillé votre visage; jamais vous n'adoptâtes ces costumes que l'on dépose sans en être plus nue. Vous n'avez eu pour parure que cette beauté même qui a résisté à l'outrage des ans ; et la première gloire à vos yeux fut la chasteté.
Vous ne pouvez donc, pour autoriser votre douleur, invoquer les prérogatives d'un sexe dont vos vertus vous ont séparée.
Vous devez être aussi étrangère à ses larmes que vous l'êtes à ses vices.
Mais il est même des femmes qui vous défendront de vous consumer dans l'affliction et qui, après un abattement moindre sans doute et plus court chez vous que chez les autres, vous obligeront à vous relever.
Jetez les yeux sur celles que d'éclatantes vertus ont portées au rang des grands hommes ; voyez Cornélie : de douze enfants qu'elle avait eus, le sort l'avait réduite à deux.
A nombrer les morts, dix avaient péri ; estimez la perte : dix Gracques.
Et pourtant, à ceux qui pleuraient autour d'elle et maudissaient sa destinée, elle disait : « N'accusez pas la Fortune qui m'a donné des Gracques pour fils.
» Voilà bien la femme dont devait naître celui qui s'écriait à la tribune : « Toi, insulter ma mère, celle qui m'a porté dans ses flancs! » Mais le mot de la mère me paraît bien plus énergique.
Le fils mettait un haut prix à la naissance des Gracques ; et la mère, même à leur trépas.
Rutilïa suivit dans le bannissement son fils Cotta; elle lui fut si tendrement attachée qu'elle aima mieux souffrir l'exil que son absence et ne revit sa patrie qu'avec lui.
Il était rentré dans Home et couvert dé gloire lorsqu'elle le perdit, et cela, avec le courage qu'elle avait mis à le suivre : les obsèques de son fils terminées, nul ne la vit plus dans les larmes.
Héroïque dans l'exil de ce pis, elle se montra sage à sa mort : rien n'avait rebuté sa tendresse, rien ne put l'enchaîner à une affliction stérile et déraisonnable.
C'est parmi ces femmes que je veux vous compter : constante imitatrice de leur vie, il sera beau de vous voir comme elles modérer, comprimer vos chagrins.
Je sais que la chose n'est guère en notre pouvoir, qu'aucune affection n'obéit, et la douleur moins que tout le reste : farouche de sa nature, tous les remèdes la trouvent rebelle.
Parfois on voudrait l'étouffer et dévorer ses gémissements; mais le visage a beau feindre, a beau se composer, les pleurs se font jour et débordent; on court occuper son esprit de spectacles et de gladiateurs ; mais, au fort de ses distractions les plus vives, le moindre ressouvenir de ce qu'il a perdu le bouleverse.
Mieux vaut donc vaincre la douleur que la tromper; car, en dépit des plaisirs qui lui donnent le change ou des affaires qui l'entraînent ailleurs, elle se réveille ; dans son repos même elle prépare son élan pour de nouvelles morsures; mais terrassée par la raison, elle ne se relèvera plus.
Je ne vous conseillerai pas de faire comme je sais qu'ont fait tant d'autres, de vous jeter dans des voyages prolongés ou de pur agrément, de consacrer beaucoup de temps et de soins à recevoir vos comptes, à administrer vos biens, de toujours vous embarrasser en quelque nouvelle affaire : tous palliatifs d'un moment qui, sans la guérir, contrarient la douleur; j'aime mieux la faire cesser que l'étourdir.
Je préfère vous conduire au port où doit tendre quiconque fuit les coups de la Fortune, c'est-à-dire aux études libérales.
Ce sont elles qui fermeront votre blessure, qui vous affranchiront de toutes vos tristesses.
Ces habitudes studieuses n'eussent-elles jamais été les vôtres, il faudrait aujourd'hui les prendre : or autant que mon père et la rigueur de ses vieilles maximes l'ont permis, toutes les belles connaissances ont été sinon possédées, du moins abordées par vous.
Plût au ciel que cet excellent homme, trop attaché aux usages de ses ancêtres, vous eût laissée approfondir plutôt qu'effleurer les doctrines des sages! Vous n'auriez pas maintenant à chercher des armes contre la Fortune, vous les trouveriez en vous.
Parce que certaines femmes puisent dans les lettres, non point des principes de sagesse, mais une séduction de plus à étaler, il ne souffrit pas que vous en fissiez une plus longue étude ; mais votre heureux génie, prompt à tout saisir, a suppléé au temps, vous possédez les premières bases de toute science.
C'est aujourd'hui qu'il y faut revenir; elles feront votre sûreté, votre consolation, vos délices; si vous leur ouvrez franchement votre âme, jamais plus n'y entrera la douleur, jamais l'inquiétude, jamais les inutiles tourments d'une affliction vaine; votre coeur restera fermé à tous les chagrins, comme il l'est depuis longtemps à toutes les autres faiblesses.
Voilà vos plus sûrs auxiliaires et votre unique sauvegarde contre la Fortune; mais comme, avant de gagner l'asile qu'ils vous promettent, il vous faut des appuis pour assurer votre marche, je veux en attendant vous montrer les consolations qui vous restent.
Jetez les yeux sur mes frères : aurez-vous droit, tant qu'ils vivront, d'accuser la destinée ? Vous possédez en eux deux mérites divers qui doivent faire votre joie : l'un s'est élevé aux honneurs par ses talents ; la philosophie de l'autre les a dédaignés.
Reposez votre coeur malade sur la dignité du premier, sur le calme du second, sur la tendresse de tous deux.
Je les connais ces frères, et leurs sentiments, les plus intimes.
Gallion ne court sa brillante carrière que pour vous en reporter la gloire.
Mêla ne s'est voué à la retraite et au repos qu'afin d'être mieux à vous.
Pour vous protéger comme pour charmer votre vie, la Fortune vous a bien partagée en fils : le crédit de l'aîné peut vous défendre, vous pouvez jouir des loisirs du plus jeune.
Ils rivaliseront de dévouement ; et l'amour de leur fils compensera l'absence d'un seul.
Oui, j'ose vous le promettre, il ne vous manquera que le nombre.
Que vos yeux aussi se reportent sur vos petits-enfants, sur mon fils Marcus en qui tout est si aimable.
Point de tristesse qui tienne à sa vue ; point de douleur si vive et si récente qui ne cède à ses insinuantes caresses. Quels pleurs ne tariraient devant sa gaieté ? Est-il une âme serrée par le chagrin que ses gentillesses ne dilatent, que son espièglerie n'entraîne à ses jeux, qui ne soit distraite, arrachée aux pensées les plus absorbantes par ce babil dont personne ne se lasse ? Dieux que j'implore, faites qu'il nous survive! Que la rigueur des destins s'épuise toute et s'arrête sur moi seul ; que toutes les douleurs de la mère frappent sur moi, sur moi toutes celles de l'aïeule! Soyez tous heureux où le sort vous maintient; je ne me plaindrai pas qu'on m'ait ravi à mon fils et à mes foyers.
Que du moins, victime pour toute ma maison, je ne lui laisse rien à souffrir de plus.
Pressez sur votre sein cette Novatilla qui bientôt vous donnera des arrière-petits-fils; je l'avais si bien adoptée dans mes affections, qu'après ma perte, et tout en conservant son père, elle pourrait sembler orpheline.
Aimez-la pour vous et pour moi.
Le sort vient de lui ravir sa mère ; votre tendresse peut, sans effacer ses regrets, faire qu'elle sente moins son isolement.
Qu'elle sache de vous régler ses moeurs et son extérieur : les leçons pénètrent plus avant quand elles s'impriment dans un âge encore tendre.
Qu'elle prenne goût à vos entretiens ; qu'elle se forme à votre école.
Quels dons vous lui ferez, quand vous ne lui donneriez que l'exemple! Ce devoir solennel sera votre premier remède : les douleurs pieuses comme la vôtre n'ont de distraction possible que la raison, ou une noble tâche à remplir.
Je compterais aussi votre père parmi vos grandes consolations, s'il n'était loin de vous.
Mais votre coeur vous dira quels sont les intérêts du sien : vous sentirez combien il est plus juste de vous conserver pour lui que de vous sacrifier pour moi.
Dans ses accès immodérés, quand la douleur s'emparera de vous, quand elle voudra vous entraîner, songez à votre père.
Multipliée pour lui dans vos enfants et vos petits-enfants, vous n'êtes plus son seul bien; toutefois, comme couronne de son heureuse carrière, il n'a que vous.
Lui vivant, ce serait chose impie que de vous plaindre d'avoir trop vécu.


XVII.
Je n'ai point nommé jusqu'ici celle qui sait le mieux adoucir vos peines, votre soeur, ce coeur si fidèle, dans lequel s'épanchent tous vos ennuis comme dans une autre vous-même, cette âme qui pour nous tous est une âme de mère.
C'est elle qui mêla ses larmes aux vôtres ; c'est près d'elle que vous commençâtes à respirer.
Vos affections deviennent toujours les siennes; mais quand il s'agit de moi, ce n'est pas uniquement pour vous qu'elle s'afflige.
Apporté à Rome dans ses bras, c'est par ses tendres soins de mère et de nourrice que je-fus rétabli d'une longue maladie; c'est aux efforts de son crédit que je dus ma questure ; et cette femme, si timide à soutenir le moindre entretien, à rendre un salut à haute voix, surmonta sa réserve par dévouement pour moi.
Ni ses habitudes retirées, ni sa modestie, toute villageoise auprès de l'effronterie de tant de femmes, ni son amour du repos, ni ses moeurs solitaires et paisibles ne la retinrent : elle se fit pour moi solliciteuse.
Voilà, mère bien-aimée, celle qui saura vous consoler et vous raffermir : rapprochez-la de vous le plus possible, embrassez-la de la plus étroite affection.
La douleur fuit d'ordinaire ceux qu'elle aime le plus, et cherche à s'exhaler en liberté ; que la vôtre, que toutes vos pensées se confient à votre soeur : voulez-vous conserver ou déposer vos chagrins, vous la trouverez prête soit à y mettre un terme, soit à les partager.
Mais si je connais bien la sagesse de cette femme accomplie, elle ne vous laissera pas sécher sans fruit dans les larmes, elle vous citera son propre exemple dont j'ai moi-même été témoin.
Son époux adoré, notre oncle, à qui elle s'était unie vierge, elle l'avait perdu sur le navire où ils voguaient ensemble ; et pourtant ni cette perte affreuse, ni les horreurs de la tempête ne l'accablèrent: elle triompha des éléments et du naufrage même pour rapporter le corps de cet époux.
0 que de femmes dont les actes sublimes sont restés dans l'ombre et perdus! Que votre soeur eût eu pour contemporaine cette antiquité, si franche admiratrice des vertus, combien de génies eussent à l'envi célébré une femme qui, oubliant sa faiblesse, oubliant cette mer, formidable aux plus fermes courages, expose ses jours pour donner la sépulture à son mari, et, tandis qu'elle songe à lui conquérir un tombeau, ne craint pas d'en manquer elle-même! Les chants de tous les poètes ont glorifié une Alceste qui prit pour mourir la place de son époux.
Il est plus beau de risquer sa vie pour ensevelir le sien : l'amour est plus grand de racheter à péril égal un moindre avantage.
S'étonnera-t-on après cela que, pendant seize ans que son époux gouverna l'Egypte, on ne l'eût jamais vue en public, qu'elle n'eût reçu chez elle personne de la province, qu'elle n'eût rien demandé à son mari; ni souffert qu'on la sollicitât de rien ? Aussi cette Egypte médisante et ingénieuse à noircir ses' préfets, cette province où qui peut éviter la faute n'échappe point à la calomnie, admira votre soeur comme un modèle unique de vertu; et, chose bien difficile à un peuple qui se plaît aux bons mots même les plus dangereux, elle s'est interdit sur son compte toute parole indiscrète, et aujourd'hui souhaite encore, sans jamais l'espérer, une Romaine qui lui ressemble.
Elle eût fait beaucoup si pendant seize ans son mérite se fût produit à tous les yeux; elle fit plus en se laissant ignorer.
Tout ceci soit dit non pour entreprendre son éloge qu'affaiblirait plutôt un si bref exposé, mais pour vous peindre tout l'héroïsme de cette femme que ni l'ambition, ni la cupidité, compagnes et fléaux de la puissance, n'ont séduite ; qui sur un vaisseau désemparé, en face du naufrage et de la mort, ne connut point la peur, ne se détacha point de son époux inanimé, moins soucieuse d'échapper elle-même que de trouver où l'inhumer.
Montrez un courage digne du sien; que votre âme s'arrache à son deuil; gardez que l'on ne croie que vous vous repentiez d'avoir été mère.
Au reste, comme il faut bien, quoi que vous fassiez, que vos pensées reviennent de temps en temps vers moi, et que mon souvenir se représente à vous plus fréquent que celui de vos autres enfants, non qu'ils vous soient moins chers, mais parce qu'il est naturel de porter plus souvent la main là où nous sentons la souffrance, voici l'idée que vous devez vous faire de moi.
Mon esprit est libre et serein comme aux plus heureux jours; et en est-il de plus heureux que ceux où l'âme, quitte de toute autre pensée et livrée aux travaux qu'elle aime, tantôt goûte le charme délassant des beaux-arts, tantôt s'élève à la contemplation d'elle-même et de l'univers, passionnée qu'elle est pour la vérité ? Elle étudie la terre d'abord et sa position, puis se demande ce qu'est cette mer, qui enceint notre globe, et d'où vient l'alternance de ses flux et reflux; elle saisit le secret des effrayantes scènes qui remplissent l'intervalle des cieux à la terre; elle visite l'orageux espace où grondent et jaillissent les foudres, où se déchaînent les vents, et d'où tombent les pluies, les neiges, les tourbillons de grêle ; puis, ces régions inférieures parcourues, elle s'élance au plus haut des cieux, et jouit du magnifique spectacle des choses divines; elle se souvient qu'elle est immortelle, elle embrasse dans sa course tout le passé et tous les siècles à venir.

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