Sénèque : conseils de vie - Le sage utile à ses contemporains

Quand le sage se retire des affaires pour écrire Lettre 8 réécrite par Ternoise 2020


Sénèque Lettres à Lucilius Lettre 8

LETTRE VIII : Le sage est plus utile à ses contemporains et à la postérité en se retirant des affaires pour écrire ; conseils de vie.

Quand je t’encourage à fuir le monde, à rester à l’écart, t’en tenir à ta conscience, tu me rétorques : « Que deviennent vos grands préceptes stoïciens qui imposent de mourir dans l’action ? » Quoi ! T’ai-je semblé oisif ? Je me suis séquestré, j’ai fermé ma porte, pour être utile à un plus grand nombre. Aucun de mes jours ne s’écoule à rien faire ; mes études grignotent même une portion de mes nuits ; je succombe au sommeil plutôt que ne m’y abandonne, et quand mes paupières, lasses de veiller, s’affaissent, je les retiens encore au travail. J’ai dit adieu tout à la fois aux hommes et aux affaires, à commencer par les miennes. Je travaille pour la postérité ; pour elle je rédige d’utiles leçons, de salutaires avertissements, de précieuses recettes, dont j’ai éprouvé l’efficacité sur mes propres plaies : car, si la guérison n’est pas complète, le mal a cessé de s’étendre. Le droit chemin, que j’ai connu tard, lorsque j’étais las d’errer, je l’indique aux autres ; je leur crie : « Evitez ce qui séduit le vulgaire et les avantages octroyés par le hasard. Tenez pour suspects et tremblez de toucher aux biens tombés du ciel. Les poissons et le gibier se laissent prendre aux appâts. Les présents de la fortune, comme vous les appelez, sont des pièges. Qui veut mener une vie tranquille devra éviter ses dons enduits de glu. Car, malheureuses dupes, nous croyons prendre, et nous sommes pris, attrapés, scotchés. Cette course rapide vous mène aux abîmes : la vie éclatante finit ordinairement par une funeste chute ; et impossible de résister dès qu’on s’est laissé entraîner, dès que l’on a cédé au vertige de la prospérité. La fortune ne culbute pas seulement, elle écrase, elle fracasse. »

« Voici le mode de vie à suivre, profitable au physique comme au moral : donner seulement au corps ce qui lui suffit pour la santé. Il faut le traiter un peu rudement, sinon il risque de mal obéir à l’esprit ; le manger doit seulement apaiser la faim, le boire éteindre la soif, le vêtement protéger du froid, le logement abriter. Qu’il soit construit de gazon ou de marbre étranger aux diverses nuances, importe peu : on vit aussi bien sous le chaume que sous les dorures. Méprisez le faste appelé ornements et décorations : dites-vous bien que, dans l’homme, rien n’est admirable que l’âme, et pour une grande âme rien n’est grand. »

En me parlant ainsi, en transmettant ces pensées à la postérité, je ne te semble pas plus utile qu’en soutenant quelqu’un au forum, en apposant mon sceau sur des tablettes testamentaires, en appuyant un candidat de la voix et du geste au Sénat ? Crois-moi : ceux qui paraissent ne rien faire font parfois plus que bien d’autres : ils s’occupent de l’humain et du divin.

Mais il faut finir et, selon mon engagement, payer pour cette lettre. Ce ne sera pas de mon cru : c’est encore d’Epicure, feuilleté, étudié aujourd’hui : « Fais-toi l’esclave de la philosophie et tu posséderas une vraie indépendance. » En effet, la philosophie n’ajourne pas celui qui se livre à elle. Il est immédiatement affranchi ; qui dit servitude à la philosophie, dit liberté.
Peut-être veux-tu savoir pourquoi je cite tant d’heureux emprunts d’Epicure plutôt que des nôtres ? Et pourquoi les regarderais-tu comme propriété d’Epicure plutôt que du domaine public ? Que de choses, chez les poètes, que les philosophes ont dites ou devaient dire ! Sans toucher aux tragiques ou aux drames romains, pourvus de sérieux et se situant au milieu du comique et du tragique, combien de vers, et des plus éloquents, perdus dans les mimes ! Combien de mots de Publius, dignes des tragédiens en cothurne et non de pitres déchaussés. Voici un de ses vers sur notre thème, imprégné de la philosophie : il prétend que les dons du hasard ne doivent pas être comptés parmi notre avoir :
« C’est au sort qu’appartient ce qu’obtinrent tes voeux. »
Tu l’avais exprimé en un vers plus éloquent et condensé :
« Ce qu’a fait le hasard pour toi, n’est pas à toi. »
Tu as trouvé encore plus heureux, et je ne puis l’omettre :
« Bien, que l’on a donné, peut être repris. »
Deux aphorismes que je ne compte pas : le payeur c’est toi.

Note : ce dernier aphorisme de Lucilius, témoigne déjà de la lucidité de Sénèque sur les cadeaux de Néron, les immenses territoires alors possédés par son ancien précepteur tombé en disgrâce.

Auteur : Stéphane Ternoise





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