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Sénèque : approche rapide
Lettre 1 à Lucilius, version exclusive Ternoise 2017
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Consolation à ma mère Helvia, une oeuvre de Sénèque rédigée durant son exil en Corse
Ce texte est mineur dans l'oeuvre de Sénèque mais il a pour la France un attrait particulier : c'est durant sont exil en Corse que Sénèque l'écrit.
Et il montre aussi la construction de l'écrivain Sénèque.


Sénèque
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La traduction est loin d'être ma préférée. Je préfère le texte établi et traduit du latin par René Waltz, que l'on trouve dans "Entretiens et Lettres à Lucilius de Sénèque", avec une traduction revue par Paul Veyne (dans la collection BOUQUINS de ROBERT LAFFONT, voir dans le menu "Les livres".
Je vous présente une traduction libre de droits, de J. BAILLARD, alors parue à la librairie Hachette.

I.
Plus d'une fois, mon excellente mère, l'élan de mon coeur m'a porté à vous consoler; chaque fois je l'ai contenu.
Bien des motifs m'engageaient à oser.
D'abord, il me semblait que j'allais déposer tout le faix de mes ennuis, si j'essuyais au moins vos larmes, dussé-je n'en pas tarir le cours; ensuite je me flattais d'avoir un ascendant plus fort pour vous tirer de votre abattement, quand je me serais relevé le premier ; enfin j'appréhendais que la fortune, n'ayant pu triompher de moi, ne triomphât de quelqu'un des miens.
Ainsi je m'efforçais de mon mieux, une main sur ma blessure, de me traîner jusqu'à vous pour panser les vôtres.
Mais d'autres considérations ajournèrent mon projet.
Je savais qu'il n'est pas bon de toucher à une plaie toute vive et encore saignante; les consolations pouvaient l'enflammer et l'aigrir; et dans les maladies mêmes du corps, rien n'est plus dangereux que les remèdes prématurés. J'attendais donc que la violence même du mal l'eût brisé, qu'ainsi préparé pour la cure et mûri par le temps, il se laissât toucher et manier à loisir.
D'ailleurs en compulsant tout ce que les plus beaux génies ont laissé de monuments écrits sur les moyens d'apaiser et de modérer les chagrins, je n'y trouvais aucun exemple d'homme qui se fît consolateur des siens, quand lui-même était pleuré d'eux.
Dans cette situation nouvelle, j'hésitais, je craignais d'ulcérer au lieu de guérir.
Et puis, ne fallait-il pas un langage tout neuf, pris loin des formes journalières et banales de consolation, à un homme qui, pour raffermir ses proches, soulevait sa tête pour ainsi dire du milieu même de son bûcher ? Lés grandes douleurs en outre, toutes celles qui passent la mesure commune, interdisent le choix des paroles; car elles étouffent souvent jusqu'à la voix.
N'importe; je ferai effort, non par confiance en mon propre génie ; mais ce qui peut le mieux vous consoler, c'est de m'avoir moi-même pour consolateur.
Vous qui ne me refuseriez aucune chose, vous ne refuserez pas, je l'espère, bien que tout chagrin soit rebelle, d'agréer les soins d'un fils qui veut adoucir vos regrets.


II.
Voyez combien je me suis promis de vous trouver facile : je compte obtenir sur vous plus d'empire que la douleur, toute-puissante chez les malheureux.
Je ne veux point d'abord l'attaquer de front, mais lui aider plutôt, lui fournir de nouveaux stimulants; je veux rompre tout appareil et rouvrir ce qui déjà peut s'être fermé.
« Quel genre de consolation est-ce là ? dira-t-on : faire revivre des maux effacés, et placer l'âme en face de toutes ses infortunes, lorsqu'à peine elle suffit à une seule! » Mais qu'on y réfléchisse : tout mal assez pernicieux pour s'accroître en dépit des remèdes le plus souvent cède à la méthode contraire.
Oui, je remettrai sous vos yeux toutes les afflictions, toutes les scènes lugubres de votre vie; je n'agirai pas mollement avec vous, j'emploierai le fer et le feu, et par là qu'obtiendrai-je ? Que votre âme, déjà victorieuse de tant d'assauts, rougira d'endurer si mal une dernière, une seule atteinte après tant de cicatrices.
Laissons les pleurs et les gémissements sans fin à ses âmes timides, qui amollies au sein d'une longue prospérité s'affaissent au choc de la moindre disgrâce; mais ceux dont chaque pas dans la vie fut marqué par une infortune, doivent essuyer les plus rudes attaques avec une ferme et inébranlable constance. La continuité du malheur a du moins cet avantage, qu'à force de tourments elle finit par endurcir.
La fortune vous a sans relâche accablée de maux inouïs : elle n'a pas même excepté l'heure de votre naissance.
Vous perdîtes votre mère dès que vous fûtes arrivée au jour, ou plutôt même en y arrivant, exposée pour ainsi dire sur le seuil de la vie.
Élevée sous les lois d'une marâtre, votre soumission, il est vrai, votre piété toute filiale l'ont obligée à se montrer mère pour vous; mais une bonne marâtre coûte toujours cher.
L'oncle le plus tendre, le meilleur et le plus courageux des hommes vous est ravi alors que vous attendiez sa venue ; et le destin, craignant que des rigueurs moins rapprochées ne vous soient trop légères, vous enlève dans le même mois un époux chéri qui vous a rendue mère de trois enfants.
Quand vous pleuriez votre oncle, cet autre sujet de larmes vous est annoncé, et tous vos fils se trouvent absents ; comme si vos maux s'étaient à dessein accumulés sur le même moment pour que vous n'eussiez pas où reposer votre douleur.
Pour ne point parler des périls, des alarmes sans nombre qui n'ont cessé de vous assaillir sans vous vaincre, naguère sur ce même sein qu'ils venaient de quitter, vous avez recueilli les cendres de trois petits-fils.
Vingt jours après que mon fils expiré dans vos bras eut avec vos derniers baisers reçu de vous les honneurs funèbres, vous apprenez que je vous suis ravi.
Il vous manquait jusque-là de porter le deuil des vivants.


III.
La plus grave, la plus pénétrante de toutes les atteintes qui vous aient frappée, ce fut la dernière, je l'avoue; elle n'a point rompu seulement l'épiderme, elle a déchiré le coeur et les entrailles.
Mais si la moindre blessure arrache de longs cris au soldat novice qui redoute plus la main de l'opérateur que le fer de l'ennemi, le vétéran, fût-il percé de part en part, voit trancher ses chairs sans s'émouvoir et sans gémir, comme si c'étaient celles d'un autre : opposez même courage au traitement qu'il vous faut subir.
Loin de vous ces lamentations, ces accents plaintifs, et tout ce fracas ordinaire de douleur féminine.
Vous auriez perdu le prix de tant de souffrances si elles ne vous avaient appris à souffrir.
Eh bien! vous semblé-je procéder timidement avec vous ? Je ne vous ai rien voilé de vos misères, je les ai toutes amoncelées sous vos yeux.
Je l'ai fait dans un digne but; car je veux vaincre vos chagrins, et non pas seulement les restreindre.


IV.
J'y parviendrai, je l'espère, si je vous montre d'abord que rien dans mon sort ne doit faire juger malheureux ni moi, ni à plus forte raison les miens, qui souffriraient de mon malheur; et si, passant à votre destinée particulière, laquelle dépend toute de la mienne, je vous prouve qu'elle n'est point au-dessus de vos forces.
Je commencerai par ce que votre tendresse est le plus impatiente d'ouïr, et vous dirai que je n'éprouve aucun mal.
Quand je ne pourrais vous en convaincre, je vous démontrerai du moins que le faix sous lequel je vous parais fléchir peut se supporter.
Que si encore vous ne m'en croyez pas, je m'applaudirai davantage de me trouver heureux dans une situation qui ne fait presque que des misérables.
Ne jugez point sur ouï-dire; c'est moi qui, pour empêcher que des préjugés ne vous troublent, vous déclare que je ne suis pas malheureux.
J'ajouterai, pour vous tranquilliser plus encore qu'il est impossible que je le sois jamais.


V.
Heureux l'homme tel que l'a créé son auteur, s'il n'abdique pas sa destinée! Grâce à la nature, il ne lui faut pas grands apprêts pour bien vivre : chacun peut se faire son bonheur.
Les choses du dehors n'ont qu'une mince importance : leur poids est faible dans la balance des biens et des maux : et ni les succès n'exaltent le sage ni les revers ne l'abattent Car il s’est toujours efforcé de placer en lui le plus qu'il peut de ses biens, de puiser dans son âme toutes ses joies.
Est-ce donc que je me donne pour sage ? Je n'ai garde.
Si j'avais droit à ce titre, non content de nier que je fusse à plaindre, je me dirais le plus fortuné des hommes et l'égal presque de Dieu même.
Jusqu'ici, ce qui suffit déjà pour adoucir toute amertume, je me suis mis à la suite des sages ; trop faible encore pour me défendre seul, je me suis réfugié dans le camp de ces hommes qui savent se protéger eux et les leurs.
Ils m'ont prescrit de veiller sans cesse comme à un poste militaire, et de prévoir bien à l'avance les tentatives et les coups de main de la Fortune.
Elle accable l'homme qu'elle surprend ; elle est facile à repousser pour qui l'attend toujours.
Ainsi l'arrivée de l'ennemi renverse ceux qu'elle trouve au dépourvu; mais si avant la guerre on s'est préparé à la guerre, en bon ordre et dispos, on soutient aisément le premier choc, toujours le plus étourdissant.
Jamais je ne me suis fié à la Fortune, lors même qu'elle semblait en paix avec moi : toutes ses faveurs, dont elle me comblait si libéralement, richesses, honneurs, célébrité, j'ai su les tenir assez loin de moi pour qu'elle pût les retirer sans m'entraîner du même effort.
Entre ces choses et moi, j'ai mis un grand intervalle : elles disparurent, elles ne me furent point arrachées.
L'adversité ne brise que les âmes qu'avait leurrées la prospérité.
Ceux qui s'affectionnent aux dons de la Fortune comme à des biens personnels et permanents, qui veulent s'en faire des titres à la considération, tombent dans l'abattement et le désespoir dès que leurs vains et puérils esprits, incapables de toute solide jouissance, ont vu fuir ces hochets menteurs et passagers.
Mais quand la bonne fortune n'enfle point l'homme, la mauvaise ne le rapetisse point, il est pour toujours invincible à toutes deux, il a fait Ses preuves de courage, il s'est assuré pendant le calme de toutes ses ressourcés contre la tempête.
Pour moi, j'ai toujours cru que ces objets après lesquels tous soupirent ne renferment pas la moindre parcelle du vrai bien : je les ai trouvés vides de substance, parés d'un vernis brillant mais trompeur, et n'ayant rien au fond qui répondit aux apparences.
Dans ce qu'on appelle mal, je ne vois rien de si effrayant ni de si dur que me le faisait craindre l'opinion au vulgaire.
Le mot en lui-même, par une sorte de préjugé et de convention, frappe désagréablement l'oreille ; il semble sinistre et d'odieux augure; ainsi l'a voulu le peuple : mais les arrêts du peuple se cassent souvent au tribunal des sages.


VI.
Laissant donc l'opinion commune qu'entraîne la première vue des choses telle qu’on l’a cru saisir, voyons ce que c'est que l'exil.
Rien au fond qu'un changement de lieu.
Pour ne point sembler circonscrire la portée du mot et dissimuler les rigueurs qu'il comporte, j'ajoute que ce changement de lieu est suivi d'inconvénients, tels que la pauvreté, l'ignominie, le mépris, épouvantails que je combattrai plus tard.
Je ne veux tout d'abord traiter que cette question : Quelle amertume ce changement apporte-t-il en soi ? Vivre expatrié, dit-on, est une chose insupportable.
Eh bien! voyez toute cette population à laquelle suffisent à peine les demeures de notre immense capitale : la plupart ont quitté leur patrie.
Des municipes, des colonies, de tous les points du globe ils sont accourus en foule.
Les uns y sont amenés par l'ambition, par les devoirs d'un emploi public, par la charge d'une ambassade, par l'amour du plaisir qui cherche, où la fortune abonde, un lieu commode à la corruption; certains s'y rendent par goût pour les beaux-arts ou pour les spectacles ; tel y est entraîné par l'amitié, tel autre par ses talents, qu'il trouve à produire dans tout leur éclat sur ce grand théâtre ; celui-ci vient y vendre sa beauté, celui-là son éloquence.
Toute espèce d'hommes afflue dans cette ville qui propose de riches salaires aux vertus comme aux vices.
Faites comparaître devant vous tous ses habitants ; demandez à chacun d'où il est ; vous verrez que la plupart ont déserté leur pays natal pour la ville, il est vrai, la plus grande et la plus belle du monde, mais qui pourtant n'est point la leur.
Après cette Rome, que l'on peut dire la commune patrie, passez en revue les autres villes, il n'en est point qui ne renferme en grande partie des étrangers.
Maintenant, de ces contrées où l'agrément du site et l'avantage des lieux attirent le plus de monde, transportez-vous aux déserts, aux îles les plus sauvages, à Sciathos, à Sériphe, à Gyare et en Corse, vous ne trouverez pas de si affreux exil où quelqu'un ne demeure par prédilection.
Est-il rien d'aussi nu, d'aussi escarpé de toutes parts que mon rocher ? Est-il un sol plus pauvre en subsistances, une race d'hommes plus intraitable, un site plus repoussant, un climat plus voué aux intempéries ? Eh bien, ici même se rencontrent plus d'étrangers que d'indigènes.
L'émigration est si peu pénible en elle-même qu'il n'y a pas jusqu'à cette Corse qui n'ait enlevé des hommes à leur patrie.
C'est, suivant quelques-uns, un instinct voyageur, et je ne sais quelle fièvre de déplacement qui nous pousse à changer de demeure.
Nous tenons en effet de la nature une âme inquiète et mobile, qui ne se fixe jamais; elle se prodigue, elle promène sa pensée dans la sphère du connu et de l'inconnu, toujours vagabonde, ennemie du repos, amoureuse surtout de la nouveauté.
Ce n'est pas chose étrange, si l'on considère son principe originel.
Elle ne doit point l'être à cette masse terrestre et pesante qu'on appelle le corps : c'est du souffle céleste qu'elle émane.
Or l'essence des choses célestes est le mouvement perpétuel : elles fuient emportées par une course rapide.
Voyez les astres, ces flambeaux du monde : aucun n'est immobile; ils roulent et changent incessamment de place; déjà entraînés par la marche de l'univers, ils se meuvent d'eux-mêmes dans un sens opposé, voyagent de constellation en constellation, toujours actifs, toujours tendant d'un point à un autre point.
Tout n'est que révolution constante, tout n'est que migration et que passage alternatif; c'est l'ordre de la nature, la loi irrésistible.
Après un certain nombre de siècles, le cercle de leurs cours révolu, ils repasseront de nouveau par leur premier chemin.
Croirez-vous maintenant que l'âme humaine, formée des mêmes éléments que les corps célestes, souffre à regret le déplacement et les émigrations, quand la nature divine trouve dans une révolution ininterrompue et des plus rapides sa jouissance ou ses moyens de conservation. Mais descendez du ciel sur la terre, vous verrez des nations, des peuples entiers changer de séjour.
Que signifient ces villes grecques au milieu des contrées barbares ? Pourquoi la langue des Macédoniens se parle-t-elle dans l'Inde et la Perse ? La Scythie et toute cette longue chaîne de peuplades farouches et indomptées vous montrent des cités achéennes bâties, sur les rivages du Pont.
Ni les rigueurs d'un hiver éternel, ni le naturel des habitants, aussi âpre que leur climat, n'ont détourné des colonies de s'y établir.
L'Asie renferme une foule d'Athéniens; la seule Milet a disséminé en divers lieux une population de soixante-quinze villes ; toute cette côte d'Italie que baigne la mer inférieure fut jadis la grande Grèce.
L'Asie se dit le berceau des Toscans; des Tyriens peuplent l'Afrique, des Carthaginois l'Espagne; les Grecs se sont jetés dans la Gaule, et les Gaulois dans la Grèce; les Pyrénées opposaient une barrière aux Germains, ils l'ont franchie ; l'inconstance humaine s'est aventurée à travers les pays les plus impraticables, les plus inconnus.
Femmes, enfants, parents appesantis par l'âge, on entraînait tout avec soi.
Les uns, après avoir longtemps erré, se sont arrêtés moins par choix que par lassitude au premier lieu venu; d'autres, pour s'emparer d'une terre étrangère, se sont fait un droit de leurs armes; ceux-ci furent engloutis dans les flots, comme ils voguaient vers des plages ignorées; ceux-là demeurèrent où le manque de provisions les força de faire halte.
Et tous n'eurent pas les mêmes motifs pour quitter leurs foyers et en chercher de nouveaux.
Tantôt c'est une cité détruite ; ce sont ses restes, échappés au fer ennemi, que la spoliation pousse à l'envahissement ; tantôt des proscrits politiques; ici une population surabondante qui verse au dehors l'excédant de ses forces; là, l'invasion de la peste, le sol qui fréquemment s'entrouvre, un climat que désole quelque insupportable fléau; parfois les attraits d'une terre plus fertile qu'exagère encore la renommée ; d'autres enfin s'expatrient pour d'autres causes.
Évidemment rien n'est demeuré constamment fidèle à son berceau.
C'est un va-et-vient perpétuel du genre humain; c'est chaque jour, sur un cercle immense, quelque rayon qui se déplace.
On jette les fondements de cités nouvelles; de nouveaux noms, de nouvelles nations apparaissent, quand d'autres cessent d'être ou s'absorbent dans la conquête d'un puissant voisin.
Or toutes ces transplantations de peuples que sont-elles, que des exils en masse ?

VII.
Qu'est-il besoin de vous traîner par de longs circuits, de vous citer Anténor qui bâtit Padoue, Evandre qui crée sur les rives du Tibre le royaume d'Arcadie ; et Diomède et tant d'autres, vainqueurs et vaincus, que la prise de Troie dispersa sous des cieux étrangers ? L'empire romain ne reconnaît-il pas pour fondateur un exilé qui, fuyant sa patrie conquise, traînant avec lui quelques chétifs débris, chassé par la nécessité et la crainte du vainqueur, cherchait au loin un asile et le trouva en Italie ? Que de colonies plus tard ce même peuple n'envoya-t-il pas dans toutes les provinces ? Partout où il a vaincu, le Romain y habite.
On s'enrôlait avec joie pour ces émigrations; et le vieillard quittait ses autels domestiques pour se faire colon au delà des mers.


VIII.
Bien que le sujet n'exige pas un plus grand nombre d'exemples, il en est un que j'ajouterai, parce qu'il est tout sous mes yeux.
La Corse a nombre de fois changé d'habitants.
Sans trop remonter dans la nuit des âges, nous voyons que, désertant Phocée, les Grecs aujourd'hui fixés à Marseille s'arrêtèrent d'abord dans cette île.
On ne sait pas bien quel motif les en a chassés, l'insalubrité de l'air, le voisinage de la trop puissante Italie, ou des côtes peu propres au mouillage ? Car il ne paraît pas que ce soit la férocité des insulaires, puisque les nouveaux venus prirent place parmi les peuples de la Gaule encore barbare et non civilisée.
Puis vinrent les Liguriens, puis vinrent les Espagnols, ce que dénote la conformité des usages; car on retrouve ici la coiffure, la chaussure du Cantabre et quelques mots de sa langue, l'idiome national ayant, dans le commerce des Grecs et des Liguriens, perdu toute sa physionomie.
Ensuite deux colonies romaines y furent détachées, l'une par Marius, l'autre par Sylla : tant ce rocker aride et couvert de ronces a de-fois changé de population! Enfin à peine trouveriez-vous une terre habitée aujourd'hui par ses indigènes.
Toutes les races ont été mêlées, entées l'une sur l'autre et remplacées successivement.
Celle-ci aspire à ce que dédaigne celle-là; une troisième, qui a tout expulsé, est chassée à son tour.
C'est l'arrêt du destin que rien ne soit constamment prospère et debout à la même place.
Quant à l'exil proprement dit, abstraction faite des autres désagréments qu'il entraîne, Varron, le plus docte des Romains, y voit un suffisant remède en ceci, que n'importe où l'on aille, on y jouit de la commune nature.
Selon M.
Brutus, c'est assez que l'exilé emporte avec soi tous ses mérites.
Si, prise à part, chacune de ces consolations semble peu efficace pour un exilé, on conviendra que réunies elles peuvent être puissantes.
En effet, combien peu de chose avez-vous perdu, quand ces deux biens, les plus grands de la vie, vous x suivent quelque part que s'adressent vos pas, la commune nature, et la vertu qui vous est propre! Croyez-moi, l'architecte quel qu'il soit de cet univers, qu'on l'appelle le dieu tout-puissant, ou la raison incorporelle créatrice de ces corps immenses, ou le souffle divin réparti avec une égale énergie dans ses plus vastes comme dans ses moindres oeuvres, ou le destin, l'immuable enchaînement des causes entre elles, cet agent suprême a tout réglé de façon qu'il ne tombât rien, que des choses de valeur infime, à la discrétion de nos ennemis.
Ce qu'il y a de meilleur en l'homme est placé hors du pouvoir humain, et ne se donne pas plus qu'il ne s'enlève.
Ce monde, le plus grand, le plus magnifique ouvrage de la nature, cette âme faite pour contempler et pour admirer l'univers dont elle est la plus noble partie, voilà qui nous est propre et permanent, voilà qui doit nous demeurer autant que nous demeurerons nous-mêmes.
Marchons donc gaiement, la tête haute, d'un pas agile et intrépide, partout où le sort nous mènera.


Suite Consolation à ma mère Helvia


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